Interview. Éric Yung : L’imaginaire a pris la place de la réalité factuelle pour écrire un récit vraisemblable

New York. C’est dans le flot migratoire des années vingt qu’une Française d’origine antillaise quitte l’Hexagone pour, sans argent et sans bagage, s’installer dans Five Points, le quartier le plus malfamé et violent de Harlem. Elle s’appelle Stéphanie Saint-Clair et veut conquérir l’Amérique. Après avoir effectué ses classes dans les rangs d’un gang irlandais elle se spécialise dans les loteries clandestines, s’attache des hommes fidèles qui ne rechignent pas à jouer du calibre lorsque les intérêts de madame l’exigent.
En trois ou quatre ans, Stéphanie Saint Clair sera consacrée Princesse par les harlémites et son aura de femme gangster la conduira à la tête d’un empire mafieux rivalisant avec les parrains de l’époque tels que Al Capone et Lucky Luciano. Par ailleurs, la Princesse de Harlem, femme lettrée, érudite aux choses de la politique, deviendra l’égérie des plus grands intellectuels (philosophes, poètes, écrivains, peintres) de l’époque, elle sera aussi l’amie de musiciens tels que Duke Ellington et Luis Armstrong, s’engagera auprès de ses frères noirs dans la lutte contre la ségrégation, dénoncera publiquement la corruption de la police de New York, tiendra une chronique dans le journal le plus lu par les afro-américains et participera activement au bouleversement culturel américain appelé "La renaissance de Harlem".

Stéphanie Saint-Clair, la Française, dont le charisme incontestable la maintiendra au plus haut de la hiérarchie de la pègre dominée par Cosa Nostra parviendra, pendant près de cinquante ans, à se maintenir – malgré l’hégémonie des gangs irlandais, juifs et italiens –, en haut de la pyramide du crime organisé. Stéphanie Saint-Clair, femme exceptionnelle dont la personnalité ambiguë et contrastée tenait de l’humanisme d’Olympe de Gouges et de l’implacabilité d’Al Capone, est décédée dans l’opulence et la richesse à l’âge de quatre-vingts ans. 

 

Très peu de gens connaissent l’histoire de Stéphanie Saint-Clair, de cette femme hors-norme. D’abord a-t-elle vraiment existé et si oui comment l’avez-vous découverte ? 

C’est un ami qui, un jour, au cours d’un voyage automobile commun, m’a parlé de Stéphanie Saint-Clair. J’ignorais son existence et n’avais jamais entendu prononcer son nom. Évidemment, lorsqu’on a évoqué ce personnage qui, femme et française et noire, trois handicaps sérieux – reconnaissons-le –, décide de se lancer à la conquête d’une Amérique raciste, misogyne et à peine sortie de la prohibition, cette folie a éveillé l’intérêt de l’auteur que je suis. Par ailleurs, dans ce contexte, lorsque l’on sait qu’à peine installée dans Five Points, le quartier le plus pauvre et violent de New York totalement dominé par le syndicat du crime, elle a réussi à construire un empire mafieux spécialisé dans les jeux clandestins, on a envie de découvrir le tempérament de cette femme d’exception qui a été à la fois gangster et, par ses engagements politiques et sociaux, humaniste. Un sacré paradoxe ! De plus, lorsque l’on apprend qu’elle était passionnée de littérature et des arts en général et que, par sa seule personnalité, elle a séduit tout le milieu intellectuel américain de son temps, ce personnage attire naturellement la curiosité.

Une telle figure, héroïne dans une période où la grande histoire américaine a joué un rôle considérable dans le monde entier, ne méritait-elle pas une biographie plutôt qu’un roman ? 

Sans aucun doute ! D’ailleurs, j’avais l’intention d’écrire le vrai récit de sa vie. Mais voilà, si le nom de Stéphanie Saint-Clair est évoqué ici et là dans l’épopée mafieuse d’outre-Atlantique, qu’il est associé non seulement à la pègre, mais aussi à une certaine forme de la lutte des classes, aux rébellions contre les injustices, à la révolte des noirs etc. il ne s’est pas inscrit dans la mémoire collective. À une exception près, celle parue dans L’Histoire sociale du crime organisé afro-américain, de Rufus Schatzberg et Robert J. Kelly, Stéphanie Saint-Clair ne figure pas dans les travaux universitaires faits autour de la mafia à l’inverse d’autres parrains, elle apparaît à peine dans les documents d’archives et n’a jamais vraiment inspiré les scénaristes d’Hollywood ni même de grands écrivains de polars tels que, par exemple, Raymond Chandler, Dashiell Hammet, Patricia Highsmith, Chester Himes, etc. Le seul livre qui lui a été consacré est de l’écrivain martiniquais, Raphaël Confiant et il s’agit d’une fiction, excellente par ailleurs, écrite sous forme d’une conversation entre Stéphanie et son neveu. Quand on connaît la fabuleuse aventure de cette Française, le constat est étonnant ! Il faut se rendre à l’évidence : Stéphanie Saint-Clair, qui, pourtant, a marqué la voyoucratie new-yorkaise et tout particulièrement celle de Harlem, est passée à travers les mailles du filet de l’histoire criminelle. En réalité, on connaît très peu de choses sur Stéphanie Saint-Clair, même l’année et le lieu de sa naissance sont aujourd’hui contestés. Le roman était donc la seule façon de retracer son existence ; dans Five Points l’imagination ou plus précisément l’imaginaire a pris la place de la réalité factuelle pour écrire un récit vraisemblable, et ce, compte tenu des informations connues sur Harlem et s’étalant sur les trois quarts du XXe siècle. 

Acceptez-vous de qualifier Five Points de polar historique ?

J’émets une réserve sur le sens du mot « historique ». Si l’on considère que ce roman est le résultat de recherches d’archives avérées exactes et qu’elles sont des éléments incontestables du règne (si l’on peut dire) de Stéphanie Saint-Clair, que ce livre est le fruit d’une exigence de véracité sur des évènements datés avec précision et que les personnages principaux et secondaires auraient eu une existence authentique, alors Five Points n’est pas un roman historique. En revanche, si l’on retient l’idée que Stéphanie Saint-Clair a inspiré très librement un récit puisé au cœur d’une période de la vie politique américaine, que des faits, certes rares, mais attestés, ont contribué, dans un contexte historique agité (les conséquences de la guerre 14-18, la fin de la prohibition, le second conflit mondial, la grande dépression et la relance économique et le fameux « new deal » de Roosevelt, etc.) à l’ascension et à la réussite sociale de l’héroïne et, enfin, que l’on accepte la part importante de l’imaginaire littéraire dans la construction de l’ouvrage alors, oui, on peut qualifier Five Points de polar historique. 

Pourtant, et pardonnez-moi d’insister, votre roman aborde et traite de sujets qui appartiennent pleinement à l’histoire des États-Unis…

Bien sûr, mais se référer à des événements qui ont construit l’histoire d’un pays, d’une nation ou de toute autre communauté humaine, est le commun de tout roman de ce genre, surtout lorsque le récit se déroule à une époque donnée qui a, en partie, forgé le destin d’un être. C’est l’une des conditions sine qua non – enfin, me semble-t-il – de la réussite d’un livre. Dans ce roman, c’est le cas par exemple de la scène de viol de Stéphanie et du meurtre épouvantable de son fiancé commis en toute impunité par des hommes du Ku Klux Klan, de l’infamie étatique concernant les États-Unis qui ont refusé sitôt la Seconde Guerre mondiale finie, d’inscrire sur les registres officiels des armées les noms des héros noirs tués au combat, il en est pareil de la loi américaine – nous sommes au milieu des années 1960 ! – qui interdisait aux noirs de marcher sur les mêmes trottoirs que les blancs. On pourrait citer des centaines d’exemples semblables dont le seul but est d’ancrer une ambiance générale dans un contexte particulier, de fixer l’état d’un moment d’une société pour donner au récit de la crédibilité, mais – et j’insiste – cela ne contribue pas à définir stricto sensu Five Points de polar historique.

Parmi les choses à la fois attractives et passionnantes, vous plongez les lecteurs dans un univers interdit aux profanes et vous nous décrivez, avec détails souvent, les usages, les rituels, les mœurs et les modes de fonctionnement de sociétés dites secrètes telle que Cosa Nostra ou la Camorra. Le journaliste et l’écrivain que vous êtes doit-il ses connaissances à votre ancien métier de policier puisque vous avez été dans les années 1970 (faut-il le rappeler ?) inspecteur au 36 quai des Orfèvres au sein de la brigade antigang ?

La pègre parisienne, ou si on veut étendre cette notion du crime organisé à la France entière, n’a rien de comparable avec celle qui a existé et existe encore aux États-Unis. Ma connaissance du phénomène sociétal que sont les mafias internationales a été acquise à travers la littérature du genre ; je veux dire toutes les sortes de littérature : ouvrages documentaires, romans, thèses universitaires, scénarios cinématographiques, reportages et articles de presse et biographies rédigées au nom d’anciennes « stars » de la voyoucratie mondiale. C’est la curiosité intellectuelle qui a contribué à nourrir des connaissances en la matière ; mon expérience policière n’y a pas, ou très peu, concourue.

Passons outre une évidence : le crime organisé est un fléau pour les civilisations et les mafias sont des organisations du mal, mais, peut-on dire qu’elles ont eu, ou ont encore, une influence dans les sociétés humaines ? 

Prétendez-vous que le crime a des vertus (rires) ? Dans l’époque actuelle, il serait néfaste de répondre oui, et, la question ainsi formulée apporte une réponse sans ambiguïté : non, le crime n’a pas de vertu particulière ! Cependant, et si l’on veut observer les choses avec un œil quasi scientifique, porter la réflexion sur ce sujet délicat plus loin que le bout de la lorgnette et en dépasser le manichéisme de rigueur, force est de constater - comme l’ont fait de nombreux chercheurs, sociologues, criminologues, philosophes et historiens - que « les » mafias et leurs chefs, souvent en collaboration avec des services d’État, ont tenu des rôles politiques décisifs, ont pris des engagements qui ont eu des répercussions majeures sur l’organisation du monde. Pour étayer mon propos, citons quelques exemples significatifs. Il y a eu la place très importante prise par la pègre marseillaise pour, avec le syndicat des dockers placé sous l’autorité de la mafia, permettre au fameux plan Marshall de bien se dérouler, un plan qui représentait, tout de même, une aide à l’Europe pour sa reconstruction de 173 milliards de dollars (en équivalence actuelle) ; il y a eu aussi l’aide apportée à l’armée américaine par le « parrain des parrains » Lucky Luciano lors de l’opération « Husky » en faveur du débarquement des troupes en Sicile et à ce même Luciano de fournir, plus tard, une aide matérielle et humaine, et ce, via la CIA, pour asseoir sur le siège du pouvoir cubain le dictateur Fulgencia Battista. On ne peut pas oublier non plus - c’est un fait incontestable- le soutien apporté par Cosa Nostra au financement des campagnes présidentielles de Roosevelt et de Kennedy. Comment donc nier que les mafias n’ont pas été utiles à des intérêts internationaux et ceux-là qu’ils soient financiers et/ou politiques ? Le sujet est d’ailleurs rapidement abordé dans Five Points.

Vous avez, Éric Yung, une petite vingtaine de livres à votre actif. On ne va pas tous les citer, mais prenons quelques titres : La tentation de l’ombre, Le cambriolage considéré comme l’un des beaux-arts, Landru – 6 h 10, temps clair, Charles Manson et l’assassinat de Sharon Tate et le mois dernier donc Five Points. Ce sont là des ouvrages qui nous parlent tous d’affaires criminelles. Or, comment un ancien policier comme vous l’avez été durant huit ans, peut être autant fasciné par le crime ?

La question est d’une grande impertinence (éclats de rire) ! En tout cas elle m’est souvent posée. Puisque vous m’en donnez l’occasion, je vais y répondre très sincèrement. Sachez que je ne suis pas « fasciné » et d’ailleurs je n’aime pas du tout ce mot dont l’étymologie latine signifie « jeter un sort à quelqu’un ». Il est vrai que les crimes et d’une façon générale les histoires criminelles me passionnent. Ce n’est pas en soi le crime avec ce qu’il véhicule d’images malsaines, horribles voire terrifiantes qui m’intéresse et je n’ai aucune tendance au voyeurisme sous toutes ses formes, mais j’ai, en revanche, un grand intérêt pour ce qu’il contient, pour le sens qui va lui être donné, pour le contexte dans lequel il a été commis. Étudier les histoires criminelles c’est – et j’en suis convaincu – explorer à la fois la société dans laquelle on vit et découvrir toutes les faces cachées de la personne humaine. Je ne veux pas trop disserter sur le sujet, mais j’appartiens à cette espèce de bipède convaincu que les choses de la vie ont un sens. Ce n’est jamais par hasard, lorsqu’un crime est perpétré, que l’on va parler – à travers la presse souvent – de drame, de tragédie, de vengeance, d’honneur, d’amour ou de je ne sais quel autre phénomène qui a conduit tel individu à commettre le pire. Or, tout criminel est un être mystérieux… Il était l’enfant prodigue, la mère ou le père idéal, le frère ou la sœur ou l’oncle ou le cousin que l’on aimait, que l’on croyait connaître puisqu’il nous apparaissait ainsi, mais qui, en une petite fraction de seconde a basculé dans l’irréparable. Pour me faire comprendre, imaginons que deux personnes sont face à face. L’une d’elles a dans la main un révolver. Pour l’instant, même si la situation est tendue, il n’y a pas de conséquence dans les vies de ces deux personnages. Mais supposons que celui qui détient l’arme appuie sur la gâchette et blesse grièvement l’individu qui est devant lui. On ne le perçoit pas obligatoirement, mais cet infime instant, un centième de seconde peut-être durant lequel un doigt exerce une pression sur la détente et fait partir le coup de feu, change à jamais le destin des deux individus. C’est fini : maintenant il y a un avant, un après et leurs vies respectives ne seront jamais plus pareilles avant ce fatal centième de seconde qui a fait basculer les deux existences dans le drame. Percevoir qu’une infinitésimale fraction de seconde a autant de pouvoir est troublant, penser qu’une simple parcelle de temps contient en elle-même une telle puissance au point de modifier pour toujours un avenir qui est ici commun interroge sérieusement les êtres que nous sommes. C’est un véritable défi que de vouloir comprendre le sens du temps dès lors qu’il s’inscrit dans le mystère d’une action mortifère. Cet exemple explique, enfin je l’espère, les raisons ou en tout cas l’une d’entre elles, de s’intéresser aux choses criminelles et ce, d’autant plus, qu’elles recèlent toutes une ou plusieurs histoires humaines. Pour conclure, il me faut citer Roland Barthes. En 1964, dans ses Essais critiques, le philosophe et sémiologue affirme que le crime entre autres faits-divers « porte sur les problèmes fondamentaux, permanents et universels : la vie, la mort, l’amour, la haine, la nature humaine, la destinée… » Pour lui, il s’agit « d’un acte total ou plus exactement immanent qui ne renvoie qu’à lui-même et à ce titre il s’apparente à la nouvelle et au conte. » Edgard Poë et Conan Doyle, pour ne citer que ces deux auteurs inspirés par les affaires criminelles qui ne connaissaient pas Roland Barthes – et pour cause – lui ont donné raison bien avant l’heure de la publication des Essais critiques


Propos recueillis par Joseph Vebret
 

Éric Yung, Five Points, Coll. Marge noire, éditions de Borée, mars 2021, 293 p.-, 19 € 

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