Interview. Patrice Girod : "Star wars, les années Lucas" -

 

Retour en Force. Entretien avec Patrice Girod, l’un des meilleurs spécialistes français de la saga Star Wars, à propos de deux ouvrages impressionnants qu’il a récemment publiés sur ce sujet qui lui tient tant à cœur.


Patrice Girod a été très flatté lorsqu’il a reçu, il y a quelque temps, une lettre de félicitation venant des États-Unis, mais il n’a pas tout de suite compris pourquoi on le félicitait pour son efficacité au sein du "Club des ventilateurs". C’est que le traducteur Google avait encore frappé, car le traducteur Google ne sait pas qu’il existe deux fan en anglais, le fan qui signifie éventail ou ventilateur, et le fan qui signifie… fan, tout simplement.

Cela dit, il y avait une part de vrai dans cette erreur. Si Patrice Girod est un fan quasi inconditionnel de Star Wars et s’il consacre une large part de son temps à cette saga, il ventile aussi beaucoup de dossiers et de documents. Il n’est pas en effet de ces fans un peu étranges qui se déguisent en Darth Vader ou en Luke Skywalker lors de telle ou telle « convention » ou de ces introvertis qui préfèrent jalousement garder leurs collections et leurs trésors pour eux-mêmes. Non, Patrice Girod fait tout pour partager sa passion et son érudition ; pour faire connaître la saga à ceux qui ne la connaissent pas ; et pour la faire mieux connaître à ceux qui la connaissent déjà. Interviews, publication de revues, organisation d’expositions… son CV de correspondant de guerre des étoiles inclut la conception et la réalisation de nombreux "événements". Parmi les plus récents épisodes de sa croisade, on compte la publication de deux épais et luxueux volumes, à la fois très textus et très illustrés (l’un chez Hachette, l’autre chez Hors Collection). Quarante ans se sont écoulés depuis la naissance de Star Wars. Quel regard porte-t-il aujourd’hui sur cette saga ?

La Salon littéraire <> Comment se situent vos deux ouvrages face au déluge de publications passées, présentes et à venir associées à Star Wars ? Quelle est l’importance de toute cette production parallèle pour la survie du mythe ?

Patrice Girod <> Il s’agit dans les deux cas de livres informatifs sur la genèse de Star Wars. Le livre Star Wars : Les Années Lucasfilm Magazine 1995-2009, aux éditions Hors Collection, est un recueil de très nombreux articles et d’interviews qui permettent au fan de mieux appréhender la création de ce magnifique univers. Le second ouvrage, Star Wars : Objets du Mythe, aux éditions Hachette/Heroes, que j’ai coréalisé avec mon acolyte Arnaud Grunberg, est ce qu’on appelle un « beau livre » et s’apparente à un livre d’art. Il permet, avec les magnifiques photos de Benjamin Taguemount, de découvrir le processus de la saga à travers une sélection d’objets Star Wars issue de l’incroyable collection ScienceFictionArchives.com, dont Arnaud est le conservateur. C’est un livre qui a nécessité un grand investissement à tous les niveaux et que des néophytes peuvent apprécier : comme c’est un livre d’art, il se lit très facilement et propose un parcours qui pourrait être celui d’une exposition.

« Never compete with yourself », dit-on à Hollywood. Et vous sortez malgré tout deux livres en même temps ?

Je crois qu’il y a eu en 2015 environ deux cents livres Star Wars sortis simplement en France. C’est un chiffre colossal, mais qui reflète la puissance gigantesque de cette franchise. Parfois, on ne maîtrise pas les plannings : le second livre était en préparation déjà depuis plusieurs années ; le destin a voulu qu’il sorte en 2016, comme l'autre ouvrage…

Pouvez-vous résumer l’histoire de l’origine de Lucasfilm Magazine, France, et la manière dont vous aviez conquis (acquis ?) le droit de lancer cette publication ?

Pour avoir la réponse version longue, j’invite les lecteurs à lire mon introduction de huit pages dans le livre lui-même ! Mais, pour faire court, j’étais un cinéphile grâce, entre autres, au magazine Starfix et un aficionado de Lucas, en qui je voyais un Walt Disney des temps modernes, un visionnaire qui chamboulait tout dans le milieu du cinéma : Star Wars, Indiana Jones, ILM, le son THX, Skywalker Sound, Skywalker Ranch, Lucasfilm Games… C’était bien avant internet, et je me disais qu’un média qui informerait les lecteurs de toutes ces activités serait passionnant à faire. Le seul problème était que la société Lucasfilm n’avait jamais autorisé de magazine sous licence hors des États-Unis. De plus, j’étais jeune et j’ignorais tout du monde de l’édition. Mais la Force a été avec moi et je crois surtout que j’ai été tenace et convaincant ! Une belle aventure qui me permet toujours d’être aujourd’hui dans ce bel univers…

Quelle est votre marge de manœuvre ? Les conditions imposées par Lucasfilm sont-elles contraignantes ?

En ce qui concerne le magazine, le soutien de la société Lucasfilm a été total à l’époque, car nous étions le lien avec les fans et George Lucas savait qu’il devait sa réussite aux fans. Nous étions donc importants dans la stratégie marketing de Lucasfilm. Avec l’arrivée du site starwars.com, il était plus difficile d’avoir des exclusivités. Nous avions environ 10.000 abonnés avec une moyenne de 40.000 lecteurs par numéro en kiosques, et les ventes des Hors-Série lors des sorties de films dépassaient les 100.000 exemplaires. Nous avions les meilleurs scores en Europe pour des magazines sous licence. Pour la conception du livre, tout a été relativement simple. Mon éditrice, Isabelle Lerein, était à la recherche d’un ouvrage sur la saga, je lui ai pitché l’idée d’un livre hommage composé d’un recueil des meilleures interviews et des meilleurs articles publiés pendant quinze ans dans Lucasfilm Magazine. Elle a été séduite par cette idée et a soumis le projet aux équipes de Disney et de Lucasfilm. Le point le plus débattu a été incontestablement la première de couverture : nous avons dû soumettre deux ou trois logos différents avant que cela soit approuvé. Mais rien de bien méchant pour le monde de la licence.

Le fait que Star Wars soit devenu une propriété Disney a-t-il eu des conséquences sur l’élaboration des deux livres ?

Oui, car avant Disney on ne pouvait éditer dans le monde que les livres conçus aux États-Unis. Disney a introduit une véritable souplesse qui a permis de concevoir des livres hors des États-Unis. Par exemple, Les Années Lucasfilm Magazine ou Star Wars : Les Objets du Mythe ! Le développement de l’informatisation a probablement joué un rôle déterminant dans cette évolution. Quand j’ai commencé, en 1994, Lucasfilm était encore une société de taille réduite avec cinq personnes au département des licences. C’étaient des fax et des discussions par téléphone avec mes collègues américains. Aujourd’hui, tout est robotisé, informatisé…

Y a-t-il, selon vous, un véritable renouveau de la série au cinéma ?

Les nouveaux films amènent de l’actualité et de la visibilité à la marque. Plus modernes, ils renouvellent la communauté des fans. Les anciens films Star Wars plafonnaient à sept millions de spectateurs ; Le Réveil de la Force a dépassé les dix millions. C’est énorme ! Est-ce que Le Réveil de la Force est un renouveau ? Je répondrai oui et non. Il reprend 85% des codes de Star Wars : Épisode IV. C’était une stratégie délibérée de la part de Lucasfilm, et peut-être n’y avait-il pas d’autre option. Il ne fallait pas reproduire « l’erreur » de la seconde trilogie des années 2000, qui se détachait énormément de la trilogie classique. L’Épisode VII, c’est « un retour aux sources », avec les acteurs originaux, Harrison Ford, Mark Hamill et Carrie Fisher, mais aussi avec l’Étoile Noire, le Faucon Millenium… et une planète désertique qui est Tatooine sans être Tatooine ! Nous sommes dans la nostalgie et le revival des années quatre-vingt.

George Lucas n’a-t-il pas été prisonnier de son succès ?

Dès le succès de Star Wars, il a été pris au piège. Car, bizarrement, le succès et la richesse qui en découle étaient pour lui un moyen de devenir indépendant, et par conséquent un piège. Car cette indépendance avait un coût. C’est la théorie du maître et de l’esclave. Finalement, le maître n’est-il pas dépendant de son esclave ? C’est pareil pour Star Wars et George Lucas. Il était obligé de faire des nouveaux films pour maintenir son empire à flot. Mais Lucas est aussi féru de technologie, et Star Wars a été pour lui un grand laboratoire où il pouvait s’amuser avec tous les nouveaux outils technologiques à sa disposition. Francis Ford Coppola dit que Star Wars nous a privés du grand créateur qu’était Lucas, et qu’au lieu de réaliser de merveilleux petits films, son ami George a fabriqué les épisodes de sa saga galactique.

Pourquoi, selon vous, Spielberg n’a-t-il jamais réalisé le moindre épisode de Star Wars ?

Steven Spielberg aurait bien aimé réaliser un Star Wars, car il adore la saga, et il a même des points financiers sur le tout premier film de 1977. La chose a failli se faire. Lucas et Spielberg avaient commencé à mettre à plat les termes d’un contrat afin que le second réalise Le Retour du Jedï. Spielberg était le bon choix pour faire un film qui aurait pu être encore meilleur que L’Empire contre-attaque. Mais c’était sans compter avec le syndicat. Steven Spielberg était membre de la Directors Guild of America (DGA), qui est généralement un atout pour ses membres, mais dans ce cas précis,  ç'a été plutôt l’inverse ! La DGA était très contrariée par Lucasfilm pour plusieurs raisons : d’abord parce que Lucas n’a pas voulu inclure de crédit d’ouverture pour le réalisateur Irvin Kershner au début de L’Empire contre-attaque. Aujourd’hui, cela ne semble pas être une grosse affaire, car un film sur deux n'a pas de crédits d’ouverture. Mais à l’époque c’était un problème sérieux, et les syndicats trouvaient que c’était irrespectueux envers les artistes et les techniciens du cinéma. Pour cette raison, la DGA n’a pas permis à ses membres de réaliser le troisième Star Wars, ce qui a mis Steven Spielberg hors course ! Lucas s’est donc rabattu sur sa liste de réalisateurs, dont les deux premiers noms étaient : David Lynch et Richard Marquand. C’est Richard Marquand qui fut choisi, car il n’était pas affilié à la puissante DGA. Mais Spielberg a pu se rattraper des années plus tard, quand il a donné un coup de main à son pote George, pendant la préproduction de Star Wars : Épisode III ‒ La Revanche des Sith, et qu’il l’a aidé à prévisualiser, en animatics, des séquences d’action du film.

Un mot sur Carrie Fisher ?

C’était une merveilleuse actrice, à la personnalité bien trempée. Je l’avais adorée dans Blues Brothers, Quand Harry rencontre Sally, Cheeseburger Film Sandwich, Les Banlieusards, mais elle restera dans les mémoires pour la Princesse Léia. Peu de gens le savent, mais c’était également une script doctor reconnue : elle a peaufiné les scénarios de Hook, La Rivière sauvage, L’Arme fatale 3, The Wedding Singer, Outbreak, Sister Act... et même les épisodes I, II et III de Star Wars et des épisodes de la série Les Aventures du Jeune Indiana Jones. J’ai hâte de la découvrir dans Star Wars : Épisode VIII ‒ Les Derniers Jedi et, qui sait ? peut-être dans l’Épisode IX !

Propos recueillis par FAL

Patrice Girod, Star Wars : Les Années Lucasfilm Magazine 1995-2009, Hors Collection, oct. 2016, 32€.

Patrice Girod & Arnaud Grunberg, Star Wars : Objets du Mythe : Pièces originales, archives inédites. La saga révélée par ses objets cultes, Hachette/Heroes, oct. 2016, 45€.

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