De qui Genet est-il le nom ?

Le XXe siècle aura connu trois écrivains qui ne s’embarrassaient point des convenances, creusaient leur style sans tenir compte des avis, et offraient à lire une littérature enfin libre, scélérate, grossière mais tout autant sublime, géniale, savoureuse et délicate, ensorcelant son lecteur dans ses rets pour l’emporter dans un monde extra-ordinaire : Céline, Calaferte et… Genet.
Après un premier tome consacré à son théâtre, la Pléiade cible les années 1942-48, six ans où tout – ou presque – fut écrit, posé sur l’autel de la postérité avec un détachement que certains prirent pour du cynisme, alors que la déflagration venait du prisme que Jean Genet déployait pour narrer ses romans : dire l’envers du monde. Et aussitôt d’attirer sur lui les foudres… 

Genet se marginalisa très vite : enfant de l’assistance publique, il commet son premier vol à dix ans (un livre) puis fugue et finit en maison de redressement. Deux ans dans la Légion étrangère dès dix-huit ans puis de retour à Paris il mène une vie dissolue. Il retournera en prison comme déserteur (1937) puis pour vagabondage (1939), viendront ensuite des petits larcins qui le conduiront à Fresnes ou à la Santé (1940 et 1941, vol de livre et de pièces de tissu puis récidive en 1943 avec des livres, encore) ; ainsi Jean Genet produisit-il la plupart de ses écrits dans sa cellule, et ils circulèrent d’abord de la main à la main avant d’être publiés sous le manteau. Certes, il y a des passages crus et il aborde l’homosexualité sans tabou, mais ce qui frappe dès les premières lignes c’est bien son style : l’originalité esthétique est telle que les premiers lecteurs furent sidérés. En 1943, Cocteau s’exclama : Il me révolte, me répugne et m’émerveille, après avoir eu Notre-Dame-des-Fleurs entre les mains…  
Ce seront ses premières pièces, montées en 1947 et 1949, qui vont attirer un public plus large et donc attiser le scandale : quelques revues osent publier des fragments, puis Gallimard forcera la censure en 1949 avec la parution du Journal du Voleur.  

Voici donc un volume qui pourrait être nommé Œuvres complètes, comme Genet s’ingénia à le faire paraître dès 1951, mais l’on sait bien qu’il se remit à écrire, ne serait-ce que pour défendre ses engagements politiques, notamment dans la défense des Palestiniens. Tout l’intérêt de ce livre-ci est dans l’aspect originel des textes, puisque les éditeurs ont choisi de présenter les premières publications clandestines, des versions inaccessibles (sauf pour Pompes funèbres et Querelle de Brest). Embarquement immédiat vers les marges de l’inter-monde si cher à William Burroughs, en s’affranchissant des canons littéraires – Je n’ai jamais cherché à faire partie de la littérature française… 
 

© Herve Lewandowski

1942, débute le "cas Genet", comme l’écrivit François Mauriac (1949) : il a trente-deux ans et fait imprimer son premier poème, Le condamné à mort et déjà l’œuvre suit la vie de son auteur. Cette histoire est celle d’u marginal, orphelin élevé dans le Morvan par des parents nourriciers affectueux et peu instruits… Cocteau l’intronisa en 1943 et ainsi ce trublion fit irruption aux beau milieu des gloires littéraires ayant pignon sur rue avec "seulement" cinq romans, tous parfaitement attentatoires aux bonnes mœurs de l’époque. D’autant que Genet rejeta toute inclusion dans la société, s’amusant à porter l’étiquette de connu pour sa notoriété puisque presque personne ne revendiquait haut et fort avoir lu ses livres sulfureux. Un "moment Genet" que la littérature française devait subir pour pouvoir se réformer, plus tard, en profondeur…
Ma vie doit être légende, c’est-à-dire lisible, écrit-il dans son Journal du Voleur ; une boutade de plus pour rappeler qu’il y a bien corrélation entre sa vie et son œuvre. Le tout servit par une forme narrative débridée qui laisse le champ libre à l’imagination la moins scrupuleuse, et offre une entrée explicite dans l’histoire immédiate dans laquelle, comme par hasard, apparaît un narrateur nommé Jean Genet. Sans omettre de préciser que ses personnages sont des créatures de son imagination, ils n’existent pas. 

Et en 1951, des cellules de la Santé aux canapés de Gallimard, Jean Genet voit ses Œuvres complètes publiées. Il n’en faut pas plus pour déboussoler les premiers lecteurs confrontés à cette forme narrative nouvelle qui ose aborder te tels sujets "scabreux", alors qu’aujourd’hui, le lecteur contemporain, plus averti, moins coincé et surtout enclin à découvrir une autre musicalité littéraire, se réjouit de dévorer ces pages en papier bible, glissant d’une phrase l’autre avec ravissement… Car Genet n’a pas son pareil pour nous emporter dans ses rêves, passant de la nostalgie à la célébration d’un passé mythifié, d’un personnage l’autre, d’un lieu l’autre en un clin d’œil. Amer et outrancier, roman d’apprentissage ou expérience cubiste voire cinématographique dans le délié narratif, Jean Genet ne s’interdit rien dans ses romans qu’il ne considère pas comme tels : ce ne sont pas des romans parce qu’aucun de mes personnages n’y prend de décision par lui-même.

Et qu’en est-il de sa poésie ? La poésie que ce poème avait chassée : voilà découplé les deux notions, lui permettant d’incarner la seconde dans une expérience particulière de saisie du monde. Mais cela ne passe pas nécessairement par une pratique rigoureuse de la structure classique, pour Genet le fait poétique n’est pas essentiellement langagier : pour lui, le mot envoie en tout premier lieu à une saisie esthétique du monde. Il y a donc poésie dès lors qu’un objet s’épaissit d’une autre dimension (mémorielle, symbolique, sacrée…) et qu’elle déréalise ainsi l’objet et en fait le support d’une rêverie fantasmatique. Genet au royaume des épiphanies (James Joyce) qu’il nommera révélations…
L’expérience poétique consiste donc pour Jean Genet dans l’augmentation du sensible par ce qui n’est pas lui-même, mais aussi dans la mise en relation d’univers étrangers et de préférence mal compatibles, nous précisent  Emmanuelle Lambert et Gilles Philippe dans l’introduction.

Annette et Alberto Giacometti & Jean Genet


De ce tout formé par ses écrits, Genet écrit je mais diverge sur l’origine et le dessein final car l’auteur bouge, varie, incapable de se fixer une conduite pérenne même le temps d’un livre. Est-ce une entreprise de destruction massive qui doit emporter l’auteur, son avatar et tous ses fantômes ; ou est-ce plutôt une opération de métamorphose pour tenter de se reconstruire ? Car Genet est seul, trop entouré pour ne pas ressentir ce vide accablant qui l’écrase, lui le reclus, le honteux, isolé du monde, marqué au fer rouge, damné parmi les damnés… Puisque le monde ne veut pas de lui, il ira explorer les confins de la solitude, persuadé qu’il existe une humanité commune par-delà les fractures sociales et existentielles, au point d’attirer l’attention de Sartre (qui lui consacrera un essai de 700 pages, Saint Genet, comédien et martyr), Bataille et Derrida (Glas). Mais son influence ne tarda pas à franchir les océans et à interpeler la Beat Generation puis ce fut au tour des minorités, notamment le monde gay, dès les années 1960, d’adouber Genet comme porte-étendard de leurs revendications. Enfin, il ne faut pas oublier que Jean Genet rayonna sur la réflexion de nombre d’écrivains, de poètes et de dramaturges grâce à ses explorations entreprises après la césure du silence : le poème dramatique (années 1950), la pensée sur l’art (rencontre avec Alberto Giacometti) et l’entrée sur la scène politique des années révolutionnaires à compter de 1968.

Jean Genet n’en finira donc pas de susciter commentaires, critiques, admirations voire indignations pour certains fats qui, dès les années 2000, tentèrent de faire régner une terreur de la bien-pensance. Il faut donc rendre hommage aux éditeurs qui ont continué leur travail pour nous offrir ce luxueux florilège qui remet Genet au centre de la littérature française, qui le présente à son origine : souterraine et agressive, son œuvre se présente à nous tremblante de désir, de honte et d’orgueil, de châtiment sans rédemption mais avec gloire, concluent les concepteurs de ce volume.
Osez vous offrir le voyage, osez pénétrer cet extraordinaire fatras licencieux où vous aborderez une poésie antique et médiévale, une langue classique, un délire rimbaldien, un certain dandysme baudelairien voire widien, une fureur toute dostoïevskienne et un idéal mallarméen. Que demander de plus ?
Lire Jean Genet c’est parcourir un chant obscur jailli de l’envers du monde, se brûler, se dissoudre, renaître avec le texte et admirer la splendeur du désastre : la littérature n’est-elle fille de l’ambiguïté ?     

 

François Xavier 

PS –
En 2016, une grande exposition Jean Genet se tint à Marseille, dont vous retrouvez ici l’essentiel. 

 

Jean Genet, Romans et poèmes, édition établie par Emmanuelle Lambert et Gilles Philippe, avec Albert Dichy ; coll. Bibliothèque de la Pléiade n°656, relié pleine peau sous coffret illustré, Gallimard, avril 2021, 1648 p.-, 65 € jusqu’au 30 septembre 2021 puis 72 € 

 

 

Ce volume contient : Introduction, chronologie, note sur la présente édition ; Notre-Dame-des-Fleurs ; Miracle de la Rose ; Pompes funèbres ; Querelle de Brest ; Poèmes ; Journal du Voleur ; Appendices : L’Enfant criminel, Fragments… ; En marge des œuvres de Jean Genet : textes et documents ; notices, notes et variantes ; bibliographie. 

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