Kessel, le Lion de la Littérature

Kessel serait-il notre Hemingway français ? Si Gaston Gallimard voit très vite en lui un grand romancier, Paulhan et Gide – qui finira par changer d’avis – l’appréhendaient plutôt comme un grand reporter à la plume virevoltante qui avait le toupet d’avoir du succès en important un genre nouveau dans le monde littéraire encore un peu trop sclérosé à l’époque…

Les deux volumes de cette édition – vendus séparément ou dans un coffret illustré – sont consacrés aux romans et récits de Kessel – et s’accompagne d’un album Pléiade spécialement édité à l’occasion. Romans et récits, deux mots bien précis pour une distinction à laquelle Kessel tenait car ce sont les deux piliers de son œuvre dont l’ensemble est difficile à cartographier, tant les champs de l’écriture y sont variés.
Le tome I s’ouvre avec son premier roman, L’Équipage (1923) qui l’a propulsé d’entrée vers le succès auprès d’un très grand nombre de lecteurs ; et le tome II se clôt sur le roman qui a parachevé la renommée de Kessel, Les Cavaliers (1967). Mais si ce dernier chef-d’œuvre paracheva de l’imposer comme écrivain à part entière, il eut après le plus grand mal à recouvrer l’inspiration, sans doute bloquée par les problèmes de santé de son épouse Michèle…

Deux tomes pour – presque – toute l’œuvre de Kessel qui pourrait se résumer en un seul mot : l’aventure. Quelle soit intérieur, comme dans Belle de Jour – dilemme entre l’amour du cœur et le désir physique, cette libido qui ne nous laisse jamais tranquille – ou avec Les Captifs qui nous plongent dans les traumas de l’enfermement et l’introspection que cela engendre. Quelle soit extérieur, comme pour La Passante du Sans-Souci – porté à l’écran par une Romy Schneider inoubliable – l’aventure trépidante des personnages n’oublie pas leur combat intérieur, la défense des valeurs humanistes qui conduisent les grands destins…

Car Kessel a marqué son temps, et il demeure en nos mémoires comme un modèle – avec Albert Londres – qui révolutionna le journalisme en osant s’investir dans le long terme, fouiller son sujet dans les moindres recoins, affronter le monde entier s’il le faut pour que la vérité soit dite…
En gros tout le contraire des news de maintenant qui se copient, ne corroborent en rien l’exactitude des faits et véhiculent autant de rumeurs et de mensonges que d’authentiques informations, tout cela pour être le premier à tweeter quitte à dire une énormité. L’information est devenue de la propagande !

Mais avant d’en arriver là, il y eut ces aventuriers qui courraient le monde pour rapporter au plus juste l’exacte information à des lecteurs privés de télévision, d’internet et rarement équipés de radios. Kessel participa à la transformation de notre société en intégrant ce mouvement qui a pleinement permis cette transformation sociétale et qui devrait inciter les universitaires à se pencher un peu plus sur cette génération d’écrivains journalistes qui a contribué à façonner notre culture et notre monde, brisant les tabous, franchissant les frontières invisibles du monde littéraire et du monde populaire du reportage. Le malheureux Kessel ne se doutait pas que l’on en arriverait aujourd’hui à la téléréalité et aux grandes messes du journal de vingt heures avec coupure publicitaire et lavage de cerveaux (pour laisser du temps à Coca-Cola, comme l’a très cyniquement dit feu Patrick Le Lay, l’ancien PDG de TF1).

Les premiers écrits de Kessel seront snobés par les critiques intellectuelles mais le public est au rendez-vous, le petit monde feutré de Saint-Germain-des-Près va devoir s’y faire. Avec Gaston Gallimard comme éditeur, la bataille est – presque – gagnée d’avance. Il va falloir admettre que l’on peut écrire une belle et simple histoire d’action, avec foi et style, et que cela a autant de valeur qu’un ouvrage enfermé dans le dogme de l’introspection exclusive. Une manière de faire un clin d’œil à Stendhal qui définissait, en son temps, le romantisme comme l’art de présenter aux peuples les œuvres littéraires qui, dans l’état actuel de leurs habitudes et de leurs croyances, sont susceptibles de leur donner le plus de plaisir possible.

 

L’art du grand reportage est double : à la fois raconter ce que l’on voit sur le terrain tout en se souciant de la manière de rendre cela, donc le style ; et c’est là que l’on entre dans la littérature, le style, cette musique des mots qui n’est pas que dans la poésie mais dans tous les grands livres. Et Kessel est un immense auteur par le génie qu’il a su impulser dans la trame de ses récits comme de ses romans, inventant une instantanéité ressentie sans que l’on y voie tout le travail narratif qui conduit le lecteur à se laisser ainsi emporter par l’histoire…

Profitez donc de cette publication unique pour (re)découvrir les livres de Kessel, hors normes, improbables, furieusement romanesques, drôles, poignants mais surtout membres à part entière de notre culture française si riche et variée, si extraordinaire malgré les attaques incessantes dont elle est victime aujourd'hui.

 

François Xavier

Joseph Kessel, Romans et récits, tome I & II, édition publiée sous la direction de Serge Linkès, Bibliothèque de la Pléiade, n° 649 & 650, Gallimard, juin 2020, 1968 & 1808 p. -, 68 € & 67 € jusqu'au 31 décembre 2020 puis 73 € & 62 €

Le volume I contient :
Introduction, chronologie (1898-1947), note sur la présente édition – L’Équipage, Mary de Cork, Makhno et sa juive, Les Captifs, Belle de Jour, Vent de sable, Marchés d’esclaves, Fortune carrée, Une balle perdue, La Passante du Sans-Souci, L’Armée des ombres, Le Bataillon du ciel, scénario, Le Bataillon du ciel, roman. Autour des œuvres de Kessel : articles, nouvelles, chapitres ou passages écartés, documents divers – Notices et notes.

Le volume II contient :
Chronologie (1948-1979), avertissement – Au Grand Socco, La Piste fauve, La Vallée des rubis, Hong-Kong et Macao, Le Lion, Les Cavaliers ; Autour des œuvres de Kessel : articles, nouvelles, chapitres ou passages écartés, documents divers – Notices et notes.

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