Annick Geille est écrivain, critique littéraire et journaliste. Elle tient une rubrique mensuelle pour le journal Service Littéraire et dirige la Sélection en ligne du Salon littéraire. Elle vient de publier son onzième roman, Rien que la mer, aux éditions La Grande Ourse.

Catriona Seth. Extrait de : La fabrique de l’intime


EXTRAIT >

 

Félicité de Genlis : Les souvenirs de Félicie L***

 

Une femme de ma connaissance, voulant exprimer qu’elle est soucieuse et pensive, a pris pour devise un bouquet de soucis et de pensées, ce qui est de très mauvais goût. Les fleurs et les plantes ne peuvent être des symboles que par leurs propriétés naturelles, ou par celles que la mythologie leur attribue, ou enfin par l’usage consacré par les anciens. Ainsi l’asphodèle est une plante funéraire, le cyprès est l’emblème de la douleur, le laurier est celui de la gloire, etc. ; mais prendre le souci pour le symbole des soucis moraux, c’est faire un jeu de mots très ridicule. L’immortelle est un bon emblème de la constance, parce que son nom ne lui vient que d’une propriété naturelle, celle de ne point se flétrir, de durer toujours. – Je voudrais que l’usage de prendre une devise fût universel. Chaque personne, par sa devise, révèle un petit secret, ou prend une sorte d’engagement.

 

Je compte partir incessamment pour la Suisse.

 

L’Empereur, dans son voyage en France, a gagné tous les cœurs (1). Durant mon séjour à Rome, j’avais déjà entendu beaucoup parler de ce prince dont tout le monde faisait l’éloge, même les artistes, qui assuraient que nul amateur ne se connaissait mieux en peinture et ne parlait si bien des arts. Ce serait un petit mérite dans un souverain, s’il n’avait que celui-là ; mais il est certain qu’il a d’ailleurs des connaissances solides et très étendues. Le cardinal de Bernis m’a dit qu’il avait infiniment d’esprit. Il m’a conté que lorsque l’Empereur entra au Conclave, il quitta son épée, suivant l’usage, et la remit au cardinal de Bernis, qui la lui rendit en lui disant : « Sire, gardez-la pour défendre l’Église. »

Ici, l’Empereur a eu les plus grands succès, par sa politesse, sa simplicité, et l’instruction qu’il a montrée. Il a été accueilli avec enthousiasme dans toutes les provinces de France qu’il a parcourues. On prétend qu’à Cherbourg, se promenant sur le port, un des officiers, chargé de l’accompagner, écartant rudement le peuple, l’Empereur lui dit : « Calmez-vous, monsieur, il ne faut pas tant de place pour faire passer un homme. » On a beaucoup loué ce mot ; il ne me plaît pas, il manque de vérité. Un souverain sait très bien qu’il lui faut plus de place qu’à un homme ordinaire. Sa modestie consiste à ne point s’enivrer des éloges, et non à rabaisser ses prérogatives. Son affabilité n’est aimable que lorsqu’il est impossible de la soupçonner d’hypocrisie, et qu’elle lui laisse toute la dignité qui peut donner de l’éclat à ce rang suprême. Il me semble qu’un souverain doit être populaire, non par des manières et un ton vulgaires, mais par une bonté solide, utile, paternelle : les trônes sont si au-dessus de nous, que le seul bon goût pourrait faire désirer que ceux qui les occupent eussent toujours quelque chose d’imposant dans leur maintien, dans leur extérieur, dans leur langage ; il me paraîtrait tout simple qu’ils ne parlassent qu’en beaux vers. Le grand Condé disait qu’il n’y a pas de plaisir à obéir à un sot : on pourrait dire aussi qu’il n’y a pas de plaisir à rendre des hommages à celui qui les reçoit sans noblesse et sans dignité ; les recevoir ainsi est même une sorte d’insulte ; c’est paraître les trouver exagérés et ridicules : et quel air dans un souverain ! Au reste, ces réflexions ne tombent qu’à demi sur l’Empereur, puisqu’il n’était qu’incognito à Cherbourg. À Nantes, il partit de son auberge à la petite pointe du jour ; il trouva, dans la cour, sa voiture entourée de toutes les jeunes dames de la ville, toutes excessivement parées : l’Empereur, après les avoir saluées, dit, en les regardant : « Voilà une si charmante aurore, qu’elle promet plus d’un beau jour. »

Un trait que j’aime mieux que tout cela, est celui-ci :

Il passa le bois de Rosny, tandis qu’il dormait dans sa voiture ; quand il se réveilla, il en était à un quart de lieue. Se rappelant que Sully avait, durant les guerres civiles, vendu ce bois pour en donner l’argent à Henri IV, alors dénué de tout, l’Empereur ordonna aux postillons de retourner sur leurs pas et de rentrer dans le bois, voulant mesurer, par ses yeux, l’étendue du sacrifice qu’un grand homme et un sujet affectionné avait fait, dans un moment de détresse, à l’un de nos plus grands rois (2).

Je pars demain pour la Suisse.

 

De Berne

J’ai été voir Michel Shuppach, empirique célèbre, fixé avec sa famille sur le haut d’une montagne, où l’on respire l’air le plus pur, et d’où l’on découvre une vue admirable. Cet homme n’a, dit-on, aucune instruction ; il n’a point fait d’études, mais il guérit presque tous les malades qui vont se mettre en pension chez lui, ce qu’on attribue au régime qu’il prescrit et à la salubrité de l’air de sa montagne. On appelle cela de la charlatanerie ; mais les vrais charlatans ne cherchent pas la solitude, ils sont dans les villes. Michel Shuppach fait faire à ses malades de longues promenades ; il les oblige à se coucher de bonne heure, à se lever avec le jour, à travailler à la terre à des heures réglées, à se contenter d’une nourriture simple et saine ; tout cela ne vaut-il pas mieux que des pilules et des médecines ? Il y a dans sa maison une chambre qu’on appelle la chambre pour l’insomnie. On n’y entend d’autre bruit que celui d’une chute d’eau qui va toujours, et qui, par son murmure monotone, doit en effet provoquer le sommeil. Voilà encore un remède que je préférerais à l’opium. Je désirerais dans cette maison un peu de bonne musique de temps en temps (car, comme remède, il ne faut pas la prodiguer), et je voudrais encore que Michel Shuppach sût bien parler les langues vivantes, qu’il eût de l’esprit, de la sensibilité, une conversation agréable, et alors ce médecin philosophe, sur sa montagne, serait le premier médecin de l’univers pour toutes les maladies chroniques.

 

De Lausanne

Voici un trait intéressant, que m’a conté l’amie intime de M. Tissot (3).

Ce dernier était en commerce de lettres depuis quinze ans avec le célèbre Zimmermann, premier médecin du roi d’Angleterre, et homme de lettres très distingué. M. Tissot sollicitait depuis longtemps son ami, qu’il n’avait jamais vu, de venir passer quelques mois en Suisse. M. Zimmermann s’y décida enfin ; il quitte l’Angleterre, traverse rapidement la Suisse, et arrive à Lausanne. Mais en entrant dans la maison de son ami, il apprend que M. Tissot est sans connaissance et à l’extrémité, d’une fièvre maligne ; M. Zimmermann s’établit dans la chambre du malade, le soigna, le veilla et le guérit. M. Tissot, en revenant à la vie, connut tout ce qu’il devait à l’amitié ; mais à peine était-il convalescent, que M. Zimmermann tomba dangereusement malade, et M. Tissot lui rendit tous les soins qu’il avait reçus de lui. M. Zimmermann recouvra la santé, et passa un an à Lausanne. La liaison de ces deux hommes vertueux et célèbres devint intime, et dura jusqu’à la mort.

 

De Genève

Je compte aller demain à Ferney, voir M. de Voltaire. Je n’avais point pour lui de lettres de recommandation ; mais les jeunes femmes de Paris en sont toujours bien reçues. Je lui ai écrit pour lui demander la permission d’aller chez lui ; il n’y avait dans mon billet ni esprit, ni prétentions, ni fadeurs, et j’ai daté du mois d’août. M. de Voltaire veut qu’on écrive du mois d’Auguste. Cette petite pédanterie m’a paru une flatterie, et j’ai écrit fièrement du mois d’août. Le philosophe de Ferney m’a fait une réponse très gracieuse ; il m’annonce qu’en ma faveur, il quittera ses pantoufles et sa robe de chambre, et il m’invite à dîner et à souper.

 

De Genève

J’ai passé neuf heures avec M. de Voltaire ; voilà une journée mémorable qui doit être détaillée dans le journal d’une voyageuse ; je conterai avec simplicité, comme à mon ordinaire, ce que j’ai observé et ce que j’ai senti.

Quand j’ai reçu la réponse aimable de M. de Voltaire, il m’a pris tout à coup une espèce de frayeur, qui m’a fait faire des réflexions inquiétantes. Je me suis rappelé tout ce qu’on m’a conté des personnes qui vont pour la première fois à Ferney. Il est d’usage (surtout pour les jeunes femmes) de s’émouvoir, de pâlir, de s’attendrir, et même en général de se trouver mal en apercevant M. de Voltaire ; on se précipite dans ses bras, on balbutie, on pleure, on est dans un trouble qui ressemble à l’amour le plus passionné. Voilà l’étiquette de la présentation à Ferney. M. de Voltaire y est tellement accoutumé, que le calme et la seule politesse la plus obligeante ne peuvent lui paraître que de l’impertinence ou de la stupidité. Cependant je suis naturellement timide et d’une froideur glaciale avec les gens que je ne connais pas ; je n’ai jamais eu le courage de donner une louange en face à ceux avec lesquels je ne suis pas intimement liée ; il me semble qu’alors tout éloge est suspect de flatterie, qu’il ne saurait être de bon goût, et qu’il doit déplaire ou blesser. Je me promis pourtant, non pas de faire une scène pathétique, mais de me conduire de manière à ne pas causer un grand étonnement, c’est-à-dire que j’ai pris la résolution, pour n’être pas ridicule, de sortir de ma simplicité habituelle, et d’être moins réservée, et surtout moins silencieuse.

Je suis partie de Genève d’assez bonne heure, suivant mon calcul, pour arriver à Ferney avant l’heure du dîner de M. de Voltaire ; mais m’étant réglée sur ma montre qui avançait beaucoup, je n’ai connu mon erreur qu’à Ferney. Il n’y a guère de gaucherie plus désagréable que celle d’arriver trop tôt pour dîner chez les gens qui s’occupent et qui savent employer leur matinée ; je suis sûre que j’ai coûté une ou deux pages à M. de Voltaire ; ce qui me console, c’est qu’il ne fait plus de tragédies ; je ne l’aurai empêché que d’écrire quelques impiétés, quelques lignes licencieuses de plus… Cherchant de bonne foi tous les moyens de plaire à l’homme célèbre qui voulait bien me recevoir, j’avais mis beaucoup de soin à me parer ; je n’ai jamais eu tant de plumes et tant de fleurs. J’avais un fâcheux pressentiment que mes prétentions en ce genre seraient les seules qui dussent avoir quelques succès. Durant la route, je tâchai de me ranimer en faveur du fameux vieillard que j’allais voir ; je répétais des vers de La Henriade et de ses tragédies, mais je sentais que même en supposant qu’il n’eût jamais profané son talent par tant d’indignes productions, et qu’il n’eût fait que les belles choses qui doivent l’immortaliser, je n’aurais en sa présence qu’une admiration silencieuse. Il serait permis, il serait simple de montrer de l’enthousiasme pour un héros, pour le libérateur de la patrie, parce que, sans instruction et sans esprit, on peut apprécier de telles actions, et que la reconnaissance semble autoriser l’expression du sentiment qu’elles inspirent ; mais lorsqu’on se déclare le partisan passionné d’un homme de lettres, on annonce qu’on se croit en état de juger souverainement tous ses ouvrages, on s’engage à lui en parler, à disserter, à détailler ses opinions : combien toutes ces choses sont déplacées dans la jeunesse, et surtout dans une femme !… Je menais avec moi un peintre allemand qui revient d’Italie (M. Ott) ; il a beaucoup de talent et très peu de littérature, il sait à peine le français, et il n’a jamais lu une ligne de M. de Voltaire, mais sur sa réputation, il n’en a pas moins pour lui tout l’enthousiasme désirable. Il était hors de lui en approchant de Ferney ; j’admirais et j’enviais ses transports, j’aurais voulu pouvoir en prendre quelque chose. On nous a fait passer devant une église sur le portail de la laquelle ces mots sont écrits : Voltaire a élevé ce temple à Dieu.

Cette inscription m’a fait frémir, elle ne peut paraître que l’extravagante ironie de l’impiété, ou l’inconséquence la plus étrange. Enfin, nous arrivons dans la cour du château, nous descendons de voiture ; M. Ott était ivre de joie, nous entrons : nous voilà dans une antichambre assez obscure. M. Ott aperçoit sur-le-champ un tableau, et s’écrie : « C’est un Corrège ! » Nous approchons ; on le voyait mal, mais c’était en effet un beau tableau original du Corrège, et M. Ott fut un peu scandalisé qu’on l’eût relégué là. Nous passons dans le salon, il était vide. Je vis dans le château cette espèce de rumeur désagréable que produit une visite inopinée qui survient mal à propos ; les domestiques avaient un air effaré, on entendait le bruit redoublé des sonnettes qui les appelaient, on allait et venait précipitamment, on ouvrait et fermait brusquement les portes ; je regardai à la pendule du salon, et je connus avec douleur, que j’étais arrivée trois quarts d’heure trop tôt, ce qui ne contribua pas à me donner de l’aisance et de la confiance. M. Ott vit à l’autre extrémité du salon un grand tableau à l’huile, dont les figures sont en demi-nature ; un cadre superbe et l’honneur d’être placé dans le salon annonçaient quelque chose de beau. Nous y courons ; et à notre grande surprise, nous découvrons une véritable enseigne à bière, une peinture ridicule, représentant M. de Voltaire dans une gloire, tout entouré de rayons comme un saint, ayant à ses genoux les Calas, et foulant aux pieds ses ennemis, Fréron, Pompignan, etc., qui expriment leur humiliation en ouvrant des bouches énormes, et en faisant des grimaces effroyables (4). M. Ott fut indigné du dessin et du coloris, et moi de la composition. « Comment peut-on placer cela dans son salon ! disais-je. — Oui, reprenait M. Ott, et quand on laisse un tableau du Corrège dans une vilaine antichambre ! »… Ce tableau est entièrement de l’invention d’un mauvais peintre genevois qui en a fait présent à M. de Voltaire ; mais il me paraît inconcevable que ce dernier ait le mauvais goût d’exposer pompeusement à tous les yeux une telle platitude. Enfin, la porte du salon s’ouvrit, et nous vîmes paraître Mme Denis, la nièce de M. de Voltaire, et Mme de Saint-J… Ces dames m’annoncèrent que M. de Voltaire viendrait bientôt. Mme de Saint-J… qui est fort aimable, et que je ne connaissais pas du tout, est établie pour tout l’été à Ferney ; elle appelle M. de Voltaire, mon philosophe, et il l’appelle mon papillon. Elle portait une médaille d’or à son côté ; j’ai cru que c’était un ordre, mais c’est un prix d’arquebuse donné par M. de Voltaire, et qu’elle a gagné ces jours-ci ; une telle adresse est un exploit pour une femme. Elle m’a proposé de faire un tour de promenade, ce que j’ai accepté avec empressement ; car je me sentais si refroidie, si embarrassée, je craignais tellement l’apparition du maître de la maison, que j’étais charmée de m’échapper un moment, afin de retarder un peu cette terrible entrevue ; Mme de Saint-J… m’a conduite sur une terrasse, de laquelle on pourrait découvrir la magnifique vue du lac et des montagnes, si l’on n’avait pas eu le mauvais goût d’établir sur cette belle terrasse un long berceau de treillage tout couvert d’une verdure épaisse qui cache tout. On n’entrevoyait cette admirable perspective que par de petites lucarnes où je ne pouvais passer la tête ; d’ailleurs, le berceau est si bas que mes plumes s’y accrochaient partout. Je me courbais extrêmement ; et, comme pour me rapetisser encore, je ployais beaucoup les genoux, je marchais à toute minute sur ma robe, je chancelais, je trébuchais, je cassais mes plumes, je déchirais mes jupons ; et dans l’attitude la plus gênante, je n’étais guère en état de jouir de la conversation de Mme de Saint-J… qui, petite, en habit négligé du matin, se promenait fort à son aise, et causait très agréablement. Je lui demandai en riant si M. de Voltaire n’avait pas trouvé mauvais que j’eusse vulgairement daté ma lettre du mois d’août ? Elle me répondit que non ; mais elle ajouta qu’il avait remarqué que je n’écrivais pas avec son orthographe (5). Enfin, on vint nous dire que M. de Voltaire entrait dans le salon ; j’étais si harassée, et en si mauvaise disposition, que j’aurais donné tout au monde pour pouvoir me trouver transportée dans mon auberge à Genève… Mme de Saint-J… me jugeant d’après ses impressions, m’entraîne avec vivacité ; nous regagnons la maison, et j’eus le chagrin, en passant dans une des pièces du château, de me voir dans une glace ; j’étais ébouriffée et toute décoiffée, et j’avais une mine véritablement piteuse et tout à fait décomposée. Je m’arrêtai un instant pour me rajuster, ensuite je suivis courageusement Mme de Saint-J… Nous entrons dans le salon, et me voilà en présence de M. de Voltaire… Mme de Saint-J… m’invita à l’embrasser, en me disant avec grâce, il le trouvera très bon. Je m’avançai gravement avec l’expression du respect que l’on doit aux grands talents et à la vieillesse ; M. de Voltaire me prit la main et me la baisa ; je ne sais pourquoi cette action si commune m’a touchée, comme si cette espèce d’hommage n’était pas aussi vulgaire que banale ; mais enfin je fus flattée que M. de Voltaire m’eût baisé la main, et je l’embrassai de très bon cœur, intérieurement, car je conservai toute la tranquillité de mon maintien. Je lui présentai M. Ott, qui fut si transporté de s’entendre nommer à M. de Voltaire, que je crus qu’il allait faire une scène ; il s’empressa de tirer de sa poche des miniatures qu’il avait faites à Rome ; malheureusement, l’un de ces tableaux représentait une Vierge avec l’Enfant Jésus, ce qui fit dire à M. de Voltaire plusieurs impiétés aussi plates que révoltantes ; je trouvai qu’il était contre les devoirs de l’hospitalité et contre toute bienséance, de s’exprimer ainsi devant une personne de mon âge, qui ne s’affichait pas pour esprit fort, et qu’il recevait pour la première fois ; extrêmement choquée, je me tournai du côté de Mme Denis, afin d’avoir l’air de ne pas écouter son oncle : il changea d’entretien, parla de l’Italie et des arts comme il en écrit, c’est-à-dire sans connaissance et sans goût ; je ne dis que quelques mots qui exprimaient que je n’étais pas de son avis. Il ne fut question de littérature, ni avant, ni après le dîner, M. de Voltaire ne jugeant pas, je crois, que cette conversation dût intéresser une personne qui s’annonçait d’une manière aussi peu brillante. Néanmoins il soutint l’entretien avec politesse, et même quelquefois avec galanterie pour moi.

On se mit à table ; et pendant tout le dîner, M. de Voltaire ne fut rien moins qu’aimable ; il eut toujours l’air d’être en colère contre ses gens, criant à tue-tête, avec une telle force, qu’involontairement j’en ai plusieurs fois tressailli ; la salle à manger est très sonore, et sa voix de tonnerre y retentissait de la manière la plus effrayante. On m’avait prévenue de cette manie qui est si hors d’usage devant des étrangers, et l’on voit parfaitement en effet que c’est une habitude ; car ses gens n’en paraissent être ni surpris, ni le moins du monde troublés. Après le dîner, M. de Voltaire, sachant que j’étais musicienne, a fait jouer Mme Denis du clavecin ; elle a un jeu qui transporte, en idée, au temps de Louis XIV ; mais ce souvenir-là n’est pas le plus agréable que l’on puisse se retracer de ce beau siècle. Elle finissait une pièce de Rameau, lorsqu’une jolie petite fille de sept ou huit ans entra dans la chambre, et vint se jeter au cou de M. de Voltaire, en l’appelant papa ; il reçut ses caresses avec grâce ; et comme il vit que je contemplais ce tableau si doux avec un extrême plaisir, il me dit que cet enfant appartenait à la petite-fille du grand Corneille qu’il a mariée : combien j’eusse été touchée dans ce moment, si je ne m’étais pas rappelé ses Commentaires, où l’injustice et l’envie se trahissent si maladroitement !… Dans ce lieu on est à chaque instant blessé par des contrastes bizarres, et sans cesse l’admiration y est suspendue et même détruite par des souvenirs odieux et par des disparates révoltantes. M. de Voltaire reçut plusieurs visites de Genève, ensuite il me proposa une promenade en voiture ; il fit mettre ses chevaux, et nous montâmes dans une berline, lui, sa nièce, Mme de Saint-J… et moi ; il nous mena dans le village pour y voir les maisons qu’il a bâties et les établissements bienfaisants qu’il a formés : il est plus grand là que dans ses livres, car on y voit partout une ingénieuse bonté, et l’on ne peut se persuader que la même main qui écrivit tant d’impiétés, de faussetés et de méchancetés, ait fait des choses si nobles, si sages et si utiles. Il montre ce village à tous les étrangers, mais de bonne grâce ; il en parle simplement, avec bonhomie   ; il instruit de tout ce qu’il a fait, et cependant il n’a nullement l’air de s’en vanter, et je ne connais personne qui pût en faire autant. En rentrant au château, la conversation a été fort animée ; on parlait avec intérêt de ce qu’on avait vu ; je ne suis partie qu’à la nuit. M. de Voltaire m’a proposé de rester jusqu’au lendemain après dîner, mais j’ai voulu retourner à Genève. Tous les portraits et tous les bustes de M. de Voltaire sont très ressemblants, mais aucun artiste n’a bien rendu ses yeux : je m’attendais à les trouver brillants et remplis de feu ; ils sont en effet les plus spirituels que j’aie vus, mais ils ont, en même temps, quelque chose de velouté et une douceur inexprimable ; l’âme de Zaïre (6) est tout entière dans ces yeux-là ; son sourire et son rire, extrêmement malicieux, changent tout à fait cette charmante expression. Il est fort cassé, et sa manière gothique de se mettre le vieillit encore ; il a une voix sépulcrale qui lui donne un ton singulier, d’autant plus qu’il a l’habitude de parler excessivement haut, quoiqu’il ne soit pas sourd. Quand il n’est question ni de la religion, ni de ses ennemis, sa conversation est simple et naturelle, sans nulle prétention, et par conséquent (avec un esprit tel que le sien) parfaitement aimable : il m’a paru qu’il ne supportait pas que l’on eût, sur aucun point, une opinion différente de la sienne ; pour peu qu’on le contredise, son ton prend de l’aigreur et devient tranchant ; il a certainement beaucoup perdu de l’usage du monde qu’il a dû avoir, et rien n’est plus simple : depuis qu’il est dans cette terre, on ne va le voir que pour l’enivrer de louanges, ses décisions sont des oracles, tout ce qui l’entoure est à ses pieds ; il n’entend parler que de l’admiration qu’il inspire, et les exagérations les plus ridicules dans ce genre ne lui paraissent maintenant que des hommages ordinaires. Les rois même n’ont jamais été les objets d’une adulation si outrée, du moins l’étiquette défend de leur prodiguer toutes ces flatteries, on n’entre point en conversation avec eux, leur présence impose silence, et, grâce au respect, la flatterie, à la Cour, est obligée d’avoir de la pudeur, et de ne se montrer que sous des formes délicates. Je ne l’ai jamais vue sans ménagement qu’à Ferney ; elle y est véritablement grotesque ; et lorsque, par l’habitude, elle peut plaire sous de semblables traits, elle doit nécessairement gâter le goût, le ton et les manières de celui qu’elle séduit. Voilà pourquoi l’amour-propre de M. de Voltaire est singulièrement irritable, et pourquoi les critiques lui causent ce chagrin puéril qu’il ne peut dissimuler. Il vient d’en éprouver un très sensible. L’Empereur a passé tout près de Ferney ; M. de Voltaire, qui s’attendait à recevoir la visite de l’illustre voyageur, avait préparé des fêtes, et même fait des vers et des couplets, et malheureusement tout le monde le savait. L’Empereur a passé sans s’arrêter, et sans faire dire un seul mot. Comme il approchait de Ferney, quelqu’un lui demande s’il verrait M. de Voltaire ? L’Empereur répondit sèchement : « Non, je le connais assez » ; mot piquant, et même profond, qui prouve que ce prince lit en homme d’esprit et en monarque éclairé.

 

 

(1) Joseph II (1741-1790), frère de Marie-Antoinette, fit un premier voyage en France en 1777. Il fit excellente impression par sa culture et la variété des domaines auxquels il s’intéressait.

(2) Ce bois est immense : Sully en retira trente mille francs, somme énorme dans ce temps, qu’il donna tout entière à Henri IV [NdÉ].

(3) Ce trait n’a été recueilli ni dans la vie de Zimmermann, ni dans celle de Tissot. Il est vrai dans tous ses détails, c’est pourquoi on le rapporte ici [NdÉ].

(4) Tout le monde a vu à Ferney cet étrange tableau, ainsi que tous les voyageurs qui ont passé dans ce lieu ; j’ai même entendu dire que quelques Anglais en avaient fait mention dans leurs ouvrages [NdÉ].

(5) Voltaire prône une réforme de l’orthographe, préférant des finales en –ais (et non plus en -ois) pour les imparfaits, etc.

(6) Héroïne éponyme de la tragédie de Voltaire.

 

© Bouquins 2013

Illustration : Marie-Antoinette, film de Lance Acord et Sofia Coppola (2006)

 

 

Quatrième de couverture >

Cette première anthologie de textes autobiographiques de femmes du XVIIIe siècle embrasse tout le siècle des Lumières, du journal de Rosalba Carriera, jeune pastelliste à Paris pendant la Régence, aux souvenirs de Victoire Monnard, apprentie sous la Révolution, en passant par le journal de Germaine de Staël, les Notes sur l’éducation des enfants d’Adélaïde de Castellane ou de Charlotte-Nicole Coquebert de Montbret, ou encore les Mémoires particuliers de Manon Roland sous la Terreur. Une artiste italienne en France, une actrice anglaise célèbre en visite à la cour de Versailles, une Française inconnue, fille d’artisan, côtoient ici une religieuse limousine dans sa province ou la princesse de Parme, mariée à l’héritier du trône autrichien.

Toutes ont livré par écrit leurs pensées secrètes, leurs sentiments, leurs craintes, leurs joies, leurs espoirs, comme un envers de la « grande histoire ». Leurs textes, très divers dans leur forme et leur contenu, témoignent du développement d’une véritable écriture personnelle, faite de repli sur soi ou d’élan vers l’autre.

Écrire, pour ces femmes attachantes, pleines d’esprit, généreuses, qui s’affirmaient tout en doutant d’elles-mêmes, a été le moyen de conquérir un espace intime où elles pouvaient exprimer leur caractère et leur désir d’émancipation. Elles apparaissent comme les pionnières de la littérature féminine moderne. Et elles demeurent en cela, d’une certaine manière, nos contemporaines.

 

Ce volume contient des textes de : Rosalba Carriera (1675-1757), Marguerite-Jeanne de Staal-Delaunay (1684-1750), Suzanne Necker (1737-1794), Françoise-Radegonde Le Noir (1739-1791), Isabelle de Bourbon-Parme (1741-1763), Félicité de Genlis (1746-1830), Jeanne-Marie Roland (1754-1793), Mary Robinson (1758-1800), Charlotte-Nicole Coquebert de Montbret (1760-1832), Adélaïde de Castellane (1761-1805), Germaine de Staël (1766-1817), Marie-Aimée Steck-Guichelin (1776-1821) et Marie-Victoire Monnard (1777-1869).

 

Catriona Seth, professeur à l’université de Lorraine, est une spécialiste réputée du siècle des Lumières. On lui doit entre autres Marie-Antoinette. Anthologie et dictionnaire dans la collection « Bouquins » (2006), Les rois aussi en mouraient. Les Lumières en lutte contre la petite vérole (Desjonquères, 2008) et une édition des Liaisons dangereuses de Choderlos de Laclos (Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », 2011).

 

Extrait choisi par Annick Geille

 

Catriona Seth, La fabrique de l’intime. Mémoires et journaux de femmes du XVIIIe siècle, Bouquins, janvier 2013, 1216 pages, 30 €

 

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