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La sélection

Annick Geille est écrivain*, critique littéraire et journaliste. Elle a vingt années durant dirigé des rédactions au sein du Groupe Hachette-Filipacchi, dont celle de Playboy, où elle fut la plus jeune rédactrice en chef de France. Après avoir relancé F Magazine, puis le cahier culturel de Pariscope, elle fonda le mensuel Femme avec Robert Doisneau. Elle a écrit dix romans, dont Un amour de Sagan (Fayard), traduit jusqu'en Chine, et Pour Lui (Fayard, puis Livre de Poche). Elle a obtenu le prix du premier roman pour Portrait d'un amour coupable (Grasset) et le prix Alfred-Née de l'Académie française pour Une femme amoureuse (Grasset). Son roman La voyageuse du soir (Gallimard, puis Folio) fut adapté pour la télévision. Annick Geille siège au prix Freustié – fondé, entre autres, par Bernard Frank – et au prix du Premier Roman, où elle fut cooptée en tant que lauréate.

Après avoir collaboré trois ans au Figaro Littéraire, elle rédige aujourd’hui une rubrique mensuelle pour le journal Service Littéraire et dirige la Sélection en ligne du Salon littéraire.

« La » vitrine des meilleurs livres de la période, très appréciée des lecteurs et des auteurs (voir ci-dessous).

* Annick Geille vient de publier son onzième roman, Rien que la mer, aux éditions La Grande Ourse.

Dominique Fernandez. Extrait de : La société du mystère

il y a 3 mois Suivre · Utile · Commenter


EXTRAIT >

 

Désobéir : il n’avait pas tardé à me l’illustrer, son credo, par un exemple qu’il me coûte de rapporter, si provocante a été la bravade. À peine installé chez lui, j’avais appris à mes dépens jusqu’à quels excès pouvait l’emporter son mépris des usages. Jamais la première des règles ne fut bafouée avec autant d’audace. Je n’étais plus un enfant, mais un adolescent aux formes déjà bien découplées sans être encore mûres.

 

Bronzino affirme qu’il fit la connaissance de Jacopo alors qu’il avait entre treize et quatorze ans, Jacopo vingt-deux. Assis sur le seuil de la boucherie familiale, à Monticelli, faubourg de Florence, il avait pris un caillou devant lui dans le chemin et s’amusait à dessiner sur le sable des figures d’animaux. La boucherie étant renommée au-delà des limites du faubourg, Jacopo, d’estomac délicat, espérait s’y procurer quelque viande plus à sa convenance. Il se pencha sur les dessins, remarqua celui d’une vache, fut saisi de la ressemblance du modèle à sa reproduction, parlementa dans la boutique avec le boucher, demanda la permission d’emmener le gamin. Sa mère pleura. Son père se frotta les mains. L’occasion de placer son fils chez un peintre qui le préparerait au métier le plus lucratif de Florence lui paraissait miraculeuse.

Jacopo acheta une tranche de veau. Agnolo ficela son baluchon, où sa mère avait glissé un petit crucifix de faïence. Tous deux partirent à pied pour la ville.

Le couvent de la Santissima Annunziata, au fond de la place du même nom bordée sur tous les côtés d’arcades si élégantes, appartient aux Servites de Marie, moines dédiés à l’adoration perpétuelle de Marie. Ils avaient commandé une fresque à Pontormo, une Visitation, pour le cloître extérieur de l’église, dit cloître des ex-voto, à cause de la grande quantité d’images pieuses que suspendent aux murs pour la remercier de sa divine intervention des malades soudain guéris par la Madone. Commande d’autant plus insigne qu’il en était encore à ses débuts et qu’on lui confiait une des plus belles et plus fameuses églises de Florence. La fresque devait être terminée pour le 31 mai, jour qui commémore dans le calendrier liturgique la visite de la jeune Marie à sainte Élisabeth.

 

Jacopo fit construire une palissade devant le mur à décorer. Il me poussa à l’intérieur de la clôture et ferma le portillon derrière moi. Pendant qu’il me tenait l’échelle double, apparut peu à peu, devant mes yeux ravis, une très belle fresque pénétrée de tout le sentiment religieux prescrit par le sujet.

— Comme c’est beau ! m’écriai-je.

Un corno... marmonna-t-il.

C’était son mot favori, chaque fois que, pensant être poli, il évitait de se prononcer plus crûment. Après avoir poussé de côté l’échelle, nous nous étions reculés et appuyés contre la palissade pour avoir une vue d’ensemble. Tout en haut d’un escalier laissé vide pour donner plus de majesté à leur rencontre, Élisabeth s’agenouille devant Marie qui tend les bras pour la relever. Une foule de personnages étagés dans le fond entoure les deux cousines.

Animée et vivante, la scène est brillamment colorée. Je ne pus retenir une nouvelle exclamation.

Il me saisit par le poignet et dirigea ma main vers la moitié inférieure de la fresque.

— Regarde, idiot ! Ouvre les yeux ! L’escalier !

Cet escalier n’avait rien de particulier, sauf qu’il était vide de tout personnage, si j’excepte une femme assise dans le coin gauche, simple figurante, dépourvue d’intérêt. Je ne comprenais toujours pas où il voulait en venir. Soudain, il m’entoura les épaules de son bras, que je n’osai écarter. Puis, d’une voix dont l’accent avait changé – comme elle était devenue plus douce, tout à coup, plus insinuante ! – il me demanda :

— Ne penses-tu pas, très cher Agnolo, que la fresque est incomplète ?

— Mon seigneur et guide, non, je la trouve merveilleusement finie, et tous les Florentins seront de cette opinion.

— Qu’ai-je à faire de l’opinion du vulgaire ? C’est la tienne qui m’importe. Regarde bien, là, à droite, sur les marches, il y a trop d’espace vide. Je veux y ajouter, pour être le pendant de la femme assise à gauche, mais peinte avec plus de caractère, une figure qui attirera l’œil de ce côté et ôtera à l’ensemble l’aspect convenu qu’une telle scène présente toujours.

— Convenu, pourquoi ? Ne s’agit-il pas d’un des plus grands mystères que les Évangiles nous invitent à méditer ?

— Quand l’Église n’aura plus le monopole des commandes et que nous serons libres de choisir nos sujets, nous aurons autre chose à raconter que ces fables à dormir debout.

Il ne daigna pas, devant mon air ahuri, s’expliquer davantage, m’estimant à juste titre d’un esprit encore trop puéril pour admettre que tout, dans l’Évangile, ne doit pas être cru sur parole.

Je me contentai, humblement, de lui faire une question pragmatique.

— Comment un personnage tiendra-t-il sur ces marches ?

— Il faudra qu’il soit assez petit lui-même, assez souple et intelligent pour s’accroupir et rassembler ses membres dans ce coin.

— Seul un enfant ou un très jeune adolescent...

— Tu l’as dit.Je lui proposai alors de lui amener un de mes camarades qui me paraissait convenir pour ce rôle. Il avait déjà en tête son idée, car, descendant son bras et me prenant cette fois par la taille, il me dit :

— Pourquoi chercher ailleurs quand j’ai contre moi celui auquel aucun autre ne peut se comparer ?

Je rougis sous l’éloge, tout en me gardant de m’enorgueillir d’un choix qui n’était dû qu’au hasard. Il devait terminer la fresque tant que le mur restait humide et, comme il m’avait sous la main, au sens propre comme au sens figuré, il entendait profiter de l’occasion. Nécessité technique. Doutant encore, cependant, de mériter un tel honneur, et mesurant tout à coup à quel danger je m’exposais en acceptant de figurer à mon âge dans une fresque destinée au public, promotion trop soudaine pour ne pas me faire accuser de présomption et de vanité, je me dégageai de son étreinte et feignis de croire qu’il avait plaisanté.

— Ce n’est pas bien, lui dis-je, de se railler d’un pauvre garçon comme moi.

— À la bonne heure, dit-il en riant, ta modestie est charmante. Je t’aime encore mieux comme ça. Où as-tu pris que je ne suis pas sérieux ? Et maintenant, si tu veux me faire vraiment plaisir, déshabille-toi.

Nous étions entrés dans la belle saison et j’étais habillé légèrement. Outre qu’il n’y a pas d’inconvénient à ôter une partie de ses habits au milieu du mois de mai, cette demande n’avait rien d’extraordinaire, puisque dans les tableaux que j’avais vus à Florence, au milieu de saints habillés de pied en cap peints dans les retables au-dessus des autels, en apparaît toujours un largement dévêtu, saint Laurent ou plus souvent saint Sébastien. La variété des pagnes, caleçons, bouts de draperie, linges de pudeur, feuilles d’arbre est infinie. Michelangelo, lui, ne s’était pas encombré de scrupules. Le plus admiré de tous nos sculpteurs avait gagné ses titres de gloire en dressant quinze ans plus tôt, devant le Palazzo Vecchio, place de la Signoria, en plein centre de la ville, un homme gigantesque complètement nu.

Effrayé de la chétivité de mes organes comparés aux formes épanouies de cette statue devenue l’emblème de Florence, je me rassurai en pensant que je n’aurais à me dénuder que de ce qu’il est permis d’enlever sans nuire à la décence ni à la gravité requises pour une peinture religieuse. Je retirai donc ma chemise, mes hauts-de-chausse de futaine, mes chaussons, et me tins devant lui, assez embarrassé d’être en simple caleçon.

— Ôte-moi le reste. Ôte-moi tout.

— Dans cette enceinte sacrée ?

— La clôture ne nous protège-t-elle pas des regards ? Personne ne te verra. Que crains-tu, petit sot ? Tu n’as pas encore de poils, ta petite voix flûtée me le garantit.

En vérité, une dizaine de poils je les avais déjà eus, mais je me les étais arrachés devant la glace.

— Alors, qu’attends-tu ?

— Est-ce bien nécessaire ? bredouillai-je.

— Le mur sèche déjà. Veux-tu ruiner deux mois de travail et d’efforts ?

Ce dernier argument balaya mes hésitations. En un instant je fus tel qu’il souhaitait me voir. Je ne songeai plus à éprouver de la gêne, tant le sentiment de contribuer à la finition de ce qui serait un chef-d’œuvre me donnait de contentement. Qui étais-je, pour contrecarrer son grand dessein ?

 

© Grasset 2017

© Photo : JF Paga

 

 

Quatrième de couverture > Un narrateur contemporain déniche chez un antiquaire un livre rare du XVIe siècle : les Mémoires du peintre florentin Bronzino.

Les enfances de l’artiste auprès de son maître Pontormo, les leçons de vie que lui prodigue ensuite ce casse-cou de Benvenuto Cellini, la manière dont Bronzino devient peintre officiel des Médicis tout en s’affranchissant habilement des contraintes : à travers la vie trépidante d’une génération de génies entravés, pourchassés, menacés de mort pour leurs pensées hérétiques ou leurs amours interdites, Dominique Fernandez peint à fresque une époque de violences où la férule des Médicis et les dogmes catholiques imposent aux créateurs un carcan qui les contraint à crypter, chiffrer, coder et contrefaire. Le lecteur est introduit dans cette « Société du mystère » qui contourne la censure et atteint au sublime par la transgression : l’envers de la Renaissance à Florence telle que le vernis officiel nous en a légué l’histoire.

Au confluent de deux grandes passions de Dominique Fernandez, l’Italie et la peinture, cette autobiographie fictive, véritable roman de cape, d’épée et de pinceau, se situe dans la lignée de Porporino ou les mystères de Naples (Grasset, 1974, prix Médicis), de Dans la main de l’ange (Grasset, 1982, prix Goncourt) et de La course à l’abîme (Grasset, 2003).

 

Dominique Fernandez, de l’Académie française, né en 1929, est l’auteur d’une œuvre considérable riche de plus de cinquante ouvrages (romans, essais, livres de voyage, beaux livres) qui lui ont valu de nombreuses distinctions.

 

Pages choisies par Annick Geille

 

Dominique Fernandez, La société du mystère, Grasset, janvier 2017, 608 pages, 23 €

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