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Annick Geille est écrivain*, critique littéraire et journaliste. Elle a vingt années durant dirigé des rédactions au sein du Groupe Hachette-Filipacchi, dont celle de Playboy, où elle fut la plus jeune rédactrice en chef de France. Après avoir relancé F Magazine, puis le cahier culturel de Pariscope, elle fonda le mensuel Femme avec Robert Doisneau. Elle a écrit dix romans, dont Un amour de Sagan (Fayard), traduit jusqu'en Chine, et Pour Lui (Fayard, puis Livre de Poche). Elle a obtenu le prix du premier roman pour Portrait d'un amour coupable (Grasset) et le prix Alfred-Née de l'Académie française pour Une femme amoureuse (Grasset). Son roman La voyageuse du soir (Gallimard, puis Folio) fut adapté pour la télévision. Annick Geille siège au prix Freustié – fondé, entre autres, par Bernard Frank – et au prix du Premier Roman, où elle fut cooptée en tant que lauréate.

Après avoir collaboré trois ans au Figaro Littéraire, elle rédige aujourd’hui une rubrique mensuelle pour le journal Service Littéraire et dirige la Sélection en ligne du Salon littéraire.

« La » vitrine des meilleurs livres de la période, très appréciée des lecteurs et des auteurs (voir ci-dessous).

* Annick Geille vient de publier son onzième roman, Rien que la mer, aux éditions La Grande Ourse.

Franz-Olivier Giesbert. Extrait de : Le théâtre des incapables

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EXTRAIT >


L’américanisation de la vie politique française

 

Une campagne présidentielle est une histoire racontée tour à tour par Shakespeare, Ludlum (« Jason Bourne »), Molière, Feydeau et Agatha Christie. Une farce tragique. Une guerre à mort. Un manège de chevaux de bois d’où tombent tous les impétrants sauf un : à peine montés, déjà tombés.

Jadis, ont ainsi été fauchés, écrabouillés, essorés, pour une raison ou une autre, des personnages qui semblaient appelés à accéder aux plus hautes fonctions : Chaban-Delmas, Rocard, Barre, Strauss-Kahn. Pour la présidentielle de 2017, ce fut une hécatombe : Sarkozy, Juppé, Valls et j’en passe. Nous sommes entrés dans l’ère du « dégagisme », pour reprendre l’expression de Mélenchon.

Celui-là est le plus doué et le plus fascinant de tous nos politiques. Hormis la République, la laïcité, l’internationalisme et la colère contre la tartufferie, ce qui fait déjà beaucoup, je ne suis pas en phase avec Jean-Luc Mélenchon. Mais quel artiste ! Quel talent ! Quelle puissance ! Impossible ne pas être secoué jusqu’à la moelle des os quand on l’entend réciter des discours du général de Gaulle. Difficile de ne pas être ému aux larmes quand il reprend les paroles de la chanson d’Aristide Bruant à propos de l’insurrection des canuts, les travailleurs de la soie de Lyon, en 1834 :

 

« C’est nous les canuts

Nous sommes tout nus

Mais notre règne arrivera

Quand votre règne finira »

 

Il y a longtemps, Mélenchon m’avait prédit le tir aux pigeons qu’aura été cette campagne électorale : « Tout est possible, ce sera sanglant. » Le phénomène n’est pas nouveau mais il s’est accéléré et amplifié, le journalisme s’apparentant de plus en plus à une forme de lynchage.

Au lieu d’enquêter et de raconter, les médias préfèrent en effet juger, souvent à la tête du client : les temps sont durs, un faux verdict est toujours moins cher à produire qu’un vrai article. Ils considèrent que leur rôle consiste désormais à dénoncer le camp du Mal au nom du parti du Bien.

 

Telle est l’évolution de journaux comme Le Monde, fussent-ils la propriété de grands capitalistes à succès comme Xavier Niel : en dehors de leurs diatribes contre François Hollande et contre tous ceux qui sont supposés faire le jeu de Marine Le Pen, leur travail consiste surtout à mettre en cause des personnalités pour leurs idées, voire leurs pensées secrètes, dès lors qu’elles ont osé sortir des clous de la bien-pensance.

En ce cas, la condamnation est automatique. En matière de presse, c’est à croire qu’est toujours en vigueur la loi du 22 prairial an II : en 1794, inspirée et défendue par Robespierre, elle a supprimé les avocats dans les tribunaux révolutionnaires et porté la Terreur à son paroxysme, entraînant la chute de l’Incorruptible aux mains rouges. Une grande partie de la presse est devenue robespierriste : elle ne connaît pas la présomption d’innocence.

Un jour, l’auteur de ces lignes s’est fait alpaguer sur les réseaux sociaux par une certaine Mathilde de la radio d’État qui a lui fait la leçon en lui vantant les mérites des « petits journalistes discrets » dont le rôle est d’écouter ou de tendre leur micro à tous ceux qui souffrent, les petits, les gens de peu. Raz-de-marée d’approbations dans la médiasphère.

Impossible de donner tort à Mathilde. Avant d’en explorer toutes les voies, j’ai moi-même pratiqué cette forme de journalisme. Mais notre métier ne consiste pas à nous comporter seulement comme un bureau des plaintes. Il doit aussi enquêter sur la réalité, avec toutes ses contradictions, en prenant soin d’écouter tout le monde, les plaignants, les avocats, les procureurs, la partie civile. Il y a un demi-siècle, alors que je m’apprêtais à partir en reportage pour suivre un conflit social, mon maître Jean Daniel, alors directeur du Nouvel Observateur, m’avait dit : « Quand vous aurez fait le tour des salariés et des syndicats, prenez le temps d’aller voir le patron et de lui donner la parole. C’est un réflexe qui se perd et on a tort. Vous devez ça au lecteur. »

Le conseil de Jean Daniel est plus actuel que jamais. À l’instar du cas de conscience, le journalisme contradictoire est souvent considéré comme une perte de temps. La faute à l’évolution du monde : ce qu’on appelait naguère le quatrième pouvoir est de plus en plus parasité et vidé de sa substance par les réseaux sociaux où clapote la lie de l’humanité, sur fond de clabaudements et de glapissements. Son vocabulaire se limite souvent à des onomatopées, des insultes choisies (« étron ») ou des formules raffinées (« abattez-le »), cette dernière m’ayant été adressée un jour par Bruno Masure qui est, comme chacun sait, un puits de culture et de distinction.

Les hyènes, les belettes et les scorpions de la Toile ne sont pas des spécialités françaises. La tendance est la même aux États-Unis où les campagnes présidentielles deviennent de plus en plus violentes, au point de décourager les vocations. Au train où vont les choses, il n’y aura bientôt plus une personnalité compétente et respectable pour se lancer dans la course à la Maison Blanche. Le processus qui mène à la présidence est devenu si périlleux qu’elle n’intéressera bientôt plus que les olibrius.

À croire que l’élection suprême est devenue un jeu de télé-réalité. Dans ces conditions, il ne faut pas s’étonner que Donald Trump, élu contre les médias, soit sorti vainqueur de l’épreuve. Allons-nous vers un système de ce genre ? L’américanisation de la vie politique française semble avoir été si rapide que l’on peut se demander si la France n’est pas en train de devenir le cinquante et unième État américain, avec plusieurs longueurs d’avance sur la Grande-Bretagne. Quand, en 1958, il avait « pensé » la Constitution de la Ve République, le général de Gaulle imaginait le président comme une sorte de reine d’Angleterre. Avec son mandat de sept ans, le nouveau chef de l’État était censé assurer la continuité de notre cher et vieux pays monarchique et régicide.

En 1962, le statut du président de la République descendit d’un cran avec l’instauration par le général de Gaulle de l’élection présidentielle au suffrage universel, adoptée par référendum. Avec cette réforme, le chef de l’État devenait un élu ordinaire qui tirait sa légitimité du peuple. Il perdait sa couronne.

La réduction du mandat présidentiel de sept à cinq ans précipita la déchéance : présentée en 2000 aux Français par Jacques Chirac et adoptée par référendum avec l’aval de la plupart des partis politiques, elle abaissa la fonction présidentielle en même temps qu’elle la rapetissa.

En 2011, la mise en place de primaires par la gauche pour l’élection présidentielle de l’année suivante, boucla le processus de destruction de la Ve et de l’américanisation de notre système politique, devenu à la fois broyeuse et la centrifugeuse.

 

© Albin Michel 2017

© Photo : DR

 

 

Quatrième de couverture > Avant même que l’expression n’existe, Franz-Olivier Giesbert était un lanceur d’alerte. Il n’a cessé d’alarmer les esprits sur les maux de nos sociétés et les absurdités de notre système.

Irresponsabilité des politiques, incurie syndicale, aveuglement des hauts fonctionnaires, dérives islamistes, paralysie des sans-grades… Sa colère explose dans ces chroniques qu’il tient semaine après semaine depuis 2012. Avec une écriture digne des plus grands polémistes et une force de conviction sans égale, il nous invite à réfléchir aux drames qui se jouent sous nos yeux. Et à prendre parti, vite.

Car nous sommes au pied du mur et, faute d’une action décisive, notre pays est voué à une chute sans fin : tout le débat de l’élection présidentielle se joue dans ce Théâtre des incapables. Après l’avoir lu, nul ne pourra dire : « Je ne savais pas ! »

 

Franz-Olivier Giesbert est romancier et journaliste. Il a notamment dirigé Le Nouvel Observateur, Le Figaro et Le Point, où il continue d’être éditorialiste.

 

Pages choisies par Annick Geille

 

Franz-Olivier Giesbert, Le théâtre des incapables, Albin Michel, mars 2017, 280 pages, 19,50 €

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