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Annick Geille est écrivain*, critique littéraire et journaliste. Elle a vingt années durant dirigé des rédactions au sein du Groupe Hachette-Filipacchi, dont celle de Playboy, où elle fut la plus jeune rédactrice en chef de France. Après avoir relancé F Magazine, puis le cahier culturel de Pariscope, elle fonda le mensuel Femme avec Robert Doisneau. Elle a écrit dix romans, dont Un amour de Sagan (Fayard), traduit jusqu'en Chine, et Pour Lui (Fayard, puis Livre de Poche). Elle a obtenu le prix du premier roman pour Portrait d'un amour coupable (Grasset) et le prix Alfred-Née de l'Académie française pour Une femme amoureuse (Grasset). Son roman La voyageuse du soir (Gallimard, puis Folio) fut adapté pour la télévision. Annick Geille siège au prix Freustié – fondé, entre autres, par Bernard Frank – et au prix du Premier Roman, où elle fut cooptée en tant que lauréate.

Après avoir collaboré trois ans au Figaro Littéraire, elle rédige aujourd’hui une rubrique mensuelle pour le journal Service Littéraire et dirige la Sélection en ligne du Salon littéraire.

« La » vitrine des meilleurs livres de la période, très appréciée des lecteurs et des auteurs (voir ci-dessous).

* Annick Geille vient de publier son onzième roman, Rien que la mer, aux éditions La Grande Ourse.

Marcel Gauchet. Extrait de : Le nouveau monde

il y a 2 semaines Suivre · Utile · Commenter


EXTRAIT >


Encore n’est-ce là que la moitié des sources du trouble. Il faut ajouter à ce désarroi, né de l’estrangement soudain vis-à-vis de sa propre histoire, les incidences du saut dans l’inconnu qui s’est accompli parallèlement, et quel inconnu, l’inconnu d’un nouveau mode d’être. Il se solde, pour l’heure, par une impuissance collective apparemment sans remède devant la déliaison des atomes sociaux. Les deux se conjuguent pour accréditer l’image démoralisante d’une paralysie qui gagne, une paralysie qu’il est tentant et facile d’expliquer par l’âge et par l’enfermement dans des modèles dépassés. D’où, en comparaison du dynamisme manifesté par le reste du monde, l’erreur de diagnostic en laquelle communient les élites européennes et qui ajoute de la crise à la crise. Elle consiste à attribuer le trouble somnambulique qui travaille le Vieux Monde à d’encombrantes et vaines rémanences du passé, à une pesanteur de l’histoire en forme de frein dont il conviendrait de le débarrasser au plus vite.

On ne saurait se tromper davantage. En réalité, ce n’est pas de vieillesse que souffre l’Europe, mais de jeunesse. Elle est à la peine parce que la vitesse acquise de son parcours l’a propulsée à l’avant-garde du moderne. Il lui revient d’essuyer les plâtres d’une manière d’être inédite de l’établissement humain-social. Une manière d’être problématique à souhait, grosse de défis de tous ordres qui présentement la submergent — le premier de ces défis, et non le moindre, étant de prendre la mesure de sa nouveauté déconcertante.

À cet égard, les Européens sont victimes d’une méprise ancrée dans ce que leur tradition intellectuelle a de meilleur, mais qui aboutit cependant, en la circonstance, à leur masquer la réalité de leur situation. Ils ont pris l’habitude, depuis Tocqueville au moins, d’apprécier l’avancée de la modernité à l’aune de la comparaison avec les États-Unis. Et il est exact que la greffe de la civilisation européenne outre-Atlantique s’est effectuée dans des conditions qui ont permis l’essor d’une version de la modernité beaucoup plus franche, parce que dégagée de l’héritage de la structuration hétéronome avec lequel il lui fallait composer en Europe. Là où les Européens ont dû batailler ferme durant deux siècles pour digérer l’insistance formidable de l’organisation religieuse, les Américains ont pu bâtir d’emblée leur société sur la base du droit des modernes. C’est ce que Tocqueville découvre lorsqu’il débarque en 1831 : l’égalité sans les pesanteurs de l’ordre hiérarchique, mais aussi bien la souveraineté du peuple sans le despotisme public et l’esprit de domination où la Révolution française s’est égarée, bref, la démocratie sans l’Ancien Régime. Depuis lors, la deuxième révolution industrielle a grandement élargi la portée du modèle, en catapultant les États-Unis au premier rang du capitalisme mondial. Ils feront surtout figure, au XXe siècle, d’avant-garde de l’efficacité productive. C’est que, là encore, ils ont pu développer un système industriel hors des pesanteurs d’une société paysanne et de la prégnance du moule artisanal. Aussi bien pourront-ils construire des villes sans le carcan d’un cadre historique et créer une industrie culturelle tournée vers le divertissement des masses sans le surmoi d’une culture savante. Dans le même temps, les Européens, eux, en fonction des mêmes transformations économiques et sociales, bâtissent des partis ouvriers, rêvent de révolution et placent leurs espoirs dans le socialisme à venir. D’où un partage des tâches que l’admiration de Lénine pour l’organisation taylorienne du travail symbolise à merveille : aux Américains, la technique à grande échelle et les secrets de l’efficience industrielle, aux Européens, la politique et l’invention de la société future. Il ne s’agit que de marier les deux.

C’est largement sous le signe de cette union idéale que s’opérera le rattrapage européen d’après 1945 : s’inspirer des recettes américaines en matière d’amélioration des performances économiques actuelles, mais pour les mettre au service d’un projet de transformation sociale et d’émancipation future que la jeune Amérique n’en était pas encore à concevoir, dans la vision que l’on pouvait s’en former de ce côté-ci de l’Atlantique. Si les Européens se mettent volontiers à l’école des Américains s’agissant de se purger des archaïsmes charriés par leur tradition, ils restent convaincus que le sens de l’histoire leur appartient et que c’est à eux qu’il revient de penser et de bâtir la société de demain.

Aussi le choc culturel a-t-il été profond lorsque l’étoile de la cause révolutionnaire s’est éteinte, que l’idée socialiste a perdu son pouvoir d’appel avec sa vraisemblance – quand elle ne s’est pas mise à faire figure, carrément, d’ultime archaïsme, de songe passéiste, dont le seul rôle aura été de détourner un peu plus longtemps les Européens des véritables impératifs de la modernité. Il s’est ensuivi, dans tous les cas, une vaste réévaluation de l’expérience américaine sous l’ensemble de ses aspects, qui représente, à n’en pas douter, l’un des faits significatifs de la vie intellectuelle du Vieux Continent durant la dernière période. Une réévaluation en elle-même salutaire, mais qui est allée, pour une grande partie des élites européennes, jusqu’à la conversion servile. Un seul mot d’ordre dans leur bouche, désormais : copier les États-Unis dans tous les domaines, y compris et surtout ceux où l’on croyait posséder une expérience maîtrisée et une connaissance fondée en raison. Point de salut hors de ces épousailles inconditionnelles ; impensable sans elles de devenir enfin et pour de bon modernes. Il y a juste que ce zèle de néophyte est à contretemps.

Le problème, en effet, est que la relation s’est inversée. Le travail de rattrapage a porté ses fruits au-delà de toute attente. Les années de crise, après 1974, ont achevé ce que la phase de haute croissance avait commencé. Les Européens sont venus à bout, cette fois, de ce passé encombrant avec lequel ils se débattaient depuis si longtemps ; ils l’ont intégralement liquidé. Il s’est évanoui sans laisser d’autres traces que l’empreinte identitaire et singularisante que laisse derrière elle toute expérience historique. L’exemple d’une modernité entièrement dégagée de l’ordre religieux dont elle a eu à sortir et contre lequel elle a dû se conquérir, c’est dans le Vieux Monde qu’il faut dorénavant le chercher. S’il est quelque part des sociétés « détraditionalisées », déhiérarchisées, des sociétés où l’individualisation a rongé sans retour les encadrements communautaires, où la prééminence ordonnatrice des pouvoirs n’est plus qu’un souvenir, c’est là qu’elles se trouvent.

En regard, la société américaine apparaît pétrie d’une religiosité qui, si elle ne s’est jamais confondue avec l’autorité, si elle n’a pas entravé la liberté et l’égalité, n’en a pas moins modelé puissamment les expressions – et continue de le faire. Il fallait le pas supplémentaire franchi par les Européens pour que cela ressorte. Les États-Unis offrent une version de la modernité subtilement imprégnée d’une structuration religieuse recomposée. Sa présence ne se remarquait guère tout le temps où les autres modernes avaient à se dépêtrer de restes très visibles, eux, de tradition, de domination ou d’incorporation holiste. Mais maintenant que nos vestiges ont été balayés ou à peu près sur le Vieux Continent, le caractère secrètement traditionnel du Nouveau Monde commence à être perceptible. Le pays de l’avenir s’appuie à sa façon sur un socle formé de matériaux empruntés au passé, même si leur réagencement tend à en dissimuler la provenance. Les Européens auraient grand intérêt à s’en apercevoir. Les élèves appliqués ont dépassé le maître, en fait, mais ils ne s’en aperçoivent pas, obnubilés qu’ils sont par l’économicisme régnant, qui leur fait prendre une poignée de multinationales high-tech pour l’étoile chargée de les guider. En quoi, non contents de s’aveugler sur leur situation et la nature véritable de leurs problèmes, ils courent après un mirage. Car cette combinaison de facteurs fait des États-Unis un modèle parfaitement intransposable.

 

© Gallimard 2017

© F. Mantovani

 

 

Quatrième de couverture > Que s'est-il passé pour qu'advienne silencieusement, dans le sillage de la crise économique du milieu des années 1970, un monde nouveau dont nul n'avait anticipé les traits ? En quoi consiste au juste sa nouveauté, qui à la fois marque le triomphe du principe démocratique à une échelle jamais vue et rend sa mise en oeuvre si problématique ?

Telles sont les questions soulevées par la dernière étape en date de l'avènement de la démocratie qui sont au centre de ce livre.

Nous vivons la phase ultime de la "sortie de la religion", la religion ne se résumant pas à la foi personnelle, comme nous la concevons aujourd'hui, mais formant le principe organisateur des sociétés d'avant la nôtre. Ce processus paraissait parvenu à son terme ; il ne l'était pas. Nous nous pensions "absolument modernes" ; nous en étions encore loin. Nous le sommes brutalement devenus, et cela change tout, des conditions de la coexistence planétaire à l'identité de chacun d'entre nous.

Notre organisation politique conservait dans sa forme l'empreinte de la soumission aux puissances venues d'en haut. Celle-ci s'est volatilisée, en révélant une fonction de l'État-nation que nous ne soupçonnions pas et qui en fait le soubassement du monde mondialisé.

Nous habitions une histoire que nous pensions toute tournée vers l'avenir. Elle restait hantée par le passé, en réalité, comme le bond en avant de la production du futur nous l'a appris, en donnant à l'économie une place hégémonique dans la vie collective.

Les libertés individuelles que nous pensions avoir conquises continuaient secrètement d'être prises dans l'appartenance sociale. L'effacement de cette dernière leur a conféré une autre portée, en faisant apparaître une société des individus qui gravite autour des droits de l'homme.

Le paradoxe est que cette formidable avancée des moyens de l'autonomie humaine donne, à l'arrivée, une société qui échappe à ses membres, des démocraties incapables de se gouverner. Une chose est de disposer des instruments qui permettent de maîtriser son destin, une autre est de savoir s'en servir. L'histoire de la libération est derrière nous ; l'histoire de la liberté commence.

 

Historien et philosophe, Marcel Gauchet est rédacteur en chef de la revue Le Débat. Il a notamment publié aux Éditions Gallimard « L’avènement de la démocratie » : I – La révolution moderne (Bibliothèque des Sciences humaines, 2007), II – La crise du libéralisme (Bibliothèque des Sciences humaines, 2007), III – À l’épreuve des totalitarismes (Bibliothèque des Sciences humaines, 2010).

 

Pages choisies par Annick Geille

 

Marcel Gauchet, Le nouveau monde, L’Avènement de la démocratie IV, Gallimard, janvier 2017, 770 pages, 25 €

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