Avec Michel Butor, du montreur au regardeur

Célèbre auteur de La Modification, publié en 1957, prix Renaudot, un roman qui invite à la prise de distance et au voyage intérieur, Michel Butor (1926-2016) entraîne avec ces pages magnifiquement illustrées son lecteur dans une révision des jugements et du savoir artistique. Mieux qu’un guide, il se fait montreur de 105 œuvres, très exactement, qu’il estime « décisives » pour mieux comprendre la peinture occidentale et il espère, l’aimer. Il connaît le risque des choix subjectifs. Pour éviter qu’on lui reproche d’avoir oublié « Masaccio…Frans Hals….Caillebotte » et bien d’autres, leur préférant parfois des noms moins voire pas connus comme ceux de Konrad Witz, Dirk Bouts, Willem Kalf ou encore Liotard, il précise que sa sélection provient du fait que, selon lui, ces œuvres s’inscrivent de façon particulièrement éloquente dans l’histoire de la peinture.
« A partir de cette œuvre, écrit-il, quelque chose a changé. Une vague recouvre peu à peu le domaine, et rien ne sera plus comme avant ». Lui faire un procès en estimant en plus que les tableaux retenus ne sont pas assez représentatifs du style de son auteur serait également malvenu.
D’autant plus que sauf exception, le tableau élu est un des meilleurs de l’artiste, une manière de synthèse de son parcours, une démonstration convaincante d’une époque, d’un mouvement, d’un désir d’esthétique, d’un manifeste.

 

Michel Butor offre à son lecteur la latitude d’analyser ces œuvres à sa façon. Il suggère des angles, il partage ses réflexions. Il incite « le regardeur à chercher d’autres pistes, à ouvrir d’autres fouilles ». La peinture est un immense et continuel chantier, toujours à explorer, sans cesse à reconstruire !

 

Voici Giotto et ses fresques de la chapelle des Scrovegni à Padoue, merveilleux cycle d’or et d’azur qui est le plus incomparable commentaire en images de la Bible qui soit. Voilà de Paolo Uccello une chasse vue en panoramique, fascinante par ces jeux alternés de chasseurs, de cerfs et d’arbres. Avec son enluminure datant de 1470-1475, Jean Fouquet explique dans un savant concours de gris le modus operandi des architectes d’alors, ici à Jérusalem. Pour Bruegel, Le Dénombrement de Bethléem se déroule en hiver, sous la neige. C’est écrit Butor « une crèche en plein air » et comme toujours avec le maître flamand, « le sujet principal n’occupe pas le centre du tableau, il est pris à l’intérieur de tout un écheveau d’activités quotidiennes ».
Les frères Stuart, exécutés par Anton van Dyck (1638) ont vraiment l’air de lords, les hommes en habit qui sont dans la fosse de l’orchestre de l’Opéra que Degas observe en s’étant placé à leur niveau ont également vraiment l’air de jouer.

Ce sera peut-être pour beaucoup une découverte que cet incroyable choc de milliers de soldats, luttant dans un champ de bataille vu comme des yeux d’un oiseau, fabuleux entremêlement casques, de turbans, d’étendards, dans un décor qui hésite entre les montagnes acérées, les remous des nuages, le feu lointain du ciel. Michel Butor y devine une espèce de Bosphore, pourquoi pas, puisqu’il s’agit de La Bataille d’Alexandre signée par Albrecht Altdorfer, peintre et graveur allemand pratiquement contemporain de Dürer.

On pourrait regretter que de Velázquez, il y ait le très - trop - connu tableau des Ménines, de Jan van Eyck Les Epoux Arnolfini, dont l’usage est inaltérable comme leur union, de Monet l’incontournable Impression, soleil levant, de Gauguin l’éternel D’où venons-nous, où sommes-nous, où allons-nous ? preuve de cette quête du « paradis antérieur…triple interrogation » à laquelle chacun finalement cherche la réponse définitive.
Mais non, Michel Butor nous démontre que l’œuvre est en soi fondamentale, elle résume une pensée, elle tend la main à l’esprit.

Goya est à l’évidence un « colosse », David sait peindre les héros, Fantin-Latour triomphe dans les portraits, Van Gogh émeut avec sa palette colorée de soleil et ses petites touches, Basquiat est le témoin égaré d’une civilisation qui ne cesse de se chercher. Duchamp à son habitude nous circonvient, Mondrian aussi qui rappelle « qu’une représentation abstraite peut fort bien nous procurer de l’émotion ». Certes, Max Ernst y parvient magnifiquement, quand il dresse une ville antique et monumentale au-dessus d’une « végétation dévorante », chemin vers les symboles, l’inattendu, le rêve, autant que savent le faire Zurbaran, Fragonard, Courbet, Munch, Hopper, Miró et Kandinsky. Impossible de citer tous ces seigneurs, la hiérarchie est celle des dates, pas celle des talents.  
 

Grand prix de littérature de l’Académie française, Michel Butor n’a pas d’autres prétentions que de révéler ce qui lui fait voir le monde sous la lumière de la beauté, sous l’angle de l’intelligence et de l’aptitude qu’ont les peintres à créer un univers résolument abordable. Les clés que l’écrivain donne facilitent en plus son accès.

Dominique Vergnon

Le musée imaginaire de Michel Butor, 160 illustrations, 170 x 230, Flammarion, janvier 2019, 368 p. - , 35 euros.

 

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