La friandise en trois lettres de Pascal Quignard

Le Dernier royaume n’en finit pas de finir, c’est un peu comme la tournée d’adieu de Charles Aznavour qui dura presque dix ans ; mais ici personne ne s’en plaindra tant chaque tome est un émerveillement des sens. L’érudition de Pascal Quignard liée à sa plume pleine de couleurs, de musiques, d’élans et de passions nous enchante à chaque lecture. Ce tome XI – sans doute le plus personnel puisqu’il touche au sens même de la littérature – n’en demeure pas moins truculent et succulent, comme la magie culinaire de Michalak qui parvient à capturer cinq, six saveurs différentes dans ses pâtisseries – une sensation démentielle en bouche –, Quignard nous offre des émotions contradictoires mais complémentaires qui donnent un métissage littéraire et sensoriel inattendu mais jouissif !

L’anéantissement de l’identité lors de la pratique sexuelle est extrêmement proche de la perte de la conscience lors de la lecture.

La littérature s’aborde par la lecture, une évidence que monsieur de la Palice n’aurait pas manqué de relever, mais une fois dit quid ? Il y a lire et lire. Ainsi, Pascal Quignard nous rappelle l’importance du cadre mais surtout du silence. L’évêque de Rennes, en 1509 définissait si précisément la lecture car il mêle le silence (la lecture coite) et le recoin, le retrait, le repos (le requiem, le requoy). Qui n’a pas cherché, un jour d’accablement, un coin tranquille pour recouvrer le repos ? Je ne l’ai nulle part trouvé que dans un coin avec un livre.

Nous voilà donc, chers lecteurs, refoulés dans les ombres du monde d’aujourd’hui qui ne vit que dans le bruit, l’instant, les séries, les réseaux sociaux, perdus dans cette "solitude maximale" – on n’est jamais aussi seul que dans la foule – de gens étrangers à l’art littéraire. Et donc aussi au latin et au grec, les deux piliers de notre si belle langue française. Ainsi ne comprendront-ils pas la réponse de Jésus, en trois mots : Rex sum ego. Moi aussi je suis roi. Mais son royaume n’est pas ici, comme la littérature qui est essence divine, éther de l’esprit qui dessine des formes et ouvre des possibles. La littérature est hallucination. Thèse de ce onzième tome. L’homme aux trois lettres est le roi furtif – celui qui va et vient – à l’aide de sa langue silencieuse – celle qui s’écrit et se tait – entre les deux royaumes – utérin et solaire – où se tient tout entière la brève expérience possible pour chacun. Et cette expérience se réalise dans la solitude. Nous autres membres de cette société secrète – ceux qui lisent – savons que nous œuvrons seuls. C’est notre singularité. Ascèse, sacrifice, modestie, concentration, étude. Le silence car la lecture est un vol sans bruit.
Vie et contemplation sont, à bien des égards, ce qui nous rend dignes.

Intérieur est le comparatif.
Intime est le superlatif.
Tel est le monde intime des hommes.


Car il en va de toute société de compter parmi ses membres des hommes respectueux qui se sont construits par l’éducation et non en fonction de critères abscons qui désormais interdisent au professeur de transmettre un savoir. Quid de l’inné ou de l’acquis ? L’homme ne naît pas dans l’origine ou l’influence de l’instinct : il naît dans la culture, la préhension, la compréhension, la prédation de l’autre, l’apprentissage. Or les écoles n’apprennent plus rien si ce n’est un savoir technique, un métier – et encore – et laisse à croire que tout se passe dans l’oralité. Or, si la langue parlée est définitoire de l’humanité. Pas l’écriture. Cette autre langue, objectivée, sémiotisée, s’émancipe du souffle qui finit toujours par retomber pour venir s’inscrire dans le temps long, suivre cette trace qu’une main aura gravée dans la matière. Voir s’écrire la voix le long de la ligne orthographique d’un livre constitue un extraordinaire mystère […] Les livres sont alors comme des vagues qui montent de l’océan de la langue mise au silence. Lorsque l’on écrit on part en chasse, on cherche quelque chose dont on ignore l’existence et parfois, au détour d’un mot, d’une phrase, cette quête sans fin d’un inconnu devient autre chose que ce qu’elle note de ce qu’elle évoque. Le poème parvient au plus juste à cristalliser cette vapeur devenu matériau brut prisonnier d’une encre sur un papier… La lecture lui redonne vie et la matérialise à la vue intérieure du lecteur qui s’abandonne à sa musique. Le monde écrit est allogène au monde de la parole humaine.

J’ai lu dix-sept livres durant ces deux mois d’été, suis-je pour autant un oisif ? Un intrus dans ce monde hurlant de platitude et de vulgarité parce que j’ai préféré la compagnie des auteurs à celle de mes semblables gesticulant dans des bars de nuit en plein air ? J’ai opté pour le silence des nuits étoilées pour m’absorber dans quelque chose d’infini, m’engendrer moi-même dans une étrange liberté. C’est pourquoi je pense comme Pascal Quignard que l’invention de l’écriture est plus importante que la découverte du feu car c’est ici que débute la révolution humaine… En suivant le sentier occulte des lettres taciturnes la littérature est l’instrument de toute la vie […] La littérature sert la vie en tant que tout.

Pourquoi écrire ? Pourquoi tant de gens écrivent, des journaux, des carnets, des nouvelles, des poèmes… Pour se retrouver, se soulager, oublier, se consoler, espérer, revivre un amour, en inventer un futur… Car celui qui écrit manipule avec ses doigts un immatériel objet qu’il promène au-delà du temps connu. Une sorte de cordon ombilical avec l’avant et l’après, ce néant qui terrifie et hypnotise pareillement dans un questionnement infini. En posant les mots on croit parvenir à suspendre le décompte, à jeter une passerelle entre deux possibles, deux royaumes… Oui, écrire c’est lire ce qu’on ne voit pas dans le silence de ce qu’on n’entend pas.

François Xavier

Pascal Quignard, L’Homme aux trois lettres, Grasset, septembre 2020, 192 p.-, 18 €

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