Roth délivré — Un écrivain et son œuvre,

La Guerre des deux Roth

 

Roth délivré. Peut-être Claudia Roth Pierpoint aurait-elle dû ajouter un point d’interrogation au titre de l’ouvrage qu’elle a consacré à l’auteur de Portnoy et son complexe. Car si Roth a décidé de ranger son stylo, il n’est pas sûr qu’il ait résolu pour autant toutes ses contradictions. 

 

Alors que son homologue cinématographique, Woody Allen, continue malgré ses quatre-vingts ans à réaliser des films avec la régularité d’une chaîne de montage, Philip Roth (de deux ans plus âgé, il est vrai) a annoncé récemment qu’il n’écrirait plus, en tout cas qu’il ne publierait plus rien. Pour être franc, une telle décision, malgré ce qu’elle peut avoir de frustrant, ne saurait être condamnée par les admirateurs les plus fervents de Roth, dans la mesure où, pour reprendre la traditionnelle métaphore empruntée aux boxeurs, il n’est pas impossible qu’il ait déjà livré un ou deux matchs de trop. Ses derniers ouvrages n’étaient pas insignifiants — ils étaient gênants, dans le mauvais sens du terme. Quand Roth publiait Portnoy’s Complaint, il ne reculait pas devant le mauvais goût, mais ce mauvais goût avait quelque chose d’explosif et reflétait l’esprit d’une époque. Les derniers romans apparaissent plutôt comme ceux d’un vieil homme, toujours lucide certes, mais qui voudrait choquer en exposant certaines turpitudes qui, en ce début de XXIe siècle, ont pour le lecteur le goût fade des provocations appliquées.


Est venu donc le temps des synthèses, et c’est bien une synthèse qu’entend nous offrir l’essai de Claudia Roth Pierpont intitulé Roth délivré — Un écrivain et son œuvre. On nous précise que, contrairement à ce que son nom pourrait nous laisser penser, cette Claudia n’a aucune parenté avec Philip Roth. Mais on ajoute malgré tout qu’elle fait partie des élus dont Roth a sollicité l’avis, de temps à autre — car il ne lui plaisait pas d’avoir des censeurs « attitrés » —, sur ses manuscrits avant publication.


Et donc, par la force des choses, cette biographie n’est pas très « critique », mais c’est tout aussi bien ainsi. Claudia Roth Pierpont se borne à suivre chronologiquement les différentes étapes de la vie et de la carrière de Roth : cette démarche qui pourrait sembler un peu paresseuse est pratiquement imposée par la nature même de l’œuvre de Roth, par la manière dont très souvent il se met lui-même en scène. L’autobiographie occupe dans tous ses livres une part immense, étant entendu qu’il est l’un des plus grands virtuoses de l’autofiction. Exception faite de Patrimoine — chronique apparemment objective, mais bouleversante de la première à la dernière page, de la maladie et de la mort de son père , toute la prose de Roth se présente sous le signe du déguisement. L’écrivain explique que, quand il chasse ses parents par la porte de son univers littéraire, il a bien du mal à les empêcher de rentrer par la fenêtre. L’un des moyens d’échapper à cette fatalité et à d’autres du même ordre consiste à se créer un double, des doubles. Opération Shylock est l’un des meilleurs exemples de cette duplication : Roth, voyageant en Israël, découvre qu’il existe un autre Philip Roth, qu’il finit d’ailleurs par rencontrer, et qui se révèle être un diasporiste, autrement dit un sioniste à l’envers, convaincu que l’État d’Israël est une erreur, que la vocation du juif est d’être, sinon errant, du moins citoyen du monde, et qu’il convient donc que les juifs d’Israël quittent la terre d’Israël pour aller s’installer ou se réinstaller aux quatre coins de la planète. Une telle utopie (ou plutôt atopie ?), nous dit Claudia Roth Pierpont, s’explique par le fait que Roth cherche systématiquement à éviter que ses livres ne représentent un seul point de vue (il n’y a guère que dans Our Gang (Starring Tricky and His Friends), en français Tricard Dixon et ses copains, son pamphlet contre Nixon, qu’il s’est refusé les nuances) [1].


C’est ce dédoublement permanent qui fait que le nombrilisme de Roth (la photo en contre-plongée qui illustre la couverture de ce Roth délivré semble indiquer que l’écrivain a une assez haute idée de lui-même) échappe au nombrilisme. « Je n’écris pas sur mes convictions, affirme-t-il. J’écris sur les conséquences comiques et tragiques du fait d’avoir des convictions. » Ailleurs il reprend à son compte une phrase de Kierkegaard criant le déchirement intérieur dont il est l’objet en permanence. Preuve de sa sincérité : Parlons travail, recueil d’entretiens avec d’autres écrivains, Isaac Bashevis Singer, Primo Levi ou Milan Kundera par exemple. Roth compose à travers ces rencontres une espèce d’autobiographie intellectuelle, mais c’est aussi pour lui l’occasion de saluer sincèrement le génie de plusieurs de ses confrères.


Nous savons bien qu’il n’y a pas de grande œuvre littéraire sans contradiction(s). Qu’il faut une double postulation pour être Baudelaire ; qu’il faut, chez Rimbaud, que je soit un autre ; que la marque de fabrique propre à Hugo (et répérée par Verlaine) est sa prolixité laconique. Mais, dans le cas de Roth, il semble que la contradiction ait été le germe même de sa vocation d’écrivain. Le « déclic », se plaît-il à expliquer, s’est produit lorsqu’il a découvert le roman de Saul Bellow — l’un des écrivains qu’il vénère le plus — intitulé The Adventures of Augie March. Il croyait jusque-là qu’un écrivain juif était voué à raconter des histoires spécifiquement juives et à rester enfermé dans des décors de ghettos. Bellow lui révèle qu’un écrivain juif peut écrire un roman dont le héros est un all-American American, même si celui-ci est à la recherche de lui-même. Go !


Moyennant quoi l’univers de Roth est peuplé de personnages juifs. Moyennant quoi sa prose est remplie de mots yiddish (pour lesquels, on ne sait trop pourquoi, les éditions françaises s’obstinent à ne pas fournir la moindre note ou la moindre traduction).


Moyennant quoi Roth est un écrivain juif dénoncé comme traître et honni par une grande partie de ses lecteurs juifs.


Mais c’est évidemment dans cette schizophrénie qu’il convient de voir l’essence de son génie. Roth est entre autres choses, à lui tout seul, la métaphore des États-Unis et de l’État d’Israël, et contribue à expliquer la fascination qu’exercent à notre époque, en bien ou en mal, ces deux pays sur le reste du monde. Il y a, pour l’un et pour l’autre, un véritable mystère. Déchaînement, dans l’un et dans l’autre, de ce qu’on appelle aujourd’hui les communautarismes (voir par exemple comment on entend de plus en plus la langue espagnole dans les films américains, le dernier en date étant Joy ; voir, non pas les oppositions entre juifs et Arabes en Israël, mais les dissensions violentes entre juifs sépharades et juifs ashkénazes). Mais tous ces gens qui s’affrontent et qui s’insultent se retrouvent toujours avec la même conviction, sinon avec la même foi, autour du même drapeau et du même hymne. En France, évidemment, cartésianisme oblige, on veut bien croire que le cœur a ses raisons que la raison ne connaît pas, mais on a beaucoup de mal à imaginer qu’une chose puisse être à la fois elle-même et son contraire.

 

FAL

 

[1] Ajoutons que le titre même de cette biographie, Roth délivré, est un clin d’œil au roman de Roth Zuckerman Unbound, Zuckerman étant le double le plus récurrent de Roth.

 

Claudia Roth Pierpont, Roth délivré — Un écrivain et son œuvre, Essai, (Roth Unbound — A Writer and His Books)

Traduit de l’anglais (États-Unis) par Juliette Bourdin, Gallimard, décembre 2015, 29 €   

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