"Trois jours et une vie", Pierre Lemaitre fouille l’âme humaine et ses recoins obscurs

Dans un coin perdu, une province moisie où tout le monde se connaît et s’épie

Antoine, 12 ans traîne son mal de vivre. Pas toujours bien accepté dans le groupe de gamins du même âge que lui, il préfère la solitude de la forêt où il a construit une magnifique cabane sous les yeux d’Uysse, le brave chien des voisins, les Desmedt. Parfois,  Rémi, 8 ans, fils des mêmes voisins lui tient compagnie. Malheureusement un jour, le père Desmedt, brute épaisse comme on n’en fait plus dans le monde civilisé tue sauvagement Ulysse, blessé par une voiture, pour économiser la visite chez le vétérinaire. Dans cette France profonde, la vie d’un compagnon ne vaut pas les 50 euros qui pourraient le sauver. Une cartouche suffit.


L’ado fou de chagrin et de rage assassine dans une crise de colère le petit Rémi, venu le retrouver dans la clairière. L’histoire a la simplicité d’un drame dans lequel le jeune meurtrier plaiderait le coup de folie et serait acquitté, mais on est chez Pierre Lemaître et c’est beaucoup plus tordu et complexe. L’ado bien qu’étant le dernier à avoir vu l’enfant, interrogé par les gendarmes  passe entre les mailles du filet. Il a enterré le corps dans un endroit introuvable et après quelques jours de cauchemar, peut grandir sinon en paix, du moins à l’abri de suspicions trop gênantes. Si on pense encore à Rémi, la tempête du siècle de 1999 dévaste tout, oblige les habitants à reconstruire, et relègue la disparition de l’enfant au second plan.


Entamant des études de médecine, Antoine, habité par une sombre prémonition a l’ambition de quitter ce village maudit afin de partir à l’étranger. Mais c’est sans compter sur une relation sexuelle ratée avec une ancienne amie d’enfance, et un projet d’urbanisme qui vont radicalement changer la donne presque vingt ans après le meurtre.


Dans ce nouvel opus, Pierre Lemaitre revient de façon magistrale au roman noir, après le Goncourt 2014, attribué à Au revoir là-haut, une œuvre saluée par la critique, adoptée par le grand public puisqu’il en a vendu plus de 600 000 exemplaires ; bientôt adaptée sur grand écran.


Il renoue avec la veine de ses premiers polars, Alex, Robe de marié qui avaient précédé Au revoir là-haut. Des romans sombres, à l’efficacité terrifiante.

Dans Trois jours, une vie, le suspens est inversé puisque si on connaît le meurtrier dès les premières pages, on ignore quand il va être inquiété et de quelle façon. Toute l’action est construite autour de cette problématique infernale. 

Le héros, Antoine n'en finit pas d'intriguer : est-il un véritable assassin, et peut-on l'être à douze ans ? A-t-on envie de le détester ou au contraire de le trouver prodigieusement malin ? L’auteur une fois de plus fait preuve d’un machiavélisme consommé en liant son héros par des non-dits bien plus dévastateurs qu’une vraie condamnation. Les premiers n’excluant d’ailleurs pas la seconde dans un futur plus ou moins proche.  Ses personnages évoluent avec la honte, les remords pour déconstruire des vies déjà ratées à l’avance. C’est dur, c’est glauque à l’instar de la mort sans raison d’un enfant par un autre enfant.

L’intrigue est implacable. Le piège tendu par le destin à Antoine est au final bien pire s’il avait été jugé et condamné. Il suffit de l’ADN qui n’existait pas à l’époque des faits et des souvenirs d’un vieil homme qui se taira à jamais ou non pour rejouer à trente ans, la vie de celui qui fut meurtrier à 12.

Comme dans tous ses polars, Pierre Lemaitre soulève beaucoup plus de questions sur l’âme humaine et ses recoins obscurs qu’il n'apporte de solutions, ce qui est  la marque des auteurs de très grand talent.


Brigit Bontour


Pierre Lemaitre, Trois jours et une vieAlbin Michel, mars 2016, 278 pages, 19,80 €

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