Un facteur en son Palais

« Dans cette hécatombe, vous y trouverez toutes sortes de variétés que j’ai sculpté (sic) moi-même comme aux temps primitifs, tels que cèdres, éléphants, ours, bergers des landes, cascade, toutes espèces de coquillages et d’animaux ». En 1905, Ferdinand Cheval écrit une courte autobiographie. Il relate comment il a érigé ce rêve de pierre et de chaux. Les inscriptions qui figurent sur les murs extérieurs des façades et des pièces intérieurs sont reprises ensuite. L’une pourrait résumer l’aventure proprement extraordinaire de cet homme qui chaque jour, pour distribuer ses lettres, parcourait environ trente kilomètres : «  Ma volonté a été aussi forte que ce rocher ».
Elles sont toutes admirables les sentences de cet artisan, et merveilleux à lire les poèmes de ce paysan, dans leur vérité et leur simplicité. Les surréalistes et André Breton le premier, ne pouvaient qu’être séduits par l’homme et par l’œuvre. André Malraux fit inscrire le lieu parmi le Monuments historiques, à juste titre.

C’est en marchant que Cheval composa ce palais que certains ont mis en parallèle aux délires architecturaux de Gaudí. On imagine le facteur à la moustache tombante ramassant ses trésors, échafaudant ses plans, s’inspirant des photos, disponibles à l’époque, qui le faisaient voyager dans le monde, posant et disposant tel un architecte ses cailloux, ses et ses galets récoltés le long des rivières et des petites routes de campagne. Valère-Marie Marchand, dont l’écriture a plus d’une fois ravi ses lecteurs, le suit sur les chemins de la Drôme.
Elle l’observe plutôt, se postant aux bons endroits pour le voir passer : « On l’identifie à sa façon de marcher, à son pied fermement appuyé à terre, à son avancée tranquille au hasard des collines. On le reconnaît d’emblée à la force qui anime son corps, à sa silhouette qui se dégage si nettement de la brume. On pourrait presque retracer sa journée, rien qu’à l’écho de ses pas. Parfois on le croît arrêté en marge des sentiers. On dit qu’il marche jusqu’à ne plus avoir de force, jusqu’à ne plus savoir ce qu’il transporte et déverse aussitôt ailleurs. Les yeux rivés sur son ouvrage, il redécouvre ce paysage qu’il croît si bien connaître, il redessine ce qu’il voit, il retraverse ce périmètre qu’il a maintes et maintes fois parcouru et il en déduit ce qu’il pourra, un jour ou l’autre, clore cette histoire en inhumant ses plus fidèles outils ».    

Peu à peu, l’édifice prend son allure de temple hindou. La fantaisie autant qu’un certain ordre, le désir de laisser sur la terre une part de soi lui servent de compas, de règle, de ciment et de fil à plomb. L’auteur comme en retrait de son héros, regarde cette chimère minérale se construire. « Dans son Palais, peu de place pour la routine. Peu de formes préméditées, mais un écheveau de lignes inédites, des bifurcations de gris et de carbonates divers…Plus loin une attention à la lumière, à l’arrivée progressive du soleil, à la tombée du jour sur les belvédères bleu-nuit ».
Valère-Marie Marchand dans ces pages sculpte et bâtit à petites touches poétiques la silhouette d’un homme aussi attachant qu’émouvant. Elle nous introduit en quelque sorte dans l’univers clos et cependant immense dans sa culture parfois naïve des pensées de Ferdinand Cheval et montre comment celles-ci ont dirigé ses mains de bâtisseur. Au moment où sur les écrans on peut voir le film de Niels Tavernier, « incroyable histoire du Facteur Cheval, ce livre illustré de quelques dessins de l’auteur apporte un autre éclairage à la fois intime et sensible à ce qui demeure un unique et fabuleux hymne à la nature.

Dominique Vergnon

Valère-Marie Marchand, Le Sable des chemins, 6 dessins, 140 x 210, éditions du Sextant, janvier 2019, 160 p.-, 16 euros

 

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