Véronique de Bure, "Un clafoutis aux tomates cerises"

Douce France


Aux antipodes des représentations habituelles de la vieillesse dans la presse ou au cinéma, qui oscillent entre cougar senior en leggins léopard et femme à cheveux bleus qui tremblote en agrippant son verre d’eau par jour de canicule, le calme bonheur de vivre de l’héroïne de Véronique de Bure est salvateur.

Jeanne, 90 ans, vit seule depuis la mort de son mari, mais jamais solitude n’a été aussi peuplée, aussi active. Elle a des amies avec qui elle va à la messe et joue au bridge en sifflant des verres de vin blanc.

Elle se rend à Vichy à la signature d’un livre de Jean d’Ormesson qu’elle décrit, attendu par ses admiratrices comme s’il était une rock star !

Pour les fêtes, elle accueille ses enfants et petits-enfants avec plaisir et les voit repartir avec un soulagement qui n’a rien à voir avec l’affection, bien réelle, qu’elle leur porte.

Elle est autonome, conduit, même si elle s’offre de jolies frayeurs en compagnie d’une amie qui traverse la nationale à quatre-vingts kilomètres à l’heure sans s’arrêter : "De toute façon, on n’y voit rien, donc autant passer le plus vite possible !"

Sa vie est bercée par le passage des saisons : "J’ai passé l’hiver", dit-elle au début du livre. L’arrivée de la factrice rythme ses journées. Les voisins sont là, pas tous jeunes mais bien présents. Elle prend son café au soleil dans son jardin, avec un carré de chocolat, en faisant les mots croisés de Madame Figaro.


Bien sûr, il y a les amis qui tombent malades ou partent en maison de retraite, et ceux qui s’en vont pour de bon.

La mort est là, tapie en embuscade : à cet âge-là, elle n’est plus une option à envisager au futur. D’ailleurs, quasiment tous les hommes sont déjà morts.

Mais, étrangement, elle n’en a pas peur, tout juste espère-t-elle « ne me rendre compte de rien, rire ou dormir, et m’en aller ».

La peur, la vraie, est celle de la maladie, surtout d’Alzheimer ; elle a découpé un article d’un médecin qui énumère les dix premiers signes de la maladie. À la première confiture ratée en soixante ans, elle ressort le test d’un tiroir. Elle n’a que deux réponses positives sur dix. Elle respire.

La technologie avec internet, les portables, le GPS, ce n’est pas son fort ; elle s’en accommode avec humour, trouve une drôle de voix à l’automate de la SNCF. Pourquoi, avec le progrès, tout est-il devenu plus compliqué, se demande-t-elle ? Il faut dire qu’entre son passé et le présent, c’est un choc des civilisations : la jeune femme qu’elle était après-guerre ne rêvait que d’une chose : un verrou, pour que sa belle-mère respecte son intimité, alors que ses enfants rentrent leurs contacts dans leurs téléphones tout plats et, depuis Paris, commandent des livres ou des billets de train qui arrivent directement chez elle. C’est vertigineux.

Parfois, elle revient à son âge : "Encore combien de Noëls ?" Elle remplit de petites enveloppes blanches avec ses dernières volontés.


À l’instar de Jeanne, les personnages de Véronique de Bure évoluent dans une Douce France qui disparaît, dans laquelle les heurts communautaires ou religieux n’ont pas leur place. Un monde dans lequel les chanteurs parlaient d’amour. Une France dont les boutiques des centre-villes désertées éteignent leurs lumières les unes après les autres. Où les messes de minuit ont lieu à dix-huit heures et où, aux enterrements, les DJ remplacent les directeurs de chorale et pourraient bien vous passer du Johnny Hallyday ! Où les campagnes ne sont plus habitées que par des veuves dans leurs maisons trop grandes.

Mais des vieilles dames qui, contrairement à ce que l’on croit, ont une vie très gaie, comme détachée des soucis de la jeunesse et même de l’âge mûr. À la fois seules et entourées, ayant acquis la sagesse de l’âge, se choisissant des amies qui, comme elles, aiment la vie tout en la sachant brève.

Avec un secret, majeur : leur faculté de ne considérer que le côté positif des choses.

Dans la ville de Vichy, Jeanne choisit de voir uniquement la ville brillante du second Empire, pas celle de la guerre et de ses horreurs.

Elle vit l’instant présent en pleine conscience, le repeignant en rose au besoin. Pourvu qu’elle soit douce, la mort est plus une prochaine étape à vivre qu’une épée de Damoclès terrifiante.


À travers ces quatre saisons de la vie d’une femme, de façon tendre et parfois drôle, sensible et juste, Véronique de Bure livre un manuel de philosophie de vie qui exorcise la peur de la mort et éclaire d’un jour positif l’extrême vieillesse.

Dans ce roman qui jette un éclairage radicalement neuf et optimiste sur une réalité trop souvent décrite en noir, la romancière offre une bouffée d’espoir à tous ceux que l’avenir effraie, et prouve avec panache que le grand âge n’est pas forcément un naufrage. Salutaire pour les jeunes générations angoissées à l’idée de vieillir mal.


Brigit Bontour


Véronique de Bure, Un clafoutis aux tomates cerisesFlammarion, 376 pages, février 2017, 19,90 eur



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