"Killing joke", c'est deux mecs dans un asile de fous...


Un créateur mythique

 

L’anglais Alan Moore est un peu au monde des comics ce que fut Stanley Kubrick au cinéma : un démiurge, vivant loin des médias tout en prenant soin de cultiver sa légende d’anarchiste misanthrope, entouré de mystère voire de magie (si si, il se dit aussi magicien). Dans les années 80, il s’était imposé comme le meilleur scénariste du medium, avec des séries comme Swamp thing, Miracleman, et surtout Watchmen. Cette dernière œuvre fit beaucoup pour imposer le genre auprès d’un grand public français assez rétif et obtint même un prix à Angoulême en 1989. DC comics propose alors à Moore d’écrire un script autour du personnage du Batman, relancé par le Dark Knight returns de Frank Miller. Ce sera Killing Joke, illustré par Brian Bolland, autre créateur anglais très en vogue (Judge Dredd, Camelot 3000). Cette aventure sera publiée l'année suivante en France dans la célèbre collection comics USA et est rééditée cette année par Urban comics, éditeur français spécialiste de DC.

 

Les origines du Joker ?

 

Killing Joke commence par la visite au joker d’un Batman inquiet de la tournure obsessionnelle de son affrontement avec lui. Il lui parle, essaie de le raisonner avant de découvrir que son interlocuteur n’est pas le Joker. Celui-ci s’est évadé et on le voit ensuite en train d’acheter un vieux parc d’attractions tandis que des images naissent dans son esprit : on voit un jeune comique confronté à l’insuccès, avec une femme enceinte. S’agit-il du passé du joker ? Ce dernier arrive ensuite chez le commissaire Gordon et tire sur la fille de ce dernier, Barbara. Puis il la déshabille et prend des photos d’elle nue et ensanglantée. Son but ? Rendre fou Gordon, prouver à Batman que la seule chose qui sépare le Joker de l’homme normal c’est une mauvaise journée, celle où votre vie devient cauchemar. Mais Batman n’a-t-il pas aussi vécu une mauvaise journée, il y longtemps ?

 

La « touche Moore »

 

De l’avis général de ses admirateurs, Killing Joke n’est pas le chef d’œuvre de Moore. On y retrouve pourtant tout ce qui fait son succès : son sens du dialogue par exemple, son goût pour les « silences » (il ne surcharge pas les cases de didascalies inutiles), son exploration de la psyché des personnages. A la suite sans doute de Neal Adams et de Frank Miller, il joue sur la gémellité des deux personnages, insiste sur la folie qui les unit : le public des années 80 a applaudi à cette démarche, réservant un triomphe à cette œuvre. Son histoire reprenait pourtant des idées déjà agitées par d’autres scénaristes. Mais la mode était aux relectures « démystifiantes », initiées par Watchmen et Dark knight returns (Moore prendra plus tard ses distances vis-à-vis de cette approche en entreprenant  Supreme, son autre chef d’œuvre)…

 

Il faut saluer ici le travail de Brian Bolland, son dernier en fait car il s’est depuis, à quelques exceptions près (dont l’histoire ajoutée à la fin de ce volume), consacré à l’illustration de couvertures. Il sait très bien caractériser les personnages, dessiner les visages. Son Batman ne sort pas d’une salle de musculation (comme d’autres le dessinent aujourd’hui), il est fin et anguleux. De plus, il a refait les couleurs pour cette édition, accentuant donc le côté sombre de l’histoire.

 

en vingt ans, Killing joke est devenu un classique. Les scénaristes de la franchise ont puisé allègrement dedans, tant au cinéma que pour les dessins animés et les jeux videos. Pour ceux qui sont lassés d’Alan Moore, relisez cet album : il constitue une preuve évidente de son génie. Pour ceux qui ne l’auraient jamais lu, faites-le et vous savez quoi ? Je vous envie.

 

Sylvain Bonnet

 

Alan Moore & Brian Bolland, Killing Joke, traduit de l’anglais par Jérôme Wicky, Urban comics, mars 2014, 72 pages, 13 €

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