Alexis Ruset : Guerre et paix dans les Vosges.

La précision du trait est sans égal dans le panorama littéraire de notre pays, aujourd'hui : on reconnaît immédiatement le style d'Alexis Ruset à cette occurrence superbe de la métaphore que l'on attend, de la comparaison qui fait mouche : « Il n'oublierait jamais l'ovale tracé par le long serpent sombre des détenus à la file indienne, ondulant sous l'œil sévère des matons. » Trop généreux, Alexis Ruset ne garde rien pour lui : il donne tout, en quantité autant qu'en qualité, à ses lectrices et ses lecteurs.

Nous avions déjà dit ici tout le bien que nous pensons de son roman précédent, le premier, Pour que la mort ne crie pas victoire, déjà paru aux éditions Zinedi. Eh bien, réitérons : le deuxième roman de l'auteur est lui aussi un chef-d'œuvre.

Cette fois, l'intrigue est située durant la seconde guerre mondiale, avec l'Occupation dans les Vosges en toile de fond, et Alexis Ruset a recours à un thème vieux comme le monde : Caïn et Abel. Ici, les deux héros proviennent en ligne directe de Maupassant ; nommés Pierre et Jean, ils sont frères ennemis. L'aîné est un homme droit, retour de prison, qui veut servir son pays et entre peu à peu en Résistance ; le puîné est un honnête homme, rigoriste, trop naïf et dont la moralité s'effondre face aux ruses et aux menées infâmes d'un petit notable qui va peu à peu le conduire à Doriot puis chez « la Franc-Garde, branche armée de la Milice ». Ancrés chacun dans son camp, les deux frères ne partagent plus que l'amour désespéré de leur père, qui souffre de les voir s'affronter par maquis ou milice interposés. Pis encore, ces deux hommes jeunes désirent la même donzelle : tout est prêt pour un affrontement dont la fin tragique ne laisse guère de doute.

À partir de ce canevas somme toute fort classique, Alexis Ruset montre sa supériorité redoutable : le diable est dans les détails, comme on dit. Il nous fournit des narrations pointues : « Bondissant de son siège, il vint s'accroupir devant elle, baissa jusqu'aux pieds puis jeta de côté la culotte qui le gênait, et chassa la main de l'Allemand pour fourrer son museau à la place. Elle voulut le repousser des deux bras, le frapper des poings, mais Franz l'immobilisa. Le cunnivore jouait de sa langue avec talent. » (lorsque le méchant notable use, avec son complice, de la pure jeune fille qu'est Sandrine). Il nous informe, en notes de bas de page, sur Mers-el-Kébir, sur Bir-Hakeim, sur la Milice et même sur l'origine phalangiste espagnole de l'infecte pratique de la « tonte » des jeunes femmes ayant collaboré (ou, chez les franquistes, ayant eu le tort d'être républicaines)... En un mot, il ose fournir ce qu'un auteur devrait toujours avoir en tête : donner du plaisir et des renseignements. L'idéal de Roland Barthes n'est pas loin de ce roman magique, que l'on est obligé de dévorer d'une traite.

Insidieusement, et lassé de devoir dire tant de bien de cet auteur qui, hélas, a omis de songer à nous corrompre (restau dans les Vosges, la schlitte au printemps, ce ne sont là que des suggestions...), nous pourrions insinuer qu'Alexis Ruset a fait sienne la devise de Sandrine : « Oui... je suis là... pour m'offrir. »

Mais l'on peut aussi ne pas filer cette métaphore hasardeuse : l'auteur est un costaud, un généreux, voilà tout.

Avec Jacqueline Merville ou Marc Pellacœur, il fait partie de cette somptueuse tribu d'écrivains méconnus, trop grands pour leur époque. Gageons cependant qu'il suivra bientôt, dans l'ordre alphabétique, Rouart et Rufin.

Bertrand du Chambon

Alexis Ruset, Pour que l'honneur soit sauf, éditions Zinedi, janvier 2018, 229 pages. 20 €.

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