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André Gide

Interview - Frank Lestringant : Gide "révolutionnaire malgré lui"

il y a 53 mois Suivre (1) · Utile  (1) · Commenter

La polémique « Céline » autour des célébrations nationales de l’année 2011 a quelque peu occulté les autres personnages qui furent à l’honneur cette année-là. Parmi eux André Gide, le « contemporain capital » disparu voici soixante ans et dont l’apport à la littérature fut considérable. Frank Lestringant, professeur de littérature à l’université de paris-Sorbonne a consacré six ans à l’élaboration de cette biographie. Il s’est attaché à reconstituer « la personnalité incroyablement complexe et mobile de l’écrivain »  et à le replacer, pour chaque époque et pour chaque année de sa vie, dans le contexte historique le plus large et le plus précis possible. Un vrai travail d’horloger et, assurément, la biographie événement de l’année.



— Vous publiez une imposante biographie d’André Gide. Au-delà de la date anniversaire des soixante ans de sa mort, qu’est-ce qui vous a poussé à vous intéresser à cet écrivain ?

Les soixante ans de la mort de Gide ne sont à vrai dire qu’une coïncidence. Cette biographie de Gide vient de beaucoup plus loin. De mes origines protestantes et de mon intérêt pour la Renaissance, qui fut aussi le siècle de la Réforme. Ma spécialité universitaire est le XVIe siècle français et plus précisément la littérature des guerres de Religion, avec notamment des écrivains aussi opposés qu’Agrippa d’Aubigné et Montaigne. Gide est protestant comme d’Aubigné, avec au départ la même intransigeance et la même foi ardente, avec une inclination au mysticisme. Mais c’est aussi un lecteur assidu de Montaigne, dont il hérite à bien des égards l’attitude sceptique, frondeuse, ironique, qui s’accorde difficilement sans doute avec l’esprit calviniste. Gide, il l’a dit lui-même, est un être de contradictions. « Les extrêmes me touchent », a-t-il écrit à ce propos. On le voit donc qui rêve d’un Montaigne protestant, ou bien, au rebours, d’un protestantisme ouvert au scepticisme de Montaigne.

De plus, comme d’Aubigné et comme Montaigne, Gide plonge par son éducation, sa culture et sa connaissance intime des auteurs grecs et latins, dans l’humanisme de la Renaissance. C’est peut-être, à l’orée du XXe siècle, le dernier grand écrivain humaniste, une espèce aujourd’hui en voie de disparition. Par exemple, pour comprendre l’actualité dans ses aspects les plus terrifiants, l’invasion allemande de 1914 ou celle de 1940, et les deux apocalypses du siècle que furent les deux guerres mondiales, Gide ouvre Homère ou Virgile, relit L’Iliade et L’Énéide. C’est dans ces grands textes classiques qu’il trouve réconfort et conseil pour le temps présent. C’est là qu’il puise des raisons d’espérer. À plus de 60 ans, Gide reprend l’étude du latin pour pouvoir lire les Bucoliques dans le texte. C’est au temps de l’occupation allemande et du régime de Vichy, qui représente assurément tout ce qu’il déteste. L’humanisme est un bouclier contre la bêtise, une assurance contre le désespoir.

Il y a aussi un second point de rencontre avec Gide, et c’est un lieu ou plutôt une province. C’est la Normandie d’où vient la famille maternelle de Gide et d’où je suis moi-même originaire. Mes ancêtres tenaient à Rouen la principale librairie ancienne et moderne, au bas de la rue Jeanne d’Arc, vers les quais, à l’ombre de l’église Saint-Vincent. Tout cela a aujourd’hui disparu dans les bombardements de mai 1944 et la sauvage reconstruction de l’après-guerre. J’imagine, sans invraisemblance, que Gide, bibliophile averti, a pu être le client de mon bisaïeul, libraire et de surcroît éditeur.

C’est en Normandie que Gide a passé toutes les vacances d’été de son enfance et de son adolescence, d’abord à La Roque-Baignard, le château de sa mère en pays d’Auge, puis à Cuverville, au pays de Caux, à treize kilomètres d’Étretat, le château de sa cousine Madeleine Rondeaux, qui devient bientôt sa femme. À Cuverville, où il retourne à intervalles réguliers jusqu’à la mort de Madeleine en 1938, Gide a écrit la plupart de ses livres, de L’Immoraliste aux Faux-Monnayeurs, en passant par ses mémoires, Si le grain ne meurt…, qui constituent sans doute son chef-d’œuvre. En Normandie il trouvait un havre de paix et un ressourcement, loin de l’agitation parisienne.

 

C’est vrai qu’il s’y ennuyait vite, loin de ses amis et de ses plaisirs, mais c’était la condition indispensable à l’éclosion et au mûrissement de son œuvre. Quand Cuverville viendra à lui manquer, on verra son œuvre se raréfier, devenir plus anecdotique, perdre son ambition et son autonomie.

 

La Normandie imprègne l’imagination de Gide, en fort contraste avec l’Afrique du Nord, l’autre pôle de ses rêveries. Cette double polarité est parfaitement montrée dans la géographie contrastée de L’Immoraliste, qui s’étend de La Morinière, en réalité La Roque-Baignard, à Biskra.

 

— Qu’apportez-vous de plus et de nouveau par rapport aux autres biographies existantes ? Avez-vous eu accès à des documents inédits ?

Grâce à la générosité de Catherine Gide, la fille de l’écrivain, et de son mari Peter Schnyder, que je tiens à remercier personnellement l’un et l’autre, j’ai pu avoir accès à des lettres inédites et à des documents jusque-là cités de seconde main. Mais il faut dire que depuis un demi-siècle la connaissance de la vie de Gide s’est considérablement approfondie et enrichie grâce à de nombreuses publications de correspondances, par les soins notamment de la très active et compétente Association des Amis d’André Gide. Le corpus de documents disponibles sur Gide aujourd’hui n’a rien à voir avec ce dont disposait Pierre de Boisdeffre il y a seulement quarante ans, quand il entreprenait son Essai de biographie critique. La difficulté aujourd’hui n’est pas de trouver de l’inédit. C’est à l’inverse de sélectionner et de s’orienter dans le massif foisonnant des archives Gide. Personne peut-être n’a plus écrit ni plus laissé de traces écrites que lui. La correspondance générale de Gide, dont Claude Martin a dressé l’inventaire, qui reste toutefois incomplet, comporte quelque 27 000 lettres, ce qui en fait de très loin la première correspondance d’écrivain en langue française. Gide bat largement Voltaire, infatigable épistolier comme on sait, mais qui n’a guère échangé plus de 10 000 lettres avec ses correspondants de toute l’Europe ! Il faudra encore sans doute des années, et peut-être des décennies, pour que tout, ou presque tout, soit connu et publié. Mais il est probable que désormais, dans ses grandes lignes, le portrait ne bougera plus guère, car l’essentiel est maintenant accessible et disponible.

 

Mon ambition n’était pas de faire une biographie exhaustive et définitive, ce qui représente l’œuvre d’une vie, et même un peu plus, sans parler du nombre considérable de pages qu’une telle tâche aurait exigé. Il y a du reste sur Gide de bien meilleurs spécialistes que moi, plus aptes à remplir cette tâche. Mon propos était autre.

 

Durant les six années consacrées à l’élaboration de cette biographie, d’abord dans le calme des incomparables bibliothèques américaines, puis à Paris, où se trouve réunie, entre la Bibliothèque nationale de France et la Bibliothèque littéraire Jacques Doucet, une bonne partie du fonds André Gide, je me suis employé à travailler dans deux directions complémentaires : d’abord à tenter de reconstituer, de l’intérieur en quelque sorte, la personnalité incroyablement complexe et mobile de l’écrivain ; ensuite de le replacer, pour chaque époque et pour chaque année de sa vie, dans le contexte historique le plus large et en même temps le plus précis possible. C’est ainsi que j’ai consacré tout un chapitre à son attitude durant l’affaire Dreyfus. Il était important, pour comprendre ses atermoiements et sa ligne zigzagante, de replacer Gide au sein du réseau d’amitiés et de relations qui le tiraillèrent en des sens contradictoires et retardèrent longtemps son choix, lequel, finalement, fut « le bon ». Même chose pour la guerre de 1914-1918 : Gide, qui sera pacifiste au tournant des années 1930, n’est pour le moment pas insensible aux sirènes de l’Action française, à laquelle il est bien près de se rallier en novembre 1916, l’année de Verdun. Ce nationalisme, largement partagé par les membres de La NRF, excepté Martin du Gard, explique d’abord le dernier sursaut de sa foi chrétienne, dont témoigne le cahier vert de Numquid et tu ?, puis, par une sorte de choc en retour, l’éloignement irréversible de toute religion et la transgression majeure que fut dans sa vie d’homme marié sa passion pour Marc Allégret, le fils du pasteur qui avait jadis été son propre précepteur.

Car Gide, en dépit de son narcissisme impénitent, n’a jamais été un homme seul ; il a toujours été entouré d’amis, et d’abord, malgré la légende, d’une famille et bientôt de deux, lorsqu’il devient le père de la petite Catherine, s’alliant de la sorte aux Van Rysselberghe.

 

Homme d’influence, homme de réseau, Gide ne peut être évoqué sans la compagnie de plus en plus nombreuse et changeante de ses amitiés, de ses camaraderies, mais aussi de ses ennemis, qui firent beaucoup, et bien à leur corps défendant, pour sa gloire et son rayonnement.

 

Gide, entre autres multiples talents, eut en effet le génie de se faire des ennemis, de les choisir à sa mesure et de les faire contribuer à sa réputation, c’est-à-dire, en définitive, au succès de son œuvre et de son action. On peut citer à cet égard Claudel, bien sûr, mais d’abord Barrès, et ensuite Massis ou Maurras.



— Qu’est-ce qui fait de Gide le très grand écrivain qu’il fut ?

Il faut répondre au présent, et non pas au passé. Gide reste à mon sens un très grand écrivain, un des plus grands écrivains de langue française. Pour s’en convaincre, il suffit de relire L’Immoraliste, un récit terrible, effrayant, où la confidence se livre presque à nu, ou encore La Porte étroite, La Symphonie pastorale et Si le grain ne meurt…, qui sont des modèles de pénétration psychologique. Or tous ces livres se trouvent accessibles aujourd’hui au format de poche et s’achètent et se vendent !

Gide est d’abord un grand styliste, classique dans sa recherche de l’expression la plus juste, la plus adéquate à sa pensée. Gide est en outre un écrivain très complet, qui a illustré, non sans succès, tous les genres, de la poésie au théâtre, et des Poésies d’André Walter à Œdipe. Certes ses réussites les plus incontestables se situent dans la prose narrative. Gide est non seulement un grand romancier, un parfait analyste de l’âme humaine, de ses tours et de ses méandres, mais c’est aussi un chroniqueur accompli, prompt à saisir sur le vif les portraits et les attitudes, à enregistrer les propos échangés. Il aurait fait à cet égard un excellent journaliste. La lecture de son Journal reste un pur régal. Ses portraits d’Oscar Wilde, de Mallarmé, de Barrès, de Proust, de Claudel, de Cocteau, de Valéry, d’Edmund Gosse ou du peintre Jacques-Émile Blanche, sont des morceaux d’anthologie, dignes des Caractères de La Bruyère, une de ses lectures favorites, du reste. Ce qu’on oublie souvent, c’est que Gide n’est jamais ennuyeux ; il est drôle, non seulement dans ses « soties » comme Le Prométhée mal enchaîné ou Les Caves du Vatican, mais dans ses pages les plus quotidiennes et les plus abandonnées en apparence, les plus spontanées et les moins écrites. Gide est un auteur réjouissant qui séduit l’intelligence de son lecteur.

Il est enfin une part de l’œuvre que l’on aurait tort de négliger, celle du critique et de l’essayiste. Gide, sa vie durant, fut un très grand critique, dont les jugements étaient écoutés comme des oracles et redoutés en conséquence. Un essai de critique empathique comme son Dostoïevski, admiré même par Claudel, reste un très grand livre, le meilleur peut-être que l’on ait écrit en France sur le romancier russe.

 

On reproche à Gide d’avoir raté Proust, mais combien d’écrivains a-t-il reconnus, et non des moindres ? Combien en a-t-il tenu sur les fonts baptismaux de la littérature ? Qu’il suffise de mentionner des poètes comme Claudel, les dadaïstes et futurs surréalistes Breton et Aragon, ou encore l’inclassable Henri Michaux. Parmi les romanciers, il a parrainé Charles-Louis Philippe et plus tard Saint-Exupéry. C’est lui qui a introduit Joseph Conrad en France.

 

Il a beaucoup contribué à la connaissance et à la diffusion en France de la littérature étrangère, de Rilke à Faulkner, sans oublier l’Indien Rabindranath Tagore. Et il a moins ignoré Proust qu’on ne le dit, « rapatriant » son œuvre à La NRF et veillant ensuite, avec un soin inlassable et scrupuleux, à l’exactitude de son édition.

 

— Dans le contexte de l’époque, comment expliquez-vous la notoriété, l’aura et l’influence de Gide : le style, les thèmes, le réseau d’amis, la NRF… ?

La notoriété de Gide en son temps tient à plusieurs facteurs. D’abord, serait-on tenté de dire, à la séduction d’une intelligence en mouvement, prompte à saisir les modes, à se couler dans le courant du siècle, mais capable aussi, dans les temps de crise – et Dieu s’ils furent nombreux durant sa longue existence –, à nager à contre-courant, à suivre toujours sa pente, comme il disait, mais en remontant. Ensuite, reflétant cette intelligence toujours en alerte et jamais paresseuse, la maîtrise éblouissante d’une langue qu’il a sans doute portée à sa perfection et dont la clarté toute classique demeure admirable, même s’il s’y mêle parfois une once de recherche et de préciosité. Mais en cela même cette langue séduit, car elle surprend toujours, fertile en contournements et en retournements imprévisibles, débouchant tout à coup sur le paradoxe, l’énigme curieuse ou la sentence inédite.

La notoriété de Gide tient aussi à ses relations, au vaste réseau qu’il sut tisser et entretenir autour de lui, qu’il modifiait à son gré, et que sans cesse il étendit durant les quelque soixante années de son activité littéraire. Gide, à cet égard, a été le personnage capital de la respublica literaria européenne entre les deux guerres, et jusqu’à sa mort en février 1951, l’acteur principal d’une communauté intellectuelle sans frontière qui a résisté tant bien que mal aux ravages des nationalismes et à l’épreuve de deux guerres mondiales, l’une des pires catastrophes qu’ait connues l’humanité depuis l’avènement des temps modernes. Malgré les guerres, malgré les clivages politiques, malgré les intolérances, il est resté l’ami de Rilke, de Thomas Mann, du grand critique et universitaire allemand Ernst Robert Curtius, né dans l’Alsace occupée d’après 1871.

Le groupe de La NRF, « la Revue de Gide », comme disait Proust, n’est qu’une des multiples composantes de ce réseau à géométrie variable, ramifié à l’extrême, à travers lequel Gide, sa vie durant, sut être à l’écoute de ses contemporains, mais aussi les influencer dans leurs goûts esthétiques, leurs choix moraux, voire leurs décisions politiques. Gide, très tôt, s’est soucié de « l’influence en littérature », le titre précisément d’une de ses conférences à Bruxelles, dans cette Belgique symboliste où il comptait de nombreux amis, Maeterlinck, Verhaeren, Mockel. Très tôt aussi, il a voulu exercer une influence sur les autres, sur la jeunesse en particulier.

 

Un livre comme Les Nourritures terrestres, même si cela peut étonner aujourd’hui, a constitué le bréviaire de plusieurs générations. Jeunes gens et jeunes filles en apprenaient les stances par cœur, sans omettre une seule apostrophe.

 

Plus tard, au lendemain de la Grande Guerre, Les Caves du Vatican, avec le personnage de Lafcadio et sa doctrine de l’acte gratuit, ont fasciné les jeunes dadaïstes, Jacques Vaché, Breton, Soupault, Aragon. Le cinéaste Luis Buñuel conçut même le projet de tourner une adaptation de cette « sotie », dont la lecture reste des plus décapantes aujourd’hui.

À partir du Voyage au Congo (1927), qui dénonce les abus du colonialisme, jusqu’au Retour de l’URSS (1936), qui écorne le mythe triomphant des Soviets, Gide a ajouté à son personnage de grand écrivain et de chef d’école littéraire celui de grand intellectuel, l’intellectuel majeur de la première moitié du XXe siècle, la Conscience incarnée face au mensonge et à toutes les tyrannies menaçant le libre exercice de la pensée. C’est peut-être cela qu’il faut retenir surtout de Gide aujourd’hui. Tous les intellectuels d’après la dernière guerre ont du reste inscrit leurs pas dans les siens. Tour à tour Malraux, Sartre, Camus, plus récemment Michel Foucault ou Roland Barthes, Deleuze, se sont inspirés dans leur action de ce grand modèle, sans toujours le reconnaître. Et à tout prendre, malgré quelques erreurs notoires, Gide s’est moins trompé que Sartre dans les jugements politiques qu’il portait sur le monde contemporain.

 

— Dans le contexte actuel, comment expliquez-vous que Gide soit négligé, oublié, tombé en désuétude ?

Gide, a-t-on dit, a connu son purgatoire, ce qui est un peu fort pour un protestant comme lui ! Cette défaveur posthume est toutefois très relative. En ce début du XXIe siècle, lit-on davantage Claudel ou Valéry, ses exacts contemporains ?

Aujourd’hui il est de bon ton de regarder Gide avec mépris, de dire qu’on ne le lit plus, qu’il n’est plus lisible, ce qui est tout simplement faux. Les beaux esprits ne retiennent en général de son œuvre que Paludes, une « sotie » qui préfigure, avec soixante ans d’avance, le Nouveau Roman, et qui est effectivement un chef-d’œuvre d’ironie et de distanciation. Paludes est la satire la plus subtile que l’on ait faite du milieu symboliste et décadent, un milieu où Gide, l’un des disciples préférés de Mallarmé avec Valéry, s’est senti comme un poisson dans l’eau. Mais il n’y a pas que cela : Les Faux-Monnayeurs, le seul « roman » que Gide ait jugé digne de ce nom, constitue pour l’histoire de la littérature du XXe siècle un jalon essentiel, modèle de « mise en abyme » et de réflexion en actes sur le genre romanesque. Nul hasard si Les Faux-Monnayeurs est régulièrement inscrit au programme de licence ou de l’agrégation. Quant à Si le grain ne meurt…, le livre de ses Mémoires conçu dans une vive émulation avec Proust, quand tonnait le canon de Verdun, il n’est pas indigne, me semble-t-il, de rivaliser avec certains des volets de la Recherche, Combray pour sa première partie, Sodome et Gomorrhe pour la deuxième. Cette deuxième partie des Mémoires justement qui exalte un uranisme libéré, une pédérastie solaire au creux des dunes de Sousse ou de Biskra, constitue l’exacte contre-épreuve de la sombre peinture tracée par Proust dans son évocation des sodomites.

Cette défaveur posthume, très relative toutefois, s’explique d’abord peut-être parce que Gide, dans la deuxième moitié de sa vie surtout, c’est-à-dire à partir des années 1920, quand la gloire lui est enfin venue, a fait de sa personne et de sa vie le centre de son œuvre. En cela, Gide suivait, avec un décalage de quelques décennies, l’illustre exemple d’Oscar Wilde qui fut à certains égards son modèle, même s’il ne comprit jamais son génie proprement littéraire.


À l’exemple de Wilde, Gide a fait de sa vie son principal chef-d’œuvre. Nul hasard si le Journal prend progressivement la première place au cours de son existence, reléguant à un rang bientôt secondaire les ouvrages de fiction que Gide continue d’égrener en marge, L’École des femmes, Robert, Œdipe ou Thésée, sans rien dire de Geneviève ou de L’Intérêt général qu’il mène difficilement à terme.

Dès lors que Gide cessait de vivre, l’attention concentrée sur sa personne retombait.

 

C’est une autre différence avec Proust, lequel, au contraire, sacrifia de propos délibéré sa vie à son œuvre. On pourrait dire à cet égard que Gide a préféré l’œuvre-vêtement à l’œuvre-monument. Cette œuvre-vêtement qui l’habille, autant qu’elle l’exhibe, adhère à lui, colle à lui par tous ses pores, de sorte qu’elle a du mal à se passer de lui, de sa présence substantielle et vivante, répercutée par les journaux, la radio, la photo et le cinéma. Gide, malheureusement, est mort trop tôt pour la télévision. Mais c’est sans nul doute à son époque l’écrivain français le plus photographié, le plus interviewé, le plus enregistré.

Autre raison de la disgrâce de Gide aujourd’hui : à trop occuper le premier plan, Gide s’est trouvé éclipsé dès sa mort par ceux qui piaffaient d’impatience, pressés de prendre la relève, inspirant d’ores et déjà la génération de l’après-guerre : Sartre, au premier chef, mais aussi Camus. Gide, assurément, mérite d’être lu et relu, plus moderne qu’il ne semble, plus lisible que maints de ses émules ou successeurs. En dehors de La Nausée, qui lit les romans de Sartre aujourd’hui ?

 

— Gide s’est employé à remettre en cause les valeurs dominantes de la société et son hypocrisie. Et pourtant, vous ne le considérez pas comme un provocateur. Pourquoi ?

Gide, au départ tout au moins, n’a rien d’un révolutionnaire. Au contraire, il appartient à la bonne bourgeoisie protestante, la HSP, la Haute Société Protestante, comme on disait autrefois, dont l’influence était considérable sur l’ensemble de la société française. Ce lobby protestant joua un rôle déterminant dans les débuts de la Troisième République. On ne saurait en particulier trop insister sur le fait que ce lobby protestant exerça une action décisive sur l’issue de l’affaire Dreyfus. Le parti « révisionniste », favorable à la révision de l’inique procès qui avait condamné le capitaine au bagne de Cayenne, fut mené par les protestants, Scheurer-Kestner en tête. Comme je le montre, Gide fut dreyfusard par une sorte de nécessité sociale, mais aussi religieuse. Son entourage, à commencer par Madeleine son épouse, le poussait à prendre parti en ce sens. D’un autre côté, il ne pouvait résister à la voix de la conscience. Ce n’est pas par politique, mais au nom d’une morale supérieure, qu’il fallait faire triompher la Vérité bafouée. Aucune puissance humaine, État, Église, armée, ne pouvait résister à cet impératif transcendant.

L’appartenance à la minorité religieuse est décisive dans les prises de position successives de Gide tout au long de son existence. Même quand il se sera détaché de la foi de ses ancêtres, il restera protestant, un protestant de culture et de réflexe, un protestant laïc, un protestant politique, si l’on veut. Cela tient à la conviction intime de son « élection », au sentiment profondément ancré en lui de sa « différence », qui n’est pas seulement la différence sexuelle. « Je ne suis pas pareil aux autres », pleurnichait l’enfant secoué par l’angoisse. Cette phrase, toute sa vie Gide se l’est répétée et l’a pensée.

Dans un premier temps, l’élection l’amène à prendre ses distances par rapport au spectacle de ses semblables : d’où la distance ironique qu’on a parfois reprochée à Gide, et qui va parfois jusqu’au sarcasme, par exemple dans Les Caves du Vatican. Mais en sens inverse, elle le pousse à revenir vers le monde, à y faire entendre sa voix. Force est à l’élu de témoigner de la vérité précieuse qu’il détient et qu’il a mission de transmettre. C’est là la rançon de son élection. Ce devoir de témoignage peut aller jusqu’à l’exhibitionnisme, jusqu’au martyre aussi. Ces deux aspects sont bien présents chez Gide. L’engagement de Gide et plus tard celui de Sartre sont profondément ancrés au départ dans la culture protestante qui leur est commune.



— Pendant des années, il fut question de Gide sous l’appellation du « contemporain capital ». Qu’entendez-vous, ou plutôt qu’entendait Gide lorsqu’il se qualifiait d’« inquiéteur » ?

En effet, Gide est un « inquiéteur », selon son propre mot, et pas exactement un provocateur. Quelle différence entre les deux ? Une différence essentielle, à mon sens : Gide ne fait pas de la subversion une valeur politique ou morale, une valeur en soi. Il n’agit nullement par volonté délibérée de choquer. Son programme, je l’ai dit, n’est pas celui d’un révolutionnaire. Mais il sera révolutionnaire malgré lui, en quelque sorte, poussé par une force qui l’anime depuis l’enfance. Cette force, cette puissance de désordre qui est inscrite au plus intime de son être, c’est l’inquiétude.

Qu’est-ce que l’inquiétude, au sens gidien ? D’abord, comme le veut l’étymologie, l’impossibilité de rester en place, d’être à une place définie dans la société. Gide, toute sa vie, sera un nomade, rarement chez lui, toujours chez les autres, squattant et parasitant le domicile de ses amis, de sa femme (Cuverville), de ses admirateurs, de son éditeur aussi (Richard Heyd à Neuchâtel). Un de ses endroits favoris pour écrire, c’est le train. À partir des années 1930, il prend beaucoup l’avion, ses carnets bourrant ses poches.

 

Gide est un écrivain nomade. Dans sa passionnante correspondance avec Claudel, Gide oppose le « motif » protestant au « quiétif » catholique. Gide cherche des « motifs », c’est-à-dire, au sens étymologique, des incitations au mouvement, des raisons de bouger.

 

Le protestantisme, tel que Gide le définit, c’est le doute, la remise en cause perpétuelle face aux certitudes que dispense l’Église catholique, mère bienveillante et possessive qui rabat sur ses ouailles son manteau de miséricorde, mais les empêche de penser et de respirer librement. C’est là, bien sûr, une vision protestante du catholicisme, et, qui plus est, la vision très personnelle d’un dissident du protestantisme. Elle vaut ce qu’elle vaut. L’important, c’est que Gide, très tôt, fonde sa pensée sur le mouvement. Il faut remonter ici à l’événement fondateur et traumatique du Schaudern, un mot que Gide emprunte à Goethe. Le Schaudern, c’est la secousse, le tremblement, l’effroi sacré qui vous pénètre jusqu’aux os. Or dans le Second Faust, Goethe déclare : « Ce qu’il y a de meilleur en l’homme, c’est l’effroi. » Gide, durant son enfance couvée, a éprouvé à trois reprises le Schaudern. Le Schaudern, chez Gide, est lié à la mort, à celle d’un petit cousin tout d’abord, puis à celle de son père Paul Gide, alors qu’il n’avait que 11 ans, mais aussi à la révélation de la sexualité. L’épreuve déstabilisante du Schaudern précipite l’enfant trop sage, l’enfant attardé, dans le tourbillon de la vie.

Inquiet dès sa plus tendre enfance, Gide n’aura de cesse ensuite d’inquiéter les autres, de les alerter, de les éclairer sur les faux-semblants qui drapent la vie sociale. Déjà dans le Traité du Narcisse, un de ses plus beaux textes symbolistes, il écrit : « Nous vivons pour manifester. » Il s’agit pour Gide de brouiller les repères, de mettre en cause les valeurs dominantes, d’amener son lecteur à penser par lui-même. Tout cela, pour prévenir l’inévitable déception, le choc effroyable de la désillusion.

Quant à l’expression de « contemporain capital », elle ne doit pas prêter à confusion. On sait qu’elle est due à André Rouveyre, un ami d’Apollinaire, qui aura toujours avec Gide des rapports très compliqués. C’est, de la part de Rouveyre qui lance la formule en 1924, à la fois un éloge et une injure. L’éloge, bien sûr, est le plus évident. Gide est le penseur qui domine le premier XXe siècle. Mais le blâme suit de près le compliment. Quand Rouveyre invente pour Gide l’expression de « contemporain capital », il pense moins à l’importance littéraire de l’écrivain qu’à son pouvoir de nuire : « contemporain capital », comme on dit « ennemi capital », « crime capital » ou « peine capitale ». Gide est le grand adversaire de la société bien pensante qui l’a engendré à son dam. Son ennemi capital, l’ennemi public numéro un, l’homme à abattre, dont la tête mérite d’être mise à prix sur tous les murs. La formule de Rouveyre est donc un compliment en forme d’injure. Cette formule, naturellement, Gide la fit sienne. Elle ne lui déplaisait pas. Il lui plaisait assez de se voir diabolisé, même s’il trouvait au fond que Rouveyre en faisait un peu trop.

 

— Vous abordez de front la question de l’homosexualité et notamment de la pédérastie d’André Gide. Comment se fait-il qu’il ait fallu attendre soixante ans pour en parler aussi ouvertement, et dans un contexte loin d’être favorable à ce type d’évocation ? Cet aspect qui a influencé sa vie a-t-il influencé l’œuvre ?

C’est la question la plus délicate, et malheureusement la seule que le grand public retient aujourd’hui. Quand on prononce le nom de Gide, on pense tout de suite aux petits garçons. Or c’est une question sérieuse qui ne prête guère à rire. Il faut aller aux États-Unis, où fleurissent, comme on sait, les « Gender Studies » et les « Gay and Lesbian Studies », pour comprendre l’importance toujours actuelle de Gide à cet égard. Si la communauté homosexuelle, dans les pays d’Occident tout au moins, peut aujourd’hui revendiquer des droits, c’est en grande partie à Gide qu’elle le doit.

Car la pédérastie, chez Gide, n’est ni un détail ni un accident. C’est une composante essentielle de sa vie et de son œuvre. Gide, à plusieurs reprises au cours de son existence, a déclaré qu’il avait deux passions : « La pédérastie et la religion. » Variante : « La pédérastie et la littérature. » Quel que soit le second terme, religion ou littérature, la religion comme inspiratrice de la littérature ou la littérature comme religion, il y a toujours, comme premier terme, la pédérastie. C’est une constante, et presque la constante de son action. C’est la pédérastie qui a poussé Gide à s’engager et même à envisager de sang-froid le martyre. Tel est le sens de Corydon, de tous ses livres celui auquel il tenait le plus, et qui sera sans cesse retravaillé, retouché et augmenté entre 1909 et 1924, date de sa diffusion publique. Entre tous les « motifs » de Gide, au sens que l’on a défini plus haut, la pédérastie a sans doute été le plus fort, le plus puissant, et jusqu’à son extrême vieillesse, le plus impérieux.

Mais qu’est-ce que Gide entendait par pédérastie ? C’est en vérité une espèce très particulière d’homosexualité. Gide, en effet, a toujours été soucieux de distinguer trois sortes d’homosexuels, confondus à tort selon lui, et qui dessinent une nette hiérarchie. Dans ses « feuillets » de 1918, contemporains de la rédaction finale de Corydon, il précise ces trois définitions : « J’appelle pédéraste celui qui, comme le mot l’indique, s’éprend des jeunes garçons. J’appelle sodomite celui dont le désir s’adresse aux hommes faits. J’appelle inverti celui qui, dans la comédie de l’amour, assume le rôle d’une femme et désire être possédé. » Se rattachent à cette dernière catégorie ceux que Gide appelle les « Lesbiens », des invertis honteux et souvent inconscients qui, « soit par timidité, soit par demi-impuissance, se comportent en face de l’autre sexe comme des femmes », dans une « conjugaison » en apparence « normale ». Certes Gide convient que « ces trois sortes d’homosexuels ne sont point toujours nettement tranchées » et qu’« il y a des glissements possibles de l’une à l’autre ». Il reste qu’à ses yeux la différence l’emporte sur les similitudes, une différence « telle qu’ils éprouvent un profond dégoût les uns pour les autres ; dégoût accompagné d’une réprobation qui ne le cède parfois en rien à celle que vous (hétérosexuels) manifestez âprement pour les trois ».

Gide se situe sans hésiter dans la première catégorie, l’espèce la plus rare, à laquelle les mœurs antiques, la poésie, l’art et la philosophie des Grecs ont depuis vingt-cinq siècles conféré ses lettres de noblesse. Les pédérastes représentent pour Gide l’élite de la société homosexuelle, une authentique noblesse d’élection. Toutefois il respecte les sodomites, « beaucoup plus nombreux », qui constituent la masse. Il ne peut cacher en revanche son mépris, voire son dégoût, pour les invertis, qu’il dit, contre toute évidence, avoir « fort peu fréquentés », et qu’il rejette dans les bas-fonds. Ce sont les brebis galeuses du troupeau, qu’il convient de tenir à l’écart. Parmi ces invertis ou ces « tantes », il y a Oscar Wilde et Marcel Proust, à l’endroit desquels Gide ne peut cacher une instinctive répugnance, mêlée contradictoirement d’admiration.

 

On voit donc que le combat de Gide en faveur de l’homosexualité n’est dépourvu ni d’ambiguïté ni de réticences. Ce qu’il faut retenir toutefois, et qui est capital, c’est le renversement des valeurs auquel il procède. S’inspirant de Montaigne, Gide peut proclamer que « les lois de la conscience, que nous disons naître de la nature, naissent de la coutume ».

 

Le fameux « péché contre nature » n’est en vérité qu’un péché contre la coutume. L’homosexualité, le spectacle des chiens dans la rue le prouve chaque jour, n’est pas moins « naturelle » que l’hétérosexualité. Et, ajoute Gide, elle a été indispensable à l’éclosion des plus hautes formes de l’art et des plus grandes époques de la civilisation.

Le biographe de Gide ne saurait passer sous silence cette dimension de l’homme. Aucune curiosité malsaine à cet égard, mais le simple devoir de vérité, auquel Gide lui-même a sacrifié toute sa vie. Il a montré la voie, quelque gêne que l’on puisse éprouver parfois au détail de ses aventures.

 

— Comment expliquer que l’œuvre de Gide soit tout ou presque autobiographique ? Jusqu’où vont la complaisance et le besoin de se justifier ?

La pulsion autobiographique de Gide est sans nul doute à mettre en rapport avec sa culture protestante. Les protestants, qui refusent le sacrement de pénitence, refusent en conséquence la confession auriculaire. Pour confesser leurs péchés, ils s’adressent directement à Dieu. Ils le font par la prière et par la pratique de l’examen de conscience. Cet examen de conscience peut prendre la forme d’un bilan écrit, tenu au jour le jour. Telle est l’origine première du Journal de Gide.

Si les protestants refusent la confession auriculaire, en revanche, il leur arrive de pratiquer la confession publique de leurs péchés. On l’a vu par l’exemple encore tout récent d’un président des États-Unis, chose impensable en France, qui est restée fondamentalement un pays de tradition catholique. Dans notre pays, une certaine hypocrisie est de mode. Au nom de la sacro-sainte protection du secret de la vie privée, on cache les évidences, on tait le scandale. Or Gide, en tant que protestant et imitateur du Christ, est bien « celui par qui le scandale arrive », la pierre de scandale qui fait trébucher les hypocrites et les pharisiens.

Dans l’histoire de la littérature, Gide a d’illustres précédents, pour la plupart d’origine protestante. Il suffit de penser à Jean-Jacques Rousseau, dont Les Confessions annoncent directement Si le grain ne meurt…, ou encore à Henri Frédéric Amiel, dont le Journal intime fut une des lectures de jeunesse de Gide.

 

Mais il est une autre source à la « pulsion confessante » de Gide, et cette source c’est Montaigne, auquel il a consacré d’excellentes pages et qui l’a constamment inspiré.

 

 L’exemple de Montaigne permet de comprendre qu’en se peignant lui-même, Gide n’a pas tourné le dos au reste de l’humanité, mais qu’au contraire il a retrouvé toute l’humanité, l’humanité innombrable et diverse, au cœur de sa propre personne. Montaigne, gentilhomme catholique de la Renaissance, voyait en lui-même « la forme entière de l’humaine condition ». À l’entendre, « une vie basse et sans lustre » représentait plus adéquatement l’humanité, dans sa multitude et ses contradictions, que celle d’un héros ou d’un sage. Gide, bourgeois protestant de l’ère industrielle, pédéraste honteux puis affiché, se propose à son tour, selon le même principe, comme représentant de l’universalité. Mais qui ne voit qu’en passant de « l’homme-Montaigne » à « l’homme-Gide », le déplacement est considérable, que les frontières de l’humain sont à présent repoussées au-delà de toute limite ? Gide relance donc, par une étape nouvelle, l’entreprise amorcée par Montaigne, une entreprise audacieuse qui consiste, pour reprendre le mot de Claude Lévi-Strauss, à « étendre l’humanisme à la mesure de l’humanité », à l’élargir à tous ceux, « barbares », colonisés, exploités, laissés pour compte, mais aussi déviants et marginaux, qui défient la norme, heurtent les certitudes morales et renversent les tabous. De la sorte, Gide inaugure un humanisme nouveau, radical et transgressif. Pas plus que l’autre, toutefois, ce nouvel humanisme n’est étranger au souci éthique. L’homme, avec Gide, ne meurt pas ; il renaît, riche d’une bigarrure et d'une complexité nouvelles.

 

— Quel fut, quel est, l’apport de Gide à la littérature ?

Considérable, bien évidemment. Il invente, mieux que Barrès avant lui, et bien avant Sartre, la littérature engagée, tout en en percevant très vite les risques et les limites. Le Retour de l’URSS, suivi des Retouches, constitue de ce point de vue un des jalons majeurs de la conscience intellectuelle au XXe siècle. Gide invente peut-être aussi l’autofiction, tellement en faveur aujourd’hui, et qui brise le tabou de la vie privée, au risque de l’exhibitionnisme. Mais il le fait avec un art, une maîtrise de la langue inconnus de ses épigones, et aussi, une conscience morale élevée, bien qu’assez imprévisible dans ses effets.

On connaît l’apport de Gide à l’histoire du roman. Paludes, où Nathalie Sarraute reconnaissait « l’une des cinq ou six œuvres les plus importantes de notre temps », préfigure de loin le Nouveau Roman, de même que Les Faux-Monnayeurs, ce roman expérimental. Gide, on le sait, est l’inventeur de la « mise en abyme ». Tout un pan de la littérature contemporaine, qui met au premier plan le travail de l’écrivain et la dimension réflexive de l’œuvre, procède en vérité de Gide, autant que de Proust ou de Joyce.

 

Enfin, Gide a contribué plus qu’aucun autre, et au moins au même titre que son ami Paul Valéry, à la dignité de la littérature. Avec lui, et tant qu’il a vécu, la littérature a été une magistra vitae, une « maîtresse de vie », comme disaient les Anciens.

 

Elle enveloppait tous les aspects de l’existence, morale privée et morale publique, mais aussi la politique dans ses ambitions les plus larges. Si Gide a été le protagoniste du débat intellectuel pendant un grand demi-siècle, non moins légitimement il a pu prétendre au titre de moraliste, dans la lignée des moralistes classiques qu’il relisait souvent.

 

— Comment se fait-il que l’on ne considère le XXe siècle littéraire qu’au regard de Proust et Céline en oubliant systématiquement Gide ?

Pour une raison peut-être très simple, plus haut évoquée. Parce que Gide a préféré ce que j’appelle « l’œuvre-vêtement » à l’œuvre-monument. Proust et Céline, chacun à sa manière, ont construit des œuvres-monuments, des œuvres cathédrales, qui peuvent tenir toutes seules, en l’absence de leur auteur. Dans le cas de Céline, il est même préférable d’oublier l’homme pour apprécier l’œuvre sans dégoût, et, de plus, en mettant à part les pamphlets.

Cette œuvre-vêtement, dont la pièce maîtresse est incontestablement le Journal, Gide l’a taillée à sa mesure et inlassablement rajustée, retouchée, rapiécée au gré des circonstances et au fil des décennies. À la différence de l’œuvre-monument, qui défie les siècles et existe par son seul poids, pour ainsi dire, l’œuvre-vêtement est fragile. Elle exige le concours actif et la sympathie du lecteur, sans lesquels elle demeurerait lettre morte. Cela explique, me semble-t-il, le purgatoire que Gide a connu après sa mort. Dès lors qu’elle n’est plus habitée par l’auteur qui réside en son centre, une telle œuvre court le risque de s’affaisser comme un paquet de linge sale. Il lui manque alors le support d’une colonne vertébrale, l’armature mobile d’un corps, le feu d’une présence.

Pour être plus exacte, la métaphore doit emprunter aux sciences naturelles, l’un des domaines de référence privilégiés de Gide, le Brehm toujours à portée de main dans sa bibliothèque. Car l’œuvre-vêtement est plus qu’un habillage ; c’est une sécrétion, comme la peau qu’abandonne au printemps le lézard ou le serpent, ou mieux le cocon que tisse autour d’elle la chrysalide. Il faudrait pouvoir admettre que cette peau puisse à nouveau s’assouplir et revivre ; que le cocon, au lieu d’être abandonné comme une enveloppe vide, se repeuple et se ranime. Tout comme Les Essais de Montaigne, l’œuvre-vêtement de Gide est une œuvre « consubstantielle à son auteur ». Difficile de l’aimer sans aimer aussi l’écrivain, jusque dans ses replis les plus secrets et parfois les plus sombres.

 

— Pourrait-on imaginer aujourd’hui pareil destin littéraire, et en terme d’influence ?

Certainement pas. Dans la société actuelle, la littérature ne joue plus le même rôle. La littérature selon Gide, c’est un art de vivre, un art de la conversation, au sens du XVIIe siècle, une manière aussi de lier les hommes et les peuples entre eux, ce que Marc Fumaroli a appelé « la diplomatie de l’esprit ». Il faut songer que Gide, écrivant en français, à une époque où le français était une langue universelle, qui pouvait encore prétendre rivaliser avec l’anglais, s’adressait à un auditoire véritablement international. Ses lecteurs ne se trouvaient pas seulement en France, en Suisse ou en Belgique, mais en Égypte, au Japon ou en Chine, au Caire, à Berlin, à Londres ou à Shanghai aussi bien qu’à Paris. On en possède la preuve très concrète par l’origine géographique incroyablement diverse de ses correspondants. Gide, par son œuvre et par ses lettres, conversait véritablement avec le monde entier. De plus, par le français, il imposait un certain style de pensée, une forme très particulière d’intelligence critique reposant sur « l’esprit », la variété des références, une légèreté apparente de ton, le goût pour la généralisation et la maxime, une clarté de frappe qui n’empêchait nullement l’effet de sourdine ou l’allusion voilée.

Gide prolonge ainsi, au cœur de l’époque contemporaine, des manières, des usages, un goût, un ton, qui se sont perdus aujourd’hui. Le statut de la littérature s’est incontestablement dégradé, comme on le voit aussi par le peu de considération dans lequel sont tenues actuellement les études littéraires, malgré des efforts périodiques de réhabilitation. C’est pourquoi, même s’il existe aujourd’hui quantité de « bons » écrivains, il n’y a plus de « grand écrivain », un personnage qui appartient désormais à l’histoire et que Gide a si magnifiquement incarné. Ce qui ne préjuge évidemment en rien de l’actualité de son message.

 

Propos recueillis par Joseph Vebret

© Illustrations : Innocent et Miège

© Photo Arnaud Février/Flammarion

 


> ANDRÉ GIDE L’INQUIÉTEUR : TOME 1, LE CIEL SUR LA TERRE OU L’INQUIÉTUDE PARTAGÉE (1869-1918), Frank Lestringant, Flammarion, février 2011, 1164 pages, 35 €


> ANDRÉ GIDE L'INQUIÉTEUR : TOME 2, LE SEL DE LA TERRE OU L'INQUIÉTUDE ASSUMÉE (1919-1951), Frank Lestringant, Flammarion, septembre 2012, 1281 pages, 39 €

il y a 53 mois Suivre (1) · Utile  (1) · Commenter

1 commentaire

ccourouve
ccourouve il y a 38 mois

Beau travail universitaire, sans doute, mais pour connaître Gide mieux vaudra toujours lire et relire André Gide que ses biographes.

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