Interview. Ariane Bois, "Le Gardien de nos frères"

Rencontre avec Ariane Bois, à l'occasion de la parution de son roman Le gardien de nos frères. 


Simon Mandel, 18 ans, ancien résistant, accepte une mission restée méconnue. A la Libération, il devient dépisteur. Avec d’autres jeunes gens, il doit repérer puis récupérer des enfants juifs cachés par leurs parents pendant la guerre dans des familles à la campagne ou des institutions catholiques. Bientôt, il rencontre Léna, une jeune polonaise très éprouvée, venue du ghetto de Varsovie. Tous deux vont partir à la recherche d’enfants cachés dans le sud -ouest. Parmi eux, Elie, le jeune frère de Simon disparu dans des conditions mystérieuses à Toulouse. Simon et Léna veulent se reconstruire et créer un nouveau monde. Lui devient architecte, tandis que Léna part en pionnière en Israël. Dans une France déboussolée,, un contexte de réconciliation et d’union nationale dont les victimes juives sont exclues, grâce à son courage et à sa ténacité Simon va construire des buildings tandis que Léna participe à la construction du jeune Etat d’Israël.

Le Gardien de nos frères est un livre dont l’action ne faiblit jamais entre Toulouse, New-York, Paris, Tel Aviv. Il donne un éclairage aussi inédit que passionnant sur le jour d’après. Le jour d’après, le monde d’après  la Shoah  pour ceux qui ont eu à la fois la chance de survivre et le devoir de se reconstruire dans les ruines de leurs vies d’avant.

Sur fond d’événements vrais, Ariane Bois, dans son quatrième roman, livre une magnifique histoire d’amour, de résistance et de résilience dans une fresque émouvante.


Dans votre roman, vous abordez de nombreux thèmes. J’en retiens principalement deux : la résistance juive dont le grand public méconnaît le rôle très important pendant la Seconde guerre mondiale et la récupération des enfants cachés par ceux qu’on a appelé les dépisteurs.

Vous avez raison, dès 1984, j’ai consacré une thèse à la résistance juive en France. Selon un cliché tenace, les juifs n’auraient été que des victimes. Rien n’est plus faux, ils ont résisté partout et tout le temps. Des grands témoins m’ont fait découvrir, ces réseaux de résistance qui comportaient deux aspects : la cache des enfants, afin de les soustraire aux griffes des nazis, la fabrication de faux papiers, les sabotages, les attaques armées.

Ces réseaux étaient religieux, sionistes, communistes, ou scouts avec les éclaireurs israélites. Dans le Tarn, par exemple, plus précisément, dans la région de la Montagne Noire, les résistants juifs ont attaqué un train militaire allemand en août 1944.

Mon héros, Simon Mandel rentre à 18 ans dans la résistance dès le début de la guerre, fabrique des faux papiers à Toulouse. On se souvient du mot de De Gaulle : « j’attendais la France des cathédrales, j ai vu arriver celle des synagogues ». Le rôle de cette résistance est resté longtemps ignoré : seulement 2500 juifs sur 75 000 sont rentrés des camps. En 1945, l’heure était à la reconstruction et à la réconciliation nationale. Pour les Juifs, l’essentiel était de revivre, de récupérer les appartements, de regrouper les membres de la famille quand il en restait, de se fondre dans la communauté nationale et non pas à parler de faits d’armes ou de résistance. D’ailleurs, on n’a pas évoqué l’horreur des camps tout de suite, on a largement passé sous silence les victimes. En 1945 le puissant livre La nuit de Wiesel n’a eu aucun succès, il faut attendre les années 70 pour commencer à en parler et à être lu. A travers mon héros, j ai voulu rendre hommage à ceux qui ont sauvé les plus faibles, les enfants, et plus précisément aux dépisteurs.

Une commission de dépistage a été créée en 1948 et a consacré ce terme. les dépisteurs étaient des jeunes juifs souvent scouts qui avaient connu la guerre, la clandestinité, parfois la prison. Ils avaient pour mission de récupérer des mineurs confiés par les parents à des familles, dans les campagnes, des religieux dans des couvents ou des orphelinats. Il y avait aussi des enfants perdus ou abandonnés lors d’une rafle ou d’une arrestation. On ne sait pas combien exactement ont été concernés

Certains étant arrivés nourrissons dans des familles. A partir d’août 1945, on a su que les parents ne reviendraient pas, il a fallu alors retrouver les petits afin de leur faire connaître la vérité et de leur offrir leur héritage spirituel juif.

La difficulté était grande même s’il y avait des listes, un fichier à Genève, des fichiers codés ou des listes locales retrouvées enterrées comme à l’évêché de Nice.

Les dépisteurs sillonnaient la France, questionnaient les maires, les prêtres, les boulangers. Il fallait aller vite car certains enfants étaient déjà sous tutelle ou baptisés. Une fois récupérés, il s’agissait d’identifier une branche de famille restante quand il y en avait ou de les faire adopter par des familles juives ou encore de les placer dans des maisons d’enfants, il y en eu un total de 85 en France. C’était tout l’honneur de la communauté juive d’aider ces orphelins perdus.


La limite entre kidnapping et devoir moral de reprendre les jeunes semble à vous lire assez ténue. qu’en a-t-il été ?

Au début, les démarches été couronnées de succès, même si il y eu parfois quelques demandes d’argent supplémentaires de la part des villageois mécontents de voir une main d’œuvre s’en aller.

Certaines familles s’étaient aussi sincèrement attachées à leurs protégés et la restitution a parfois pu être douloureuse. Mais à partir de 1946 les relations se sont tendues entre catholiques et juifs. Une note du nonce apostolique retrouvée très tard en 1995 affirme : "qu’il convenait de faire patienter,  de ne rien mettre par écrit et de ne pas répondre aux familles et aux associations juives qui réclament les enfants". 

De plus, nombre d’entre eux avaient été baptisés et pour les catholiques de l’époque : "le baptême annihile le juif et fait naître un chrétien". On peut s’interroger sur ce revirement de 1946 mais la guerre s’était éloignée, le danger immédiat pour les enfants avait disparu et surtout, il n’y avait aucune directive du Vatican, le pape ne s’étant jamais prononcé en public sur le problème.

L’affaire Finali en 1948 illustre parfaitement la situation. La tutrice de ces enfants, d’abord cachés à Grenoble n’a pas accepté de rendre deux petits garçons après guerre. Elle les a cachés de couvent en couvent, jusqu’à Bayonne. Franco s’en est mêlé, François Mauriac a pris position contre la restitution. Le sauvetage des vies est vite devenu le sauvetage des âmes et les garçonnets n’ont été rendus à leur tante que fin 1953 après un scandale au retentissement mondial.

Il est parfois difficile de comprendre la complexité des situations avec nos yeux de 2016.

Les tractations ont par exemple été ardues avec l’ordre de Notre Dame de Sion qui avait pourtant effectué un excellent travail pendant la guerre envers les enfants juifs mais a été réticent à les remettre après la Libération.

Toutefois, il ne faut pas oublier que si 85 % des enfants juifs ont pu être sauvés, c’est grâce au courage des Justes, catholiques ou protestants. Il faut souligner le rôle tout à fait positif de l’église catholique dans leur sauvetage.

Aujourd’hui, il y a des cellules d’aide psychologique pour le moindre accident, tant mieux, mais à l’époque chacun agissait selon sa conscience, son idée du bien, de ce qui paraissait être le mieux pour l’avenir des mineurs traumatisés.

Dans l’immédiat après guerre la situation était inédite : pour la première fois dans le monde moderne, des hommes, des femmes, des mineurs ont été déportés et assassinés. Que faire des enfants laissés seuls ? Aucune loi, aucune jurisprudence n’existait alors.


Les dépisteurs étaient-il exclusivement des anciens résistants ou des scouts juifs ? cette organisation était-elle française ou des dépisteurs ont-ils existé ailleurs en Europe ?

Oui, ils étaient résistants, scouts, ou venaient du monde associatif. Ils étaient rémunérés par une association juive américaine.  Ils ont continué le travail ensuite dans les maisons d’enfants sans avoir reçu de formation. Ils ont du travailler à l’instinct avec des jeunes parfois maltraités dans leurs familles "d'accueil", parfois traumatisés par leur nouvelle identité juive pour ceux qui avaient embrassé la religion catholique. Ces orphelins étaient "des forteresses assiégées". Beaucoup avaient même oublié qui ils étaient.

Les dépisteurs ont existé dans d’autres pays européens, notamment en Pologne où ça s’est souvent mal passé. Des paysans ont carrément refusé de restituer les enfants et quelques dépisteurs ont été blessés ou même tués.


Vous abordez aussi l’impossibilité pour la bourgeoisie juive parisienne de comprendre ce qui était en train de se passer à Vichy

Oui, les Mandel extrêmement intégrés faisaient partie de la bourgeoisie intellectuelle israélite, il était avocat, elle professeur. Ils étaient très au courant de ce qui se passait en Allemagne mais rien ne pouvait les préparer à la politique antisémite de Pétain. C’est une famille qui avait payé un lourd tribut à la France. l’arrière grand père avait combattu sous Napoléon, le grand-père contre la Prusse en 1870, un oncle avait été tué à Verdun et le père Henri, lui même blessé pendant la première guerre mondiale. Ils étaient des radicaux-socialistes qui admiraient Mandel, Blum. Donc quand le statut des juifs a été publié en 1940, Henri Mandel ne put imaginer être exclu de la communauté nationale pour ses origines. Pourtant, arriva la rafle du 12 décembre 1941. En plein Paris on arrêta 850 intellectuels juifs, avocats, professeurs, chercheurs que l’on enferma deux jours à L’école militaire, avant de les conduire au camp de concentration de Royaullieu et de les déporter. Cette rafle restée méconnue eut lieu six mois avant celle du Vel d’hiv.


Avez-vous pu rencontrer d’anciens enfants cachés ?

Une dizaine m’a confié son histoire. Pour eux, la fin de la guerre n ‘était pas la fin des soucis, loin de là, il leur fallait comprendre et accepter que leurs parents avaient été assassinés. Les problèmes matériels étaient immenses, leurs logements souvent occupés, les magasins pillés, les démarches administratives longues et incompréhensibles…

Les rares déportés qui sont revenus n’étaient plus les mêmes, les retrouvailles ont été parfois été pénibles. Pour la grande majorité des enfants, il a fallu poursuivre des études, retrouver du travail dans un contexte terrible.


Dans vos romans, s’élabore peu à peu une histoire oubliée de la Shoah sur le thème de la résilience et de la reconstruction : les judéo-espagnols dans Le monde d'Hannah, les enfants cachés au Chambon sur Lignon dans Sans oublier, les dépisteurs dans celui-ci, pourquoi ce choix ?

Je me suis toujours posé la question de l’après. Comment vit-on après une telle déflagration ? On a beaucoup parlé des morts de la Shoah mais je m intéresse aussi à ceux qui ont eu la chance et la lourde tâche de survivre.

J’aime raconter des histoires avec un petit h. en marge de la grande histoire. J’ai eu envie d’écrire une histoire de jeunesse. La résistance fait penser au passé, aux livres d’histoire mais la résistance c'est actuel. Lutter, c’est dire non, on l’a bien vu récemment. Le Gardien de nos frères est un roman sur une période d’hier mais qui parle d aujourd'hui.

Le livre a également une autre origine plus familiale. Mon grand- oncle, le pasteur Robert Cook a été reconnu Juste parmi les nations, il était résistant, aumônier du maquis de Vabre. Il avait notamment organisé un faux camp d’éclaireurs unionistes dans le but de sauver 30 jeunes filles juives, ce qu’il a réussi.

Toute mon enfance a donc été bercée par ses récits de l’attaque du train de la Montagne Noire.

D’autre part, une partie de ma famille fait partie de la Cimade, l’Association d’entraide protestante née dans les camps de concentration français. Ceci me guide et m’honore.


Propos recueillis par Brigit Bontour 


Ariane Bois, Le Gardien de nos frères, Belfond, janvier 2016, 400 pages, 21 euros 


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