Daniel Salvatore Schiffer : Lord Byron à Belgrade

                   

Mais qu’allait faire dans cette galère le dandy, l’esthète, le métaphysicien Daniel Salvatore Schiffer, lorsqu’il s’envole le premier avril 1999 de Roumanie pour atteindre Belgrade ? L’offensive de l’Otan sur la Serbie battait son (et sang) plein depuis une semaine dans ce que l’on appelait alors l’ex-Yougoslavie, et l’Europe demeurait prudemment aveugle face à une conflagration marquant le retour des horreurs de la guerre sur le Vieux Continent, après plusieurs décennies de paix – armée certes, mais de paix…

Schiffer n’est pas encore à l’époque le biographe du héros de Missolonghi, mais c’est pourtant guidé par le modèle byronien qu’il n’écoute que sa conscience pour « aller y voir ». Pourquoi avoir laissé passer seize ans avant de livrer un tel texte au public ? Schiffer affirme avoir attendu que les temps soient suffisamment « mûrs » et moins passionnés qu’en une époque où ne fût-ce que décrire le sort du peuple serbe était automatiquement assimilé à un soutien inconditionnel, partant suspect. Or, l’engagement de Schiffer, qui s’est traduit par une prise de risque intellectuelle comme physique, n’a en définitive qu’une cible, clairement désignée dans la préface : « l’hégémonie américaine, bras armé de l’OTAN, organisme politico-militaire dont ma chère et vieille Europe se révèle être, trop souvent, l’aveugle et veule complice, bafouant ainsi, par ce flagrant manque de sagesse, jusqu’à ses idéaux les plus nobles ».

Schiffer se verra sans doute reprochés le pathos volontiers lyrique avec lequel il présente ses faits, gestes et ressentis, ou encore  une implication qui sera interprétée comme la "trahison d'un clerc". Pourtant, davantage qu’un écrivain qui s’offre le frisson de s’égarer dans l’action, Schiffer aura eu cet indéniable courage de se faire le témoin de l’absurdité de la guerre, et par là de délivrer un message qui n’appartient à d’autre camp que celui de l’authentique humanisme. Une fois donc dépouillé de ses tours quelque peu emphatiques, Le Testament du Kosovo se classe parmi les récits de première main sur une tragédie européenne aux blessures toujours béantes et se hisse au rang du cri de révolte intemporel contre l’abjection.

Frédéric SAENEN

Daniel Salvatore Schiffer, Le Testament du Kosovo. Journal de guerre, Éditions du Rocher, 510 pp., 21 €.

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