Matulu, dépolluant culturel

De mars 1971 à janvier 1974, un ORNI – Objet Revuistique Non identifié – va revenir mensuellement perturber les radars qui balaient le paysage médiatique hexagonal. À ses commandes, un certain Michel Mourlet, cinéphile mac-mahonien selon la terminologie en cours durant la Nouvelle Vague, qui dirigea notamment pendant cinq ans la revue Présence du cinéma.
Le personnel de bord ?
Une bande de copains, parmi lesquels Michel Marmin, Alfred Eibel, Jean-Pierre Martinet, Jacques Lourcelles, autant d’individus que les marges n’effraient pas – ils préféreront d’ailleurs s’y tenir toute leur vie, plutôt que de mener de pétrifiantes "carrières". Mais comme l’écrit François Kasbi, "c’est dans les marges précaires, clandestinement d’abord, que l’on invente, que l’on bricole les révolutions, que l’on fomente les coups d’État amoureux".

À trente reprises donc en quatre années, une machine infernale imprimée sur de larges pages, en petits caractères, chichement illustrée, sera déposée dans les kiosques, jusqu’à atteindre un retentissant tirage de 15000 exemplaires. Voilà qui est très honorable pour une revue aux allures aussi rébarbatives…
Mais d’où vient-elle au juste ?
Et qui vise-t-elle ?
La réponse à ces questions est à chercher dans les sommaires. Certes, pas mal de plumes qui s’y expriment sont "de droite" mais aucune ne se fige dans une posture partisane, doctrinaire, disons-le mot, politique, et détournons-nous-en aussitôt. Buissonnière, hussarde, mousquetaire, stendhalienne, la voilà, la dextre de Matulu.

Paume ouverte, prête au don, à la poignée camarade ou au camouflet insolent. Une main qui aime par-dessus tout feuilleter, caresser, les livres, tous les livres, avec curiosité, appétit, passion. Voilà pourquoi on croisera, dans le carnavalesque défilé des invités, Roger Caillois (vertigineux), Jean Dutourd (évoquant son ami Vialatte), Lucien Rebatet (pour sa dernière interview), Jacques Chessex (à propos de L’Ogre), Paul Morand (impérial), André Fraigneau (la subtilité même), Georges Perros (un homme intègre), Henry de Montherlant (crépusculaire), Roland Laudenbach (sur Nimier), Albert Cossery (une leçon de détachement), Michel Déon (« Toutes nos réalisations trahissent nos rêves »), etc.

Les notes de lecture, parfois très brèves, sont quant à elles autant d’invites à la redécouverte de romans français ou étrangers. Les nombreuses recensions que signa Jean-Pierre Martinet remportent évidemment tous les suffrages ; qui lira sans le moindre frémissement d’émotion son sublime portrait de la poétesse Emily Dickinson pourra avec certitude s’auto-diagnostiquer psychopathe. Ses notules sur Dominique de Roux, Thomas Mann ou Cesare Pavese prouvent quant à elles que la sobriété peut avoir ses cinglances, et l’exigence, du cœur.

Les rubriques théâtre et cinéma constituent une mine pour les amateurs du genre. On en prendra pour seuls exemples l’hommage de Gilbert Chateau à Pierre Brasseur, qui disparaît en 1972, et avec lui le profil de l’acteur "humble, mais superbe", puis l’ultime texte du volume, un salut à Jean-Pierre Melville signé Parvulesco qui ouvre Le Cercle rouge à des voies d’interprétation inouïes…

Une anthologie repose sur des choix, partant des sacrifices. Pas question, après l’avoir amplement remercié pour son salubre et généreux travail, d’asticoter le maître d’œuvre de celle-ci, quant aux exclusions d’un embarrassant dossier sur Arno Breker, du Montherlant éducateur de Matzneff, des pages de Bruno Duval sur Gainsbourg ou encore des propos recueillis auprès de Ravi Shankar en juin 1972. L’on se contentera d’espérer que, séduit par cette première exhumation, un éditeur tout aussi courageux que Max Chaleil aura l’audace de rééditer l’intégralité de Matulu, comme c’est régulièrement le cas pour des revues de bien moindre envergure mais qui eurent l’avantage d’être d’avant-garde n’est-ce pas. 

Dutourd écrivait : "Matulu est un journal qui me plait parce qu’il déteste le mélange des genres, ce qui est la marque de l’honneur littéraire, […] il manifeste avec éclat qu’il se refuse à confondre l’art avec la morale."
Un message qui, plus de quatre décennies après, ne passe toujours pas dans les gosiers étroits des censeurs ni les esgourdes des clercs hémiplégiques. Gageons qu’il sera mieux reçu par ceux qui, ayant poussé leurs premiers vagissements à l’époque où Jacques Lourcelles célébrait le talent de Ferreri avec La Grande Bouffe, se reconnaissent autant d’aïeux spirituels en les auteurs de La Somnolence, Les Deux étendards ou Aziyadé.

Frédéric Saenen

Matulu, Journal rebelle (1971-1974), anthologie établie et présentée par François Kasbi, Les Éditions de Paris, octobre 2017, 480 p., 20 €

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