Les faims dernières de Francis André

Le nom de Francis André (1897-1976) ne dit rien depuis belle lurette au public francophone, car c’est de son vivant que cet écrivain belge entra au purgatoire. Séduit dans les années 30 par le corporatisme de Henri De Man puis engagé dans les rangs de l’Ordre Nouveau, il se verra condamné à trois ans de prison au sortir de la Seconde Guerre mondiale. La carrière littéraire de ce « poète paysan » (à moins que ce soit l’inverse) s’annonçait pourtant prometteuse, lui qui avait été repéré par le prolétarien Augustin Habaru et avait déjà publié quelques titres très favorablement reçus par la critique.

Parmi ceux-ci figure le remarquable Les Affamés, que les Éditions Weyrich republient dans une collection opportunément baptisée « Regains ». Il s’y trouve en effet, du moins dans les pages d’incipit, des accents de Giono – pas de l’auteur de la Trilogie de Pan, mais de celui qui signa Le Grand troupeau, où résonne l’écho des grandes conflagrations de 14-18.

En un peu plus de cent pages, Francis André relate quant à lui le calvaire traversé par les prisonniers de guerre belges, déportés en Allemagne dans la perspective d’être engagés comme travailleurs à la solde de l’occupant. Ceux qui refusaient de se soumettre à ce « STO » avant l’heure se voyaient maintenus dans des conditions de dénuement extrême, leurs gardiens comptant que l’inanition finirait par les convaincre de se résigner.

Le témoignage livré par Francis André est à plus d’un égard bouleversant. D’abord, parce qu’il évoque une réalité oubliée des camps de prisonniers au XXe siècle. Son récit se hisse dès lors au rang d’une Condition inhumaine, dégagée des contingences historiques qui la suscitent et ramenant les infortunés qui la partagent à leurs instincts premiers de survie, les poussant à l’abandon des principes de la civilité comme de la civilisation. Un quignon d’ersatz de pain n’est plus guère partageable dans un contexte de lutte darwinienne ; c’est à qui saura s’en emparer et le conserver – quitte à engloutir en deux bouchées cette pâte infâme.

Mais ce qui fait de ce texte un très grand livre, c’est la prose implacable qui le porte. Francis André a déroulé comme peu ont su le faire la partition de la famine et il a sondé ses effets sur la morale, mais aussi le psychisme et l’organisme du régiment de crevards rassemblés là. Revenu au pays après avoir enduré cette expérience-limite, Francis André retrouvera sa famille et son foyer, le défilé des jours marqués par les salubres travaux aux champs. Pourtant cet homme, chargé de ses souvenirs de la maison des morts, est marqué à vie. Il est libre, certes, « Mais le canon, la faim, les morts et les absents qu’on a dans la pensée, ça fait des taches dans le soleil ». Un devoir de lecture et de mémoire, à remplir avant le terme de 2018.

Frédéric Saenen

Francis André, Les Affamés, Weyrich, 2017, 12,50 €

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