Faire face avec Élie Faure

Ils ne sont pas légion, les écrivains qui, au seuil de leur œuvre, en appellent à son autodafé. Élie Faure l’osa pourtant, en plaçant la dédicace suivante en exergue de La Sainte Face : « Aux soldats qui ont vécu sous le fer, respiré le feu, marché dans le sang, dormi dans l’eau, je donne ce livre cruel pour qu’ils le brûlent. » Un an avant les commémorations du centenaire de 1914, la republication de ce texte stupéfiant apparaît comme une initiative aussi déraisonnable que courageuse, que seul un éditeur de la trempe de Bartillat pouvait mener à bien. Que le voile se déchire…


En août 1914, Faure est un homme mûr (il a 41 ans) qui a déjà derrière lui la publication de trois volumes – sur les quatre qu’elle comptera – de sa monumentale Histoire de l’art. Tenant par la branche familiale de la famille Reclus (qui donnera, entre autres sommités, les géographes Élisée et Onésime Reclus), Faure a été sur les mêmes bancs d’école que Léon Blum, dans la division supérieure Lettres du Lycée Henri IV, et il a notamment suivi les cours de Bergson. En 1902, il commence à collaborer au journal L’Aurore, où quelques années plus tôt il faisait paraître une lettre de soutien à Dreyfus, dans le sillage du « J’accuse » de Zola. Sa brillante carrière de médecin ne lui fera jamais perdre de vue sa passion pour les arts et il côtoie alors les plus grands noms de la peinture et de la sculpture de l’époque. Puis ce seront les cours dispensés à l’Université « La Fraternelle », qui lui donneront l’idée de rassembler ses connaissances dans une somme à maints égards indépassable.


Un homme de lettres mais aussi d’engagement, on le constate. Un homme qui ne recule pas devant l’horreur à laquelle il se retrouve confronté très tôt, lorsqu’au tout début du premier conflit mondial, il est mobilisé en tant que médecin aide-major, auprès des blessés qu’accueille le collège oratorien de Juilly ou durant la bataille de l’Aisne… Cette première expérience – ce « dépucelage de l’horreur » si l’on voulait paraphraser Céline – plonge Faure dans un grave état de neurasthénie, qui l’amène en convalescence. Sur sa demande cependant, il est réintégré dans l’armée en mars 1916, et là, il agrippe la guerre à bras le corps. Les obus, les gaz asphyxiants, les corps déchiquetés des camarades, la boue partout, la trouille qui vrille les tripes, la mort qui fauche toujours plus large… Faure fait face. À la lueur d’une bougie, rencogné dans le trou ébranlé de secousses et qui peut devenir d’une minute à l’autre sa tombe, il couche sur le papier les réflexions les plus étonnantes qu’on puisse lire sur cette suprême épreuve qu’est la guerre. Il prend part au combat, le clerc, il plonge dans le feu, l’intellectuel qui avait embrassé du regard la création des Égyptiens, des Grecs, des Romains, du monde renaissant. Il vit des mois entiers dans l’insomnie, à l’écoute des grandes conflagrations, comme prenant le pouls d’une humanité tantôt déchaînée tantôt moribonde. Quatre éclats d’obus, reçus en plus d’autres blessures, marquent la fin de son activité de combattant, ce qui ne l’empêchera pas de poursuivra courageusement son travail de médecin jusqu’à la fin du conflit. En 1919, la Légion d’honneur rejoint sur sa poitrine la Croix de Guerre.


Le parcours de Faure est exemplaire à plus d’un titre et il compte parmi les rares à pouvoir se targuer d’avoir connu dans sa totalité le théâtre des opérations, depuis ses coulisses jusqu’aux premières loges. « Près du feu », « Loin du feu », « Sous le feu », ainsi s’intitulent les parties qui composent le triptyque de La Sainte face. Preuve que le tropisme qui meut cette œuvre s’organise bien autour d’un unique foyer, et que Faure y aura occupé assez de positions pour livrer des observations autorisées.


Dans le vaste corpus de textes que suscita la Première Guerre mondiale, La Sainte face occupe une place singulière, car elle est irréductible à quelque genre littéraire que ce soit. Nous n’avons affaire là ni à un roman ni à proprement parler à un énième témoignage, mais bien à un magma de méditations auxquelles le fin connaisseur ès arts qu’était Faure a appliqué une mise en forme tirée au cordeau. Bien que finement ciselées, ses phrases bouillonnent, simplement parce qu’elles ont été écrites au plus vif des combats et non plusieurs années plus tard ; elles ne ressortissent pas de la mémoire, encore moins d’une entreprise de reconstruction littéraire, mais d’un vécu immédiat, dont Faure perçoit avec lucidité le gigantisme. La violence du conflit et le chaos des perceptions s’en trouvent alors transmués en une Tragédie que la destinée impose aux individus comme à la civilisation tout entière. Mais Faure, qui n’est pas Romain Rolland, ne prétend pas se placer au-dessus de la mêlée. Il s’en abstrait plutôt, et c’est par cet exercice spirituel intense qu’il parvient à en distinguer la vérité nue : par-delà les traits tirés des soldats écrasés par la peur, la stupeur gravée par le néant sur les visages des cadavres, les mimiques inquiètes des civils de l’arrière que travaille l’impératif de jouir en hâte de la vie, ce sont les innombrables facettes de la Guerre que distingue Faure, et qu’il fond en une seule Figure.


L’explication du titre – qui impose d’emblée, et de façon un peu biaisée, une inflexion religieuse quand à l’ensemble du livre – n’est jamais définitivement proposée, mais elle est distillée dans maints passages, comme celui-ci : « Quand ils entrent dans la bataille, ils ont la face grave et triste, celle qui trahit à la fois la fatigue et la résignation tragique au destin qui marche à grands pas. Au retour, on dirait des loups déchirés. Ils passent, courbés de misère, la gueule livide et terrible, suant le désespoir en grumeaux de terre et de sang, regardant d’un œil farouche quiconque n’est pas comme eux, sordides, sentant la bête, – et ils sont comme cela en Europe vingt millions de crucifiés montant, sous la pluie de fer enflammée, leur calvaire de trente mois […] »


La vision de la guerre nourrie par Faure ne s’explique ni par la politique ni par l’histoire ; elle est ancrée dans le donné biologique de l’homme. Elle est cette énergie quasi dionysiaque qui dépasse les êtres, les abolissant dans leur unité, les méprisant dans leur masse. Elle permet de représenter, à une échelle grandiose, le véritable « drame de la liberté » : « Vainqueurs ? Vaincus ? Qu’importe, puisque nous donnons de nous-mêmes au-delà de ce que nous pouvons donner, puisque nous vivons dans une sorte d’ivresse exaltée et monotone, automates emportés dans le tourbillon du drame comme ces bouts de papier et de paille qui volent dans le sillage des grands trains. » Vision ambivalente du dépassement de soi que permet cet élan, et qui n’est pas sans rappeler, à certains moments, les éblouissements que confie avoir éprouvés Drieu. « Tous ceux qui vont au feu connaissent ce grand vide exalté au moment de l’action. » : ne croirait-on pas lire une citation de La Comédie de Charleroi ?


À la différence de Drieu, Faure ne (se) prépare pas le lit de l’extrémisme politique quand il évoque ses sentiments profonds ou le relativisme de jugement qui naît dans sa conscience. Il y a plutôt chez lui l’acceptation d’une nécessité, la conscience que tout cela fait partie d’un jeu, est le jeu même de la vie. « On retrouve dans la guerre, élevé et abaissé jusqu’à ses frontières extrêmes, le contraste habituel que toutes les actions humaines, sans exception, montrent à qui veut les regarder. Les fleurs les plus splendides poussent toujours dans la terre la plus profondément nourrie de pourriture et de ferments. »


Ce n’est pas l’objectivité du scientifique qui permet à Faure de prendre du champ par rapport aux événements, mais plutôt sa perception fine d’âme artistique qui lui fait éprouver la guerre comme une expérience esthétique absolue. Faure assiste ainsi au défilé des éclopés ou aux saccades mille fois répétées d’une pièce d’artillerie comme s’il s’agissait d’une « féerie » (le terme revient à quelques reprises sous sa plume). À d’autres moments, il se dépeint comme immergé dans un univers wellsien, « ce terrible désert, vide d’hommes, plein d’éclairs et de volcans, ces cités souterraines invisibles où des outils mathématiques forgent et distribuent la mort... » Il accepte même de voir s’écrouler des cathédrales bombardées, puisque ainsi le veut la logique même de la dynamique de destruction-construction qui caractérise la vie.


À le suivre, il faut admettre que si « tout est jeu » comme il l’écrit, finalement, tout se justifie. Même l’injustifiable. Faure consacre quelques pages (difficiles à encaisser aujourd’hui) à douter des vertus des pacifistes, dont les efforts sont selon lui totalement vains et les espoirs absurdes. Faure les dépeint, dans un passage impitoyable, comme des apeurés de tout et qui sont finalement aussi responsables du désastre que les bellicistes : « C’est toi, toi qui ne veux plus rien, qui a voulu la guerre. Comprends-tu ? Comprends-tu qu’aussitôt qu’on n’ose plus vivre, la mort vient ? » Mais le plus dur reste à venir, et est quasiment inconcevable sous la plume d’un homme qui, vingt ans plus tard, vomira tous les fascismes et soutiendra la République espagnole. Il s’agit de la caution apportée aux bénéfices du colonialisme. Encore une fois, l’argumentation de Faure n’a rien de conventionnel, puisqu’il ne défend pas cette idée en s’appuyant sur l’argument classique du service qu’auraient à rendre les peuples soumis à leur nation conquérante. « La grandeur des civilisation, comme la grandeur de l’homme, nécessite en-dedans d’elle-même des carnages monstrueux. Mais c’est comme le cours des fleuves. Ils ne sont utilisables que s’ils sont canalisés et si l’homme est capable d’en changer la puissance aveugle en poème spirituel. » Dès lors, d’après Faure toujours, « il est donc permis à des hommes d’Europe, quand il sont attaqués par d’autres hommes d’Europe, de précipiter contre eux des noirs, des jaunes, des cuivrés ou des olivâtres. » Expliquant qu’il n’est aucune civilisation qui n’entretienne à un moment de son existence le sentiment de sa supériorité sur les autres, Faure poursuit son raisonnement : « je ne puis voir, dans le fait d’employer aux fins d’une civilisation élevée ceux qui n’ont pas ou n’ont plus le pouvoir d’en imaginer une, qu’un signe de grandeur. Ils ignorent pourquoi ils se font tuer ? C’est qu’ils ne savent pas pourquoi ils vivent. […] Qu’importe que nous enlevions un noir à ses idylles et à ses massacres candides s’il participe à sauver et à accroître une forme de grandeur que nous sommes les seuls à représenter ici-bas ? »

La pensée de Faure demeure insaisissable au fil de ces pages, tant elle est atypique, mouvante et à la fois unifiée par des motifs récurrents. C’est en somme une symphonie plus qu’un discours, que l’on voit se développer, se perdre puis se reprendre, au fil de ses élans sincères, ses repentirs, ses effarements. Hissées au rang de la poétique (au sens étymologique du terme, soit de la « création »), les visions de Faure se veulent dénuées du filtre trompeur et des œillères encombrantes de la morale. L’engagement de son fils au combat n’ébranlera pas Faure dans ses conceptions. Comble de l’insensibilité ? Aveuglement ? Peut-être… Mais en cohérence avec une vision de la vie dont jamais il ne se départ : « Que mon fils, comme je l’ai fait, et tous les fils des hommes, acceptent sans fléchir, puisqu’il s’impose, le rude moyen de la guerre, pour conquérir l’Illusion de leur personnelle vertu. »


Œuvre troublante, unique en son genre et dépassant très largement le cadre temporel dans lequel elle s’inscrit, La Sainte Face dérangera. Car, dans ce miroir tendu à un siècle de distance, c’est une part de notre vérité la plus profonde, donc la moins admissible, qui se reflète.


Frédéric Saenen


Élie Faure, La Sainte Face suivi de Lettres de la première Guerre mondiale, Préface de Carine Trevisan, Éditions Bartillat, Collection « Omnia », avril 2013, 430 pp., 14 €

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