Les meilleurs extraits de la rentrée littéraire de septembre 2017 sélectionnés par Annick Geille.

Kaouther Adimi. Extrait de : Nos richesses

EXTRAITS >

11 septembre 1942

Les rayons de la librairie toujours vides. J'ouvre chaque jour car des amis ou des inconnus passent me voir pour parler. On y est : Les Vraies Richesses sans livres.

8 novembre 1942

Soirée chez Max-Pol Fouchet qui a beaucoup insisté pour que je sois là. Je crois que j'avais l'air lugubre, emmitouflé dans mon pardessus noir que je n'ai pas quitté. Il y avait beaucoup de monde. J'ai eu la joie de croiser René-Jean Clot et Frédéric Jacques Temple, jeune casqué arrivé en Algérie au début de l'été, qui aime écrire et qui a du goût pour la belle poésie. Était également présente la chansonnière juive, Agnès Capri, réfugiée à Alger. L'ambiance était électrique, tout le monde parlait à mots couverts de quelque chose qui allait se produire dans la nuit. Je suis rentré chez moi vers 4 heures du matin et une heure après, les Américains débarquaient ! Max-Pol redoutait que nous soyons arrêtés et nous avait réunis pour nous protéger.

Nous sommes soustraits à l'autorité de Vichy et devenons capitale de la France libre !

12 novembre 1942

Je croule sous les demandes et les commandes. Le papier circule de nouveau.

21 novembre 1942

Camus est bloqué au Chambon-sur-Lignon où il se soignait. Il devait rentrer en Algérie par bateau mais le débarquement l'a pris de court. Sa femme Francine, qui est revenue avant lui, me confie qu'il est dans une situation financière compliquée. Malheureusement, je ne trouve aucun moyen de lui faire parvenir de l'argent en France à cause de la coupure entre les deux pays.

2 décembre 1942

De nouveau mobilisé, je rejoins le gouvernement provisoire comme adjoint de l'amiral Barjot chargé de la propagande. Je dirige désormais le service des publications au ministère de l'Information. Nous avons le projet de créer les « éditions de France ». Un jeune homme mobilisé m'a demandé pourquoi je n'écrivais pas, moi qui aimais tant la littérature. Je n'ai pas osé lui répondre qu'écrire m'ennuie. Moi, j'aime publier, collectionner, faire découvrir, créer du lien par les arts !

11 décembre 1942

J'ai dîné avec Soupault qui m'a raconté son voyage à vélo à travers la Tunisie. Il a réussi à partir la veille de l'invasion de Tunis par les troupes allemandes. Il est ensuite retourné chercher Gide avec un avion militaire. Heureux de cette rencontre. Nous avons longuement discuté d'une collection que nous pourrions lancer ensemble. Il s'agirait de livres de poche pour les cinq continents qui paraîtraient en cinq langues. Projet ambitieux (surtout par les temps actuels) mais tellement nécessaire !

17 décembre 1942

Je mène une vie assez étrange entre la mobilisation qui m'enferme dans les casernes et mes rares moments de liberté où je rencontre des tas de gens. Depuis le débarquement, des écrivains, des artistes, des hommes et des femmes de partout arrivent à Alger. C'est une drôle de période.

5 mars 1943

Dîner avec Gide et Saint-Exupéry, tous les deux installés désormais à Alger. Saint-Exupéry m'a semblé déprimé, les Américains refusent de le laisser voler. Il a réussi à ne pas trop montrer sa frustration pour ne pas gâcher le repas et il a disputé une belle partie d'échecs avec Gide. Il a aussi animé la soirée avec des tours de cartes et de prestidigitation. Il avait apporté son exemplaire unique du Petit Prince publié aux États-Unis. Il a refusé de me le prêter et ne m'a laissé le regarder qu'assis à côté de lui. C'est une très belle édition, l'impression des dessins est réussie. J'ai tenté de convaincre Antoine de me laisser publier son texte ici, à Alger, car je suis certain qu'il aurait beaucoup de succès mais il a refusé. Il craint que l'édition ne soit moins bien que celle des États-Unis et il a raison, je n'ai pas les moyens nécessaires pour réaliser ce type de travail.

Avant que je m'en aille, Gide m'a pris à part pour me parler de son projet de revue qui permettrait de diffuser la pensée française dans le monde. Il a peur de ce que devient La Nouvelle Revue française, contrôlée par les Allemands à travers Drieu La Rochelle, même si l'éditeur Jean Paulhan veille comme il peut avec l'appui de Gaston Gallimard. Gide en a déjà parlé au jeune Jean Amrouche qui est très emballé et qui compte s'installer bientôt à Alger. J'ai dit à Gide tout le bien que je pensais des poèmes d'Amrouche que Guibert m'avait fait parvenir. Jean est un curieux personnage : kabyle, chrétien, français, d'origine algérienne, enseignant les lettres à Tunis. Nous pouvons faire ensemble quelque chose de très bien.

3 avril 1943

Beaucoup de déplacements avec le Gouvernement provisoire. Heureusement les amis et Manon sont là pour s'occuper des Vraies Richesses. Du travail la nuit sur les manuscrits et le projet de revue avec Gide et Amrouche. Le titre est trouvé, ce sera L'Arche.

20 mai 1943

J'apprends à l'instant la démission de Drieu de La NRF. L'Arche est en bonne position pour devenir la grande revue française de l'après-guerre.

12 juin 1943

De nombreux auteurs français signent chez moi. Mon catalogue n'a jamais été aussi riche : Bernanos, Giono, le fidèle, Bosco. Je publie aussi des auteurs étrangers : Austen, Moravia, Silone, Woolf.

27 juin 1943

Le gouverneur promet aux musulmans monts et merveilles. Les grandes familles de colons sont furieuses. Qui sait, peut-être qu'après la guerre, nous aurons un pays plus juste.

30 juin 1943

Lu toute la soirée, Attendu que..., un inédit de Gide. J'ai été tellement ébloui par ce texte que je lui ai proposé 20 % sur les droits. Gide a refusé, il m'a dit vouloir 10 % comme tout le monde et m'a informé qu'il refuserait de toute façon de signer un contrat car ce n'est pas sa manière de faire. Je lui donnerai 15 %.

11 juillet 1943

Grâce aux amis pilotes, je diffuse mes livres au Liban, en Égypte, en Amérique du Sud. Avant de partir en mission, ils passent aux Vraies Richesses prendre des ballots de livres et les vendent ensuite à des libraires sur place. Je suis un éditeur international !

Je reçois aussi beaucoup de lettres d'Armand Guibert qui vit désormais au Portugal. Il me parle de Fernando Pessoa qu'il faut absolument, me dit-il, traduire et faire venir en France. Bien sûr, il conclut par des reproches : Vous m'oubliez. Vous ne pensez plus à moi... J'aime beaucoup Armand bien que ses nombreuses et longues lettres me prennent un temps fou. Si je ne réponds pas assez rapidement, il se vexe et m'inonde de récriminations. L'homme a ses habitudes : il exige de chacun de ses correspondants un beau timbre sur l'enveloppe.

27 septembre 1943

Amrouche demande au commissaire à l'information l'autorisation de faire paraître L'Arche, ainsi qu'une allocation mensuelle du contingent de papier nécessaire et une subvention exceptionnelle de 250 000 francs pour nous aider au lancement de notre revue.

7 octobre 1943

Frédéric Jacques Temple m'a confié une dizaine de poèmes. Je lui ai offert un de mes exemplaires personnels de Noces. Il s'apprête à partir pour l'Italie avec le Corps expéditionnaire français du général Juin et emporte le livre de Camus avec lui. Je garde précieusement ses textes. Il faudra en faire quelque chose un jour car ils sont très beaux et méritent d'être lus. Il a promis de m'écrire depuis le front.

19 octobre 1943

On m'a appelé pour me prévenir qu'un colis était arrivé pour moi via la valise diplomatique de Londres. S'y trouvaient des photos du tirage d'un texte intitulé Silence de la mer et un petit mot à l'intérieur écrit au crayon à papier : «prière de réimprimer tout de suite ». Le nom de l'auteur, Vercors, m'est totalement inconnu. Ce que j'en comprends: le texte, assez court, un récit ou une nouvelle, a été publié clandestinement par les éditions de Minuit, l'an dernier, avant d'être réédité aux éditions Cahiers du silence, en juillet, en Angleterre. On me demande de réimprimer sans plus d'instruction. Rien sur le nombre d'exemplaires ni sur la manière de procéder (dois-je conserver le nom de l'auteur ?).

Comment a-t‐on su que j'existais ? Étrange.

20 octobre 1943

J'ai commencé à lire le texte de Vercors et je n'ai pas pu m'arrêter avant d'avoir terminé. Il me faut absolument le publier. Je l'ai montré à mon imprimeur, Emmanuel Andreo, qui l'a lu devant moi. Il m'a demandé de lui accorder une journée.

21 octobre 1943

Emmanuel sort à l'instant des Vraies Richesses. Il a collecté tout le papier qu'il a pu trouver de toutes les couleurs et de tous les styles possibles. Il en a assez pour tirer 20000 exemplaires du Silence de la mer ! Ce sera un tirage multicolore sur papier vert, jaune, rose... mais ce sera lisible ! Nous lançons immédiatement l'impression.

© Seuil 2017

© Hermance Triay

 

Quatrième de couverture > En 1935, Edmond Charlot a vingt ans et il rentre à Alger avec une seule idée en tête, prendre exemple sur Adrienne Monnier et sa librairie parisienne. Charlot le sait, sa vocation est d'accoucher, de choisir de jeunes écrivains de la Méditerranée, sans distinction de langue ou de religion. Placée sous l'égide de Giono, sa minuscule librairie est baptisée Les Vraies Richesses. Et pour inaugurer son catalogue, il publie le premier texte d'un inconnu : Albert Camus. Charlot exulte, ignorant encore que vouer sa vie aux livres, c'est aussi la sacrifier aux aléas de l'infortune. Et à ceux de l'Histoire. Car la révolte gronde en Algérie en cette veille de Seconde Guerre mondiale.

En 2017, Ryad a le même âge que Charlot à ses débuts. Mais lui n'éprouve qu'indifférence pour la littérature. Étudiant à Paris, il est de passage à Alger avec la charge de repeindre une librairie poussiéreuse, où les livres céderont bientôt la place à des beignets. Pourtant, vider ces lieux se révèle étrangement compliqué par la surveillance du vieil Abdallah, le gardien du temple.

Née en 1986 à Alger, Kaouther Adimi vit à Paris. Nos richesses est son troisième roman, après L'Envers des autres (Prix de la vocation, 2011) et Des pierres dans ma poche (Seuil, 2016).

Pages choisies par Annick Geille

Kaouther Adimi, Nos richesses, Seuil, août 2017, 224 pages, 17 €

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