Bernanos, sous le soleil de l’anecdote

                   

On sort peu convaincu de l’utilité de la biographie que le grand reporter Philippe Dufay consacre à Georges Bernanos. Les éditions Perrin nous ont habitués à mieux en la matière, ne fût-ce qu’avec le récent et magistral travail de Kauffmann sur Édouard Drumont – et que Dufay aurait dû mieux consulter, par exemple au moment de retranscrire, page 91, l’épitaphe qui ornait jadis la tombe de l’antisémite, avant d’être effacée sur décision des pouvoirs publics : La France juive y était qualifiée d’œuvre « immortelle », et non « inoubliable ».

Le biographe verse  en outre dans la facilité dès qu’il sort de son sujet et aborde certains autres contemporains capitaux. Ainsi, face à l’admiration exprimée par Bernanos envers Voyage au bout de la nuit, Dufay s’interroge : « […] qu’est-ce que peuvent avoir en commun un royaliste très chrétien et un médecin agnostique sinon athée, désabusé et cynique ? […] Rien, si ce n’est peut-être l’esprit antibourgeois et l’antisémitisme. »  Or, le rapprochement des deux hommes n’est guère admissible sur cette base en 1932. Bien malin d’ailleurs qui aurait à l’époque pu pressentir l’idéologie vers laquelle allait s’orienter Céline, et la dose de rage qu’il allait injecter dans ses futurs pamphlets ; l’anachronisme est flagrant.


Ces maladresses seraient négligeables si l’ouvrage s’avérait à la mesure, à la carrure même, d’un romancier et polémiste dont le nom rime avec le mot « colosse ». Certes, les chapitres regorgent de détails qui révèlent les zones claires aussi bien que les ombres de ce  personnage éminemment complexe. On voit ainsi Bernanos refuser d’être bourreau (de surcroît d’une femme) et donc préférer soudoyer un camarade pour  se faire remplacer plutôt que d’être parmi le peloton chargé d’exécuter Mata-Hari ! On assiste également à ses entrechats malhabiles – et, faut-il le préciser ?, en grande part motivés par des besoins financiers – entre L’Action française du Maître Maurras et Le Figaro du richissime parfumeur Coty, pour finalement devenir un dissident au sein de toutes les droites.

L’anecdote a cependant tôt fait de reprendre le dessus. Un exemple : à s’en tenir au récit qu’en fait Dufay, le lecteur a l’impression que Bernanos a passé sa vie à déménager davantage qu’à écrire. Bien sûr, on le rencontre en Espagne, en  Afrique du Nord, en Amérique du Sud, et il changea quelque trente fois de domicile ; mais son cosmopolitisme fut celui d’un errant par nécessité ou par impulsion avant que d’être celui d’un globe-trotter assumé avec bonheur. Son plus important legs ne réside pas dans la trajectoire de son existence mais dans cette œuvre qui semble figurer l’oxymore du « soleil noir », tant lumière et noirceur, bien et mal y fusionnent avec une puissance difficilement égalée depuis.

Pour le reste, oui, c’est bien le Bernanos que nous connaissons qui évolue ici, combatif, animé par l’énergie du désespoir et de la foi conjugués,  farouchement libre. Il manque toutefois à ce livre une centaine de pages, où nous entendrions rugir et penser Bernanos. Des pages où son style viendrait mettre de la chair, du muscle et du sang sur ce squelette, certes fort bien articulé, mais qui au final ne dépasse pas en intérêt une notice de la Pléiade étoffée.


Dufay nous montre donc Bernanos en corps mobile, aimant, créant, procréant, souffrant ; il nous prive trop hélas des éclats de sa voix et des éclairs de son esprit.

Frédéric SAENEN   


Philippe Dufay, Bernanos, Éditions Perrin, 270 pp., 23 €.

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