Le Drageoir aux épices de Huysmans

La fin de l’année 2019 voit les fées littéraires se pencher sur Joris-Karl Huysmans : une exposition au musée d’Orsay (26 novembre 2019 - 1er mars 2020), une édition de luxe d’À Rebours, et un volume Romans & Nouvelles dans la prestigieuse collection de la Pléiade vont consacrer cet écrivain décalé, bien trop souvent négligé pour raisons de difficile à lire… et injustement oublié comme poète. D’autant plus qu’il est l’un des pères fondateurs du poème en prose.
L’universitaire Jean-Pierre Bertrand – par ailleurs collaborateur de l’album de la Pléiade – a édité ce volume et éclaire de ses notes et préface ces drôles de poèmes en prose qui, parfois, semblent s’apparenter à des micros-nouvelles, comme en a le secret Régis Jauffret. Une écriture alerte, colorée, charnelle au rare pouvoir de suggestion…

Huysmans est donc entré en littérature par la poésie, une entrée remarquée, de biais, pourrait-on dire, car ses poèmes n’étaient pas en vers mais en prose, osant reprendre l’initiative d’Aloysius Bertrand et tentant de marcher sur les traces de celui qui a définitivement imposé cette forme nouvelle, Charles Baudelaire. D’ailleurs, il n’y a que cinq années qui séparent Le Drageoir aux épices du Spleen de Paris.
Un passage de témoin, une forme de jeu qui font que les deux recueils résonnent de pair et dessinent le début d’un chemin que d’aucuns suivront aveuglément : Mallarmé, Rimbaud, Laforgue… jusqu’à Max Jacob. Un âge d’or qui s’étend entre 1842 et 1917. Par la suite, la banalisation du genre ne produira plus d’effet d’annonce ; d’ailleurs Francis Ponge en parlera comme d’un proème qui aurait perdu sa conscience devenant une manière de plus. Exit l’expérimentation qui en firent ses heures de gloire.

Mais qu’est-ce qu’un poème en prose ? Une volonté de s’arracher du dogme, un procédé que l’auteur utilise pour faciliter la lecture, aider le lecteur à pouvoir s’interrompre sans perdre le fil ; il n’y a pas de sens linéaire, de continuité, comme les poèmes du Moyen-Âge qui s’étiraient sur des centaines de pages. Le poème en prose véhicule aussi une totale liberté : chacun prend ce qu’il veut. Il est doté d’une étrange autonomie qui autorise la fragmentation sans dénaturer le sens…
Au fil du temps, Huysmans a délaissé Le Drageoir aux épices, refusant les rééditions, misant plutôt sur la nouveauté des Croquis parisiens, ce qui se comprend à la lecture, le romancier cherchant à asseoir À Rebours et à s’extraire d’une entreprise naturaliste. Néanmoins, les deux recueils sont bien marqués d’une griffe qui impose la singularité d’un écrivain-poète en devenir…

François Xavier

Joris-Karl Huysmans, Le Drageoir aux épices suivi de Croquis parisiens, édition de Jean-Pierre Bertrand, Poésie/Gallimard, octobre 2019, 288 p.-, 9,30 €

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