Juan Asensio, l'exigence du critique littéraire


Juan Asensio se présente volontiers comme l’un des 

derniers « vrais » critiques littéraires voire le seul de son espèce, anime le site Stalker depuis mars 2004 et collabore avec plusieurs revues. Egalement essayiste, il est l’auteur d’une œuvre publiée qui entend rompre avec l’air du temps en proposant des textes hiératiques sur George Steiner, Joseph de Maistre et une très belle méditation sur Judas Iscariote. Ayant une place à part dans le paysage littéraire contemporain, une place qu’il s’est donnée en s’inscrivant dans la lignée de sa figure tutélaire, Léon Bloy qui écrivait en programme de son journal Le Pal : « J’ai longtemps cherché le moyen de me rendre insupportable à mes contemporains », Juan Asensio possède la volonté d’en découdre et l’exigence de ne rien laisser passer, a ses bêtes noires ainsi que ses rares élus. Avec Bloy, la proximité stylistique est réelle et, selon le mot d’Albert Londres, il porte lui aussi la plume dans la plaie.

Rencontre avec le moins fréquentable des contemporains qui depuis toujours s’intéresse à la figure du Diable dans la littérature, c’est-à-dire un peu à lui-même.

 

Alors, Juan Asensio, vous prenez-vous pour Léon Bloy ?

 

Non, pour la simple et bonne raison que, si Léon Bloy appartient bel et bien à mon « ciel des fixes » selon la belle expression de Charles Du Bos, il n’est absolument pas à mes yeux une figure tutélaire. Je n’en ai du reste aucune, même si je ne cesse de lire et relire des écrivains tels que Broch, Faulkner, Bernanos (qui me fit découvrir Bloy et Hello), Shakespeare, Conrad, Melville, Rimbaud ou encore Penn Warren. Bloy, je l’ai lu, relu, encore relu, j’ai lu tout ce qu’il a écrit, fébrilement, j’ai lu tout (ou presque tout, restons prudent) ce qui a été écrit sur lui, y compris les vagues fulminations de Marc-Édouard Nabe qui, pour le coup, prétend être le seul et le plus digne héritier du « Mendiant ingrat », qui mériterait à ce titre que vous lui posiez votre question.


Je vous invite à lire un texte comme le bref et remarquable L’Âme de Napoléon et de poursuivre immédiatement, pour que l’effet soit le plus saisissant possible, par la lecture du Régal des vermines que la critique journalistique salua comme un jet d’acide et qui ne me semble qu’un jet de bave de nourrisson, et d’en tirer un constat implacable contre la prétention, aussi peu fondée que ridicule, de Nabe.


D’un côté, un style flamboyant qui ne se contente pas d’éructer mais, un genoux à terre, se met au service de l’idée de la beauté, de l’écriture, de l’Invisible, de Dieu bien sûr, mais surtout d’une certaine vision de l’homme qui, depuis la Chute, est, ne peut être que retournée, vue au travers d’un miroir déformant et comme en énigme, selon la parole mystérieuse de l’apôtre.


De l’autre, qu’avons-nous ? Quelques pollutions adolescentes dignes d’un Lautréamont qui aurait confondu création et masturbation, une petite musique aigrelette dont la gamme semble avoir été apprise grâce à la lecture de la quatrième de couverture du Voyage au bout de la nuit. Et surtout, et surtout, chez Nabe qui, comme Gabriel Matzneff mais avec tout de même moins de classe et d’ironique drôlerie, semble atteint d’un étrange syndrome d’hyper-sexualité sans doute plus phantasmée que réelle, une complaisance pour le sexe et la gauloiserie dignes d’un soudard jeté dans un bordel après 18 années de bagne et de pain rassis. Lorsque Léon Bloy questionne l’écriture sainte, de manière aussi peu rigoureuse, d’un strict point de vue herméneutique, qu’intuitive et géniale, il propose à ses lecteurs une vision grandiose dans laquelle l’homme est le seigneur misérable de la Création, qu’il domine par la douleur, comme le surent Blanc de Saint-Bonnet mais aussi Baudelaire. Même la descente dans les égouts, chez Bloy, par exemple dans Le DésespéréLa Femme pauvre ou bien les fascinantes Histoires désobligeantes, a valeur de catabase et de parabole. Il s’agit, toujours, de chercher la figure du Christ dans les ordures, alors que Nabe, lui, semble confondre le Christ avec les ordures. Et de ne proposer, de la figure du Supplicié, que la version répétitive, saugrenue et adolescente de ce contre-Christ diabolique a la verge immense et dressée, dont les pattes de bouc enserrent un lien autour du cou d’une femme nue qui tourne de l’œil, de plaisir bien évidemment, peint par Félicien Rops qui, du satanisme au moins, donne une vision parfaitement conforme à l’air du temps aurevillien et huysmansien.


Comme Lautréamont, Nabe a fait descendre Dieu au bordel mais, alors que nous avons dans Les Chants de Maldoror une œuvre aussi complexe que dérangeante, Nabe, tout empêtré dans les jupons, jouit du seul plaisir de la chair mécanisée, oublie le Christ et Dieu dans les alcôves et, pour le coup comme Matzneff, est incapable de se contenir : il faut écrire, encore et encore, alors que Nabe a tout dit dans son Alain Zannini quitte ensuite, comme Gab la Rafale une fois de plus, à se plaindre qu’il faut se taire, que l’adoration véritable ne peut se faire que dans et par la retraite solitaire. Mais qu’ils se taisent donc, nos bavards, qui les empêche de filer au désert ? Nous attendons que Nabe sorte du bordel et s’enferme dans une cellule monacale pour extraire de son talent, surestimé par une poignée d’excités quoique réel, le fameux jet d’acide qui distingue toujours les grands écrivains.


Ce long détour pour vous dire que, depuis que j’écris, je sais rester à ma place, aussi modeste que réelle mais néanmoins très importante, essentielle même, puisqu’il s’agit, en somme, de juger : je suis un critique littéraire, c’est-à-dire un lecteur et un juge, une espèce de Jean-Baptiste Clamence esseulé qui vit sa passion comme une véritable mission, et qu’importe que je m’avance au sein d’une colonne de silence et que, bien évidemment, nombre de crachats me tombent dessus. Je suis un essayiste qui ne se prend pas pour un écrivain et qui met son talent, si tant est qu’il en possède un, au service d’œuvres qu’il considère plus grandes que la sienne. En quelques mots : Marc-Édouard Nabe, comme tant d’autres, se sert. Moi, je me mets au service de, je tente de servir les écrivains et même, en les desservant par une critique qui peut être négative voire féroce, à les servir encore.

 

Je rebondis sur votre définition du critique littéraire : « un lecteur et un juge ». Qui vous permet de juger, et à partir de quelles justifications de votre propre compétence ? L’auteur de travaux remarquables sur tel ou tel sujet est amené à juger ses pairs qui s’aventurent dans son domaine de compétence, comme Jean-Yves Tadié sur Proust ou Hélène Maurel-Indart pour le plagiat littéraire, par exemple. Mais vous, à part un travail inachevé sur le Diable, si l’on vous dit « qui êtes-vous pour juger ? », qu’avez-vous à répondre ?

 

Je n’ai rien à répondre. De la même manière, si un homme venait à vous en vous disant, « suivez-moi car je suis la Vérité », si un pauvre hère tout crotté vous affirmerait que vous devez quitter la ville où vous vivez avant qu’elle ne soit détruite dans quelques heures, il ne vous resterait qu’à vous exécuter ou les faire interner d’office. Je n’ai donc rien à répondre. Hormis ceci : lisez-moi. Si la marche se prouve en marchant, la critique se prouve en lisant, ou plutôt, en sachant lire. Vous me réjouissez en affirmant que je n’ai aucun domaine de compétence particulier. C’est exact, et j’ai échappé au plaisir solitaire du doctorat bien que, contrairement à vos dires, je n’aie jamais réellement abandonné un sujet qui me passionne, la figuration du démoniaque dans la littérature, que j’ai illustré par plusieurs articles, parfois de belle ampleur, comme celui consacré à l’étude de l’hermétisme démoniaque dans Monsieur Ouine. Encore heureux que je me sois débarrassé d’une thèse allais-je vous répondre, et sur un tel sujet qui n’a que faire de mornes recherches strictement livresques, sinon je serais un de ces innombrables et interchangeables universitaires dont les noms illustrent des publications savantes (et bien souvent parfaitement inutiles) que personne ne lit, hormis celles et ceux qui aspirent à devenir des universitaires, la belle affaire, et vous peut-être, si j’en juge par les deux noms que vous citez.

 

C’est aller un peu vite et faire une croix sur la recherche tout de même. Vous n’en lisez jamais, pour approfondir votre propre lecture ? Il y a de grands travaux qui servent toujours. Vous pourriez, je ne sais pas, en lisant telle analyse, avoir une révélation sur un point d’une œuvre que vous fréquentez depuis longtemps et qui vous aurait échappé, juste parce que le point de vue du lecteur est différent. Cela ne vous est jamais arrivé ?

 

De grands travaux universitaires existent, bien évidemment, comment pourrais-je écrire le contraire ?, mais avouez que rares sont les thèses, dans le domaine littéraire qui est le seul où je me reconnais quelque compétence, qui méritent une publication et, quand celle-ci existe, qui valent la peine de ne pas être oubliées.


Je me sers bien évidemment des travaux des autres et un simple survol des différents articles mis en ligne sur Stalker montre amplement, je crois, le sérieux, disons, tout universitaire justement, de mon travail, qui n’est pas exactement de l’impressionnisme. Lorsque je lis un livre, je le cite par exemple très précisément et ne me contente pas de quelques sentences creuses. Ces systèmes de citation aussi bien que de notation, je les dois bien évidemment à mes propres années de formation en classes préparatoires puis à l’Université Jean Moulin Lyon 3 où je fus étudiant.


Reste que, je le répète, il me semble parfaitement impossible de s’enfoncer suffisamment loin dans le texte d’un auteur apprécié par le seul biais de travaux universitaires, quels que soient leur qualité. Il y faut, pour ce faire, une opiniâtreté quelque peu hallucinée sans doute, qui ne craint pas d’envisager un texte comme une énigme, un rébus pourquoi pas, qu’il s’agit, pour le lecteur conséquent, de savoir déchiffrer : avec la lecture d’une grande œuvre d’art, il y va toujours un peu de sa vie, et j’emploie cette expression dans un sens pas tout à fait métaphorique.


De toute façon, je préfère encore lire les livres de ces grands critiques littéraires quasiment oubliés que furent Claude-Edmonde Magny, Gaétan Picon, Georges Blin, Albert Béguin, Pierre Boutang, Mario Praz, Sainte-Beuve et tant d’autres, bien souvent eux-mêmes auteurs, qui ont fait de la critique un art, plutôt que des travaux de pure érudition.


Ainsi, il me semble qu’une seule phrase, fulgurante, de Vincent La Soudière sur un livre passable de Gabriel Matzneff ou d’un autre auteur, qu’importe qu’il l’ait apprécié ou pas, vaut plus que les œuvres complètes de Barthes, Molinié et Genette réunies en un seul volume dont je ferais un feu magnifique.

 

C’est amusant cette propension à tout de suite marquer votre territoire par l’attaque. Sur Bloy, vous sortez Nabe, juste pour lui taper dessus, comme si vous ne pouviez vous déterminer qu’en réaction à.

 

Vous m’avez mal lu. J’ai évoqué Nabe pour établir une différence, à mes yeux de taille, entre deux écrivains, alors même que l’un, à tort, se réclame de l’autre, également parce que cette question me paraît parfaitement ridicule : je ne suis ni ne veux être l’héritier de personne, grand ou petit. Notre époque, dans bien des domaines mais particulièrement dans celui qui nous occupe, exige une refondation, ce motif, post-apocalyptique en un sens, me semble de nos jours vital. Et cette refondation ne doit point être à mes yeux une criminelle tabula rasa mais le respect de la tradition, une exacerbation de la piété.

 

Où commence et où se termine ce que vous admettez comme littérature ?

 

Je crains de ne pas comprendre votre question. Auriez-vous l’idée de me demander où commence l’espace et où se termine l’atmosphère terrestre ? Je vous répondrais que la transition entre ces deux milieux est infiniment subtile, tout comme l’est la transition entre ce qui est de la littérature et ce qui n’en est pas. Prenons un seul exemple, celui de Mathias Énard, dont le dernier roman, Rue des voleurs, n’est pas grand-chose de plus qu’un de ces innombrables produits fabriqués à la chaîne qui, dans le meilleur des cas, se vendent comme des grille-pains et, dans le pire, c’est-à-dire si leur utilisation s’avère inutile, sont oubliés aussitôt qu’achetés. Pourtant, tout lecteur est capable de voir qu’Énard fait à peu près tout ce qu’il peut, ce qui n’est certes pas grand-chose, pour prouver qu’il est, aussi, un écrivain et pas seulement un clone de Florian Zeller ou de Laurent Gaudé, en proposant du monde actuel une vision que certains journalistes apprentis lecteurs n’ont pas hésité à qualifier de géopolitique, voire d’humaniste. J’ai montré dans une longue note récemment parue sur Stalker de quelle méchante façon je considérais ces absurdités.


Prenons à présent l’exemple plus complexe de Christophe Claro, traducteur de dizaines d’auteurs nord-américains et lui-même romancier. Son dernier ouvrage, Tous les diamants du ciel, aura sans doute un succès strictement commercial bien moins important que celui du roman d’Énard, surtout si celui-ci venait à être consacré par le Prix Goncourt (Pierre Assouline y siégeant désormais, nous ne sommes pas à l’abri de choix calamiteux, encore plus calamiteux qu’ils ne l’ont été par le passé). Pourtant, dans un petit cercle, forcément vertueux, de lecteurs, Christophe Claro, pardon, Claro pour les happy few, passe pour un auteur intéressant, bien plus intéressant, c’est-à-dire, en somme, littéraire, que ne l’est Mathias Énard. Pour quelle sombre raison ? Parce que Claro, plus qu’influencé par les Pynchon et autres surestimés Vollmann dont il a traduit kilométriquement nombre de romans, met en scène sa conception esthétique de l’écriture par un choix de métaphores, d’images, de techniques (y compris typographiques) différentes qui tentent de sauver ses livres de l’insignifiance stylistique, intellectuelle, métaphysique et spirituelle qui caractérise les romans de Mathias Énard, y compris Zone, que la presse journalistique salua lors de sa parution comme un véritable tour de force du fait de son absence de ponctuation alors que, bien sûr, j’ai démontré que ce roman, en plus de n’être absolument pas original quant à ce seul aspect technique, était un brouillon fuligineux.


Ce qui m’intéresse, en tant que critique littéraire, c’est de comprendre le mécanisme par lequel un auteur, doué ou pas, a porté une œuvre qui, à tel moment donné, aurait pu basculer dans une catégorie supérieure.


À ce titre, les romans de Maurice G. Dantec sont fascinants, qui sont pleins de véritables fulgurances et d’avachissements stylistiques indignes d’un élève de cinquième, alors que les romans de Michel Houellebecq, sous leur feinte apparence de monotonie et de grisaille quotidienne, peuvent parfois, comme cela se voit dans les meilleurs textes de Lovecraft qui est le maître véritable de l’auteur de La Possibilité d’une île, ouvrir une brèche nous faisant soupçonner l’existence d’un autre monde, d’une autre réalité.


Bien évidemment, Houellebecq n’est pas Dick, capable de mettre en place, par exemple dans Ubik ou le remarquable Maître du Haut-Château, l’existence d’univers parallèles étroitement imbriqués les uns dans les autres. Je ne mentionne même pas le fait que Philip K. Dick, à mesure qu’il vieillissait, était hanté par le problème religieux, bien que, doucement, Houellebecq, sans doute par le biais de la science-fiction, semble lui aussi y venir. Il sera de toute façon obligé de questionner dans ses prochains romans la sphère religieuse, à moins de se contenter, à vie ce qui est horriblement lassant, de réincarner le premier héros de Huysmans, Folantin, sous de multiples masques aussi ternes que répétitifs.

 

La question avait pour visée de vous donner à définir, dans le vaste monde des livres, ce que vous considérez comme de la littérature et ce que vous en excluez, et pour quelles raisons. À propos de  Houellebecq, vous citez Huysmans, et vous faites souvent cela, mettre des auteurs face à vos propres références. N’est-ce pas plutôt à vous de considérer le projet d’un auteur et de voir si oui ou non il est cohérent et réussi ? En d’autres termes, si un roman modeste est au final modeste, c’est une réussite, qu’il ne soit pas sur les cimes ne joue pas.

 

Mon travail consiste à établir des ponts entre des auteurs qu’a priori rien ne semble unir. C’est ainsi que j’ai récemment rapproché un étrange roman de Paul-Jean Toulet, que plus personne ne lit, d’œuvres du grand maître de la terreur, Arthur Machen. C’est ainsi encore que, dans un article pour le moment inédit, j’ai tracé des parallèles entre Sous le soleil de Satan et La Jeune fille verte de ce même Toulet et, par le biais de celui qui fut l’un des traducteurs français de Machen, j’ai établi des correspondances entre le premier roman de Bernanos et l’auteur du Grand Dieu Pan.


Contrairement à vos affirmations, je ne mets pas des auteurs face à mes propres références, mais, bien davantage, je fais jouer les auteurs entre eux, constatant, par exemple dans les romans de Houellebecq, la figuration d’une grisaille quotidienne qui pourrait rapprocher l’auteur de l’Extension du domaine de la lutte de celui d’À vau-l’eau. Rapprochement ne valant pas démonstration, il est évident que, pour nombre de raisons que je n’ai l’envie ni le temps de développer ici, et d’abord le fait que le projet esthétique, de même que la trajectoire spirituelle de l’un sont parfaitement visibles entre À rebours et, disons, En route alors que ceux de l’autre ne brillent pas franchement par leur éclat, Houellebecq s’éloigne de Huysmans de façon radicale.


Autre façon de vous répondre : ce serait une faute herméneutique que de convoquer, pour le simple plaisir d’étaler son érudition plutôt que de tenter d’expliquer l’œuvre d’un auteur, des écrivains ou des romans que celle-ci, justement, n’a aucun besoin de convoquer. A contrario, peut-on expliquer Robert Penn Warren ou Cormac McCarthy sans faire référence à Faulkner ou, pour l’auteur de Méridien de sang, Conrad ? J’en doute et c’est tout l’art d’une critique comparative que d’émettre des hypothèses sans jamais enfermer une œuvre dans les petites cages où la critique universitaire moderne a bien trop souvent la fâcheuse tendance de les jeter, comme si elle voulait, une fois pour toute, se débarrasser de romans qui, correctement lus, pourraient secouer leurs petites assurances intellectuelles.


Dernier point, enfin. Si vous vous contentez, en tant que lecteur, d’un roman modeste qui, affichant d’emblée ses ambitions modestes, vous semblera constituer une réussite, que puis-je faire pour vous ? Rien, probablement, sinon vous conseiller la lecture d’Éric Chevillard, dont les bluettes sont paraît-il distribuées gratuitement dans les maisons de retraite, en raison de leur effet apaisant sur les personnes âgées.

 

Mes lectures ne sont pas en cause, mais un critique doit poser son œil sur tout et prendre aussi en compte le projet. Tout le monde n’est pas Faulkner. La modestie d’un projet ne signifie pas forcément sa niaiserie. Dans le même ordre d’idée, une œuvre annoncée comme puissante et qui échoue sera à juger par elle-même aussi bien que par le projet initial. Placez-vous tout sur la même ligne ou admettez-vous cette différence initiale ? Car nous devons aussi juger de la réussite d’un projet, pas uniquement de la hauteur atteinte (et sur quelle échelle ?).

 

Je ne suis pas certain qu’un critique doive poser son œil sur tout, d’abord parce qu’il lui est strictement impossible de le faire, ensuite parce que lire certains livres n’est rien de plus qu’une perte de temps.


Si, en effet, tout le monde n’est pas Faulkner comme vous dites, et, fort heureusement, je ne juge pas les romans contemporains à l’aune d’Absalon, Absalon !, tout écrivain sérieux se doit ou se devrait d’avoir pour modèle Faulkner, considéré, non pas comme le sommet de l’art romanesque, mais comme un modèle symbolique, que vous pouvez également remplacer par les noms de Proust, Gaddis, Balzac, Conrad, Broch, Sabato, Penn Warren ou encore Dostoïevski, selon vos inclinations personnelles.


Que voulez-vous donc que je vous réponde si les écrivains contemporaines n’ont, dans leur grande majorité, plus aucune ambition proprement littéraire, c’est-à-dire métaphysique ?


Qu’ils se contentent donc de produire des petites phrases invertébrées et délicieusement chevillardiennes, un Pierre Jourde finira bien par leur trouver du talent et les évoquera dans la 236e réédition de sa Littérature sans estomac.


Un dernier mot : à mon sens, tout grand roman est, paradoxalement, un échec. Lisez les écrivains eux-mêmes se lamenter, qui sur Monsieur Ouine, qui sur Nostromo, qui sur Sous le volcan, qui sur Parabole, etc. Je doute qu’il n’y ait là qu’une simple coquetterie de créateur…

 

Un critique est un lecteur, et les lecteurs évoluent. Avez-vous eu l’expérience de relire un livre et de changer d’avis à son sujet (en bien ou en mal) ?

 

Qui n’a pas fait l’expérience de relire, en effet, un texte qu’il avait aimé et de constater, plus ou moins dépité, que ce texte lui tombe désormais des mains ? C’est la marche de la vie de tout lecteur je pense, même si les raisons qui nous font nous détourner d’un livre ou, pis, de celui qui les a écrits, sont forcément complexes.


J’ai été déçu par les relectures des textes de Gracq, surtout ses romans qui m’ont semblé aussi inconsistants qu’un voile de gaze, alors que je me souviens encore de la façon dont, adolescent, je les avais tous dévorés.


Même constat pour les textes d’un Michaux, d’un Artaud ou, dans une moindre proportion, d’un Green ou d’un Claudel.


J’évoquerai, parmi les auteurs vivants, les cas de Maurice G. Dantec et de George Steiner qui, l’un et l’autre, à leur façon bien évidemment personnelle et suivant la pente de leur propre talent, sont de bons vecteurs ou bien, pour le dire d’une façon imagée, des hommes de lettre(s), des hommes qui transmettent une lettre qu’il n’ont pas écrite entre une personne et une autre personne.


C’est là un magnifique office, merveilleusement rempli par un lecteur immense tel que Borges, qui n’a eu de cesse d’établir des rapports entre des auteurs et des ouvrages qu’a priori rien ne reliait entre eux. Il est vrai que ce même Borges s’inspira d’une source remarquable puisqu’il était, en tant que lecteur, un grand admirateur de Thomas De Quincey.


Dantec m’a ainsi tout de suite intéressé parce qu’il osait citer des écrivains comme Bloy, Hello, De Roux ou Bernanos, bien davantage que pour ses romans et même son Journal qui mélangent de magnifiques fulgurances et des âneries indignes d’un redneck.


Steiner, à mesure qu’il vieillit, ne nous dit plus rien, répète ce qu’il a écrit mille fois depuis Réelles présences, et s’entoure d’une petite cour de dévots huileux qui, personnellement, me fait sourire tout autant qu’elle me dégoûte.



Propos recueillis par Loïc Di Stefano

17 commentaires

La pédanterie verbeuse a encore de beaux jours devant elle...Merci en tous cas à l'auteur de cet ebtretien d'avoir pointé la betise d'une critique qui juge avec de tels critères (quant à moi je trouve l'oeuvre d'Alizée bien plus répétitive et pauvre que celle du grand Mozart, sans parler de l'immense Ferré !) 

Oulala, tu n'est qu'une pauvre buse qui a bien mal lu cet entretien ou qui est fort mal intentionné (je penche pour cette seconde option) pour résumer ainsi cet article, très éclairant. Va donc jouer ailleurs et laisse les découvreurs de critiques faire honnêtement leur boulot... 

Franchement, il n'y a pas un paragraphe sans fiel ou comparaison absurde ! La vraie critique (que je trouve justement sur ce site), c'est de savoir dire quand on aime tout en gardant raison, et dire quand l'on rejette, mais sans haïr  grauitement. Le contraire de ce que je lis dans cet entretien où le poseur de questions prend pourtant soin, mais en vain, d'appeler à plus de nuance et plus de décence. I l n'y a là que de la forfanterie. 

Quel salmigondis hallucinant de prétention et de bêtise suffisante !

Lire un article est apparemment aussi difficile que lire un livre pour certains lecteurs ! L'incompréhension totale règne dans les commentaires sans nuance et malheureux comme le fait remarquer Kelvin Gibarian. Comment ne pas reconnaître l'immense talent critique de Juan Asensio dans cet entretien. Aucun fiel, aucune prétention et certainement aucune bêtise, n'en déplaise aux commentateurs précédents. Être critique littéraire ne signifie en rien faire aimer un livre mais savoir le lire et le décortiquer à l'aune d'autres œuvres si elles sont connues. Juan Asensio n'est peut-être pas le seul critique littéraire digne de ce nom qui reste dans le paysage littéraire français, mais il est bel et bien l'un des seuls à s'assumer.

Il serait injuste de déclarer que M. Asensio est stupide. Par contre, force est de constater qu'il a oublié son humilité aux vestiaires, et c'est dommage, car cela noie son propos : s'il est adepte des critiques virulentes, libre à lui, surtout si elles sont argumentées, mais avoir besoin de les défendre non pas avec ardeur mais bien avec agressivité et suffisance, le dessert totalement dans cet entretien. En tout cas, à mes yeux.

"Immense critique" ????

 

Je ne lis chez lui que des jugements péremptoires, des phrases de plomb et surtout toujours les mêmes antiennes. Non, Mme Clément, vous faites erreur : il n'y a pas de critique qui tienne sans amour de la chose lue, et quitte à disséquer, puisqu'on en est là, autant changer de matériel : ses scalpels sentent vraiment le moisi...

Juan Asensio sert les auteurs qu'il critique avec une indéniable dévotion.

Cela dit, l'effet apaisant des écrits d'Eric Chevillard sur les personnes âgées reste à démontrer...

"Transmettre une lettre qu'on n'a pas écrite entre une personne et une autre personne"  On pourrait se faire une idée moins noble de l'écriture et de l'échec de toute oeuvre humaine.

Perle unique, dans ce long, et parfois hilarant, bavardage .

Jean Manguin lisez avant de critiquer! Il y a une sacrée différence entre "immense talent critique" comme l'écrit Murielle Lucie Clément et "immense critique" ce que vous semblez avoir lu dans sa phrase !

C'est vrai, j'ai lu sans doute un peu vite, mais enfin la nuance est malgré tout assez infime ! Et franchement, je ne trouve pas de talent chez ce blogueur scatophile, mais de la lourdeur, tant conceptuelle que stylistique. De la graphomanie pédante, oui, mais de la précision et du sens, non, vraiment pas.