Annick Geille est écrivain, critique littéraire et journaliste. Elle tient une rubrique mensuelle pour le journal Service Littéraire et dirige la Sélection en ligne du Salon littéraire. Elle vient de publier son onzième roman, Rien que la mer, aux éditions La Grande Ourse.

François Cérésa. Extrait de : Le Lys blanc


EXTRAIT >

 

C’est à ce moment que des patriotes avaient planté sa tête sur une lance pour l’exposer sous les fenêtres de Marie-Antoinette, devant la prison du Temple.

— Histoire de lui montrer comment le peuple se venge de ses tyrans, mes lurons ! Voilà ce qui attend les ci-devant !

Lavedut regarda le bancroche par en dessous. D’autres gens avaient accouru. Et puis des femmes, les tricoteuses de tantôt, des spectatrices du charnier, pour la plupart d’honnêtes bourgeoises, mais également des concierges, des rombières dodues, seins à l’air, qui mettaient Autrichiens, Prussiens et nobles dans le même sac.

— C’est qu’à nous, on ne la fait pas! On les aura! Y a qu’à voir maintenant !

Voir quoi ? Marie était livide. L’ombre là-bas lui rappelait quelqu’un. À un moment donné, son visage apparut à la lumière d’un flambeau. Une femme brune... De grands yeux lilas... La harpie des Tuileries, bien sûr! Adélaïde! La jalouse! Celle qui avait fait une scène à ce pauvre chevalier Charette de La Contrie ! Si elle s’en souvenait ! Elle ne prêtait même plus attention aux discours des sans-culottes. La Révolution, le progrès social, la liberté, l’égalité, la fraternité, tout ça, elle s’en fichait. Elle n’en voulait plus. Et puis elle ne les concevait pas ainsi. Ce dont elle avait envie, c’était de s’enfuir. De ne plus jamais assister à ce genre de bamboche. De tout refuser.

— Le refus, c’est la liberté ! lui asséna le sinistre Patouillard.

Dans la rue des Ballets, elle aperçut Billaud-Varenne. Apparemment sur le départ. Bleu, blanc, rouge, des valises à ses pieds, excitant et encourageant de loin la populace. Et derrière lui? Sous un chapeau à la Bourdaloue? Adélaïde ?... Marie se hissa sur la pointe des pieds. Elle n’aurait pas dû. Parmi les peaux de chien, une femme se fraya un chemin. Elle faisait partie des tricoteuses de tout à l’heure.

— Nom d’un carillon sans baptême !

La Poyet... Gueule baveuse, attifée à l’emporte-pièce... Tout l’attirail de la tricoteuse... Le châle rapiécé, une aiguille, une serpette... Elle dénonce Marie sur-le-champ.

— Celui-là, il est louche ! Ou plutôt celle-là !

Les sans-culottes tirent de drôles de têtes. Tout à fait incrédules.

— Comment ça, celle-là ?


— Je sais c’qu’je dis, nom d’un carillon sans baptême ! Marie essaya de se défendre, d’expliquer qu’elle louait une chambre chez cette vieille taupe qui n’était rien d’autre qu’une avaricieuse, une exploiteuse comme pas permis, qui profitait de la jeunesse française de manière éhontée, et qu’un jour ou l’autre elle devrait rendre des comptes à la justice.

— C’est plutôt elle qui doit en rendre des comptes ! riposta la Poyet. C’est une espionne ! Elle ne paye pas son loyer !

Tout cela risquait de mal tourner. D’autant que Lavedut s’en était pris au citoyen Patouillard, à son macabre trophée. Il lui faisait une grande tirade. Ce peuple qu’on voyait ce soir dans les rues de Paris n’était pas son peuple.

— Tu entends, toi ?

Il défendait, lui, l’idée d’une France martyrisée mais fière, de Français exploités mais vertueux, d’une énergie digne et respectueuse, d’un tempérament apte à bouter hors de nos frontières les Prussiens et les Autrichiens, d’une nation qui ne se déshonorait pas en engageant son peuple à se comporter comme un tyran aussi féroce que le plus féroce des rois.

— On n’a pas le droit de perpétrer des massacres dignes de ceux de la Saint-Barthélemy, c’est Lavedut qui te le dit!

— Lavedut, avec tes saints, tu n’es pas clair ! éructa un patriote qui faisait tournoyer un sabre au-dessus de sa tête. Tu vas nous suivre au dépôt !

— Ah oui ? Et comment ? répliqua Lavedut en dégainant sa hache. Toi tout seul ? Avec ta sale tronche ? Marie n’eut pas le temps de le calmer, encore moins de l’empêcher de planter sa hache sur la tête de l’excité qui roula sur le pavé, le crâne fendu. Des coups de feu retentirent aussitôt. Lavedut s’effondra, frappé en pleine poitrine.

— Vous êtes fous ! s’écria Marie en se penchant sur Lavedut. Il est mort ! C’était un vrai patriote !

— Bien fait pour sa gueule ! beugla Patouillard qui flageolait sur ses jambes. Ton vrai patriote, il n’avait qu’à se tenir à carreau !

— C’est elle qui l’a envoûté ! intervint la Poyet en fendant la foule. C’est une espionne ! Elle mérite une leçon !

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