Annick Geille est écrivain, critique littéraire et journaliste. Elle tient une rubrique mensuelle pour le journal Service Littéraire et dirige la Sélection en ligne du Salon littéraire. Elle vient de publier son onzième roman, Rien que la mer, aux éditions La Grande Ourse.

François Cérésa. Extrait de : Poupe


EXTRAIT >

 

Qui se souviendra de lui sinon moi. Il est entré à l’hôpital debout, il en est sorti les pieds devant.

Je le croyais invincible. Et puis voilà. Il n’est plus. Je te revois à ton bureau, bien coiffé, un foulard autour du cou, lunettes sur le nez, en train de lire. Tu ne faisais pas ton âge. Tu as toujours eu l’air jeune. Tu avais pourtant quatre-vingt-six ans. Un bel âge pour mourir, disent certains.

Depuis la mort de maman, tu étais une âme errante. Tu t’étais battu toute ta vie. Tu avais bossé, comme tu disais. Quand tu as entrevu des jours meilleurs, tu as vendu ton entreprise. Tu parlais de douceur. Mais par la volonté de je ne sais quel Dieu féroce, il n’y a pas eu de douceur. Maman est morte à ce moment-là. Ta Doune. Elle avait soixante-trois ans.

Quand il y en a un qui s’en va, « celui des deux qui reste se retrouve en enfer », chantait Jacques Brel.

Les paroles des « Vieux » te bouleversaient. Tu pensais à tes parents, à ta mère morte d’un coup de sang, à ton père mort d’une crise cardiaque. Tu ne les auras pas vus vieillir. Au moment de la mort de maman, tu as dit :

– L’histoire se répète.

Autrefois, tu chantais à tue-tête « La Montagne » de Jean Ferrat, « Marjolaine » de Francis Lemarque, « Syracuse » d’Yves Montand. Tu avais une belle voix. Tu chantais juste. Tu dessinais bien. Tu aimais ta femme et tes enfants. Tu aimais tes amis. Tu aimais aimer. Je dois oublier d’autres choses.

Ma mémoire est faite d’oublis. Je te ressemble. Les derniers temps, il n’était plus question de mémoire involontaire ni de mémoire sélective. Tu oubliais tout. Tu marchais dix mètres et tu étais essoufflé. Il y a dix ans, un cardiologue t’a prescrit de la Cordarone. Un médicament pour le coeur. Résultat : une fibrose pulmonaire. Les alvéoles des poumons bouchées.

 

Toi ou moi, je ne sais plus. La passion, la fidélité, la loyauté qui guident nos vies nous entraînent à droite, à gauche, vers l’ordre, le désordre, afin de tout confondre et de ne rien retrouver. Opiniâtreté, courage, générosité : tout toi. Silences, démesure, excès : tout moi. Ma véhémence t’amusait. J’étais toi en pire.

Tous les personnages en moi s’entendent comme chien et chat. Je ne fais rien comme les autres. Je suis docteur Hyde et Mister Jekyll. Toi, tes paradoxes avaient de la cohérence.

C’est simple comme bonjour. Je meurs d’enfance. Comment faire autrement ? Si au moins tu avais été un père indigne ! Seulement tu n’as pas tué ta femme, tu n’as pas violé ta fille, tu n’as pas trahi tes amis, tu n’as pas humilié ton fils. Tu as aimé.

De tous les hommes que j’ai connus, aucun n’a été aussi prédominant que toi. J’étais un prolongement de toi, toi un prolongement de moi. Tu faisais à mes yeux ce que je ne faisais pas et je faisais ce que tu ne faisais pas. Nous étions des compléments d’objet direct. Une parfaite conjugaison. Je me fiche des autres. Tu étais ma forteresse. Pour ne pas capituler, je vais t’immortaliser. Toi, mon père. Toi l’immense qu’on avait surnommé Poupe. Toi et ton sourire à la Clark Gable. Toi la lumière. Toi le soleil.

 

 

Ce dimanche-là, après ton opération à la Pitié, je suis revenu à vélo. Une voiture a failli me renverser. Immatriculée dans le 9-3. J’ai traité le conducteur de connard, il m’a dépassé et m’a bloqué.

Il a abaissé sa vitre et m’a demandé ce que j’avais dit.

– Tu es un connard, ai-je répété.

– Qu’est-ce tu dis, bâtard ? J’vais te casser la tête !

Il a giclé de sa voiture. Il était bâti comme un hercule. Des bras à étouffer un boeuf.

J’ai posé ma casquette sur le rebord d’une fenêtre, je me suis mis en garde et j’ai frappé. Le premier coup de poing lui a cassé le nez. Le deuxième lui a ouvert la pommette. Le troisième l’a cueilli au menton. On a roulé par terre. Des passants nous ont séparés. Cet imbécile m’a de nouveau insulté. Je lui ai décoché un coup de pied là où ça fait mal. Si j’avais pu, je l’aurais achevé. Quand une sirène de police a retenti, je me suis enfui à vélo.

Tu vois, Poupe. Si tu avais été vaillant, j’aurais été moins susceptible. Le problème, c’est ça : je suis susceptible. Un jour, à cause d’une bagarre, j’avais été convoqué au commissariat. Le flic avait été très clair :

– Pour ne pas être dénoncé, il faut finir le type.

Le soir même, j’imaginais le gars du 9-3 devant sa glace. Robert De Niro dans Raging bull. Giflant sa femme pour se soulager.

Le lendemain, j’ai raconté mon exploit à Poupe.

– Arrête de te battre comme un chiffonnier, a-t-il murmuré en secouant la tête.

C’est la dernière fois qu’il m’a parlé. « Chiffonnier », c’était son expression.

À ma soeur qui était là, j’ai promis de ne plus me colleter dans la rue.

À moi-même, je me suis dit que j’étais pathétique. Ma femme Ariane n’a jamais cessé de le répéter :

– On ne résout rien avec la violence.

Désolé. Je tiens ça de Poupe. De mon grand-père Dominique. De mon arrière-grand-père François. Nous sommes des bagarreurs. Des Ritals à qui l’on a cherché trop souvent des crosses. D’un certain point de vue, j’ai repris la devise de Bayard au collège Stanislas : « Sans peur et sans reproche. » Celle de mes aïeux. Rien que des chiffonniers.

 

© Editions du Rocher 2016

© Photo : John Foley/Opale

 

Quatrième de couverture > On connaît le vers de Lamartine : « Un seul être vous manque et tout est dépeuplé. » Le père du narrateur est mort. Il l'appelait Poupe. C'était un sacré bonhomme avec un sacré caractère. Une force de la nature. Un héros de western. Origine italienne. Il aimait, entre autres, les belles carrosseries, la bonne chair et les parties de tennis avec son fils, qui lui offre, dans ce roman, le plus beau des tombeaux : « Mon père si dur. Mon père si doux. Mon père, ce héros si dur au regard si doux. »

À la mort de Poupe, un monde s'écroule, va disparaître. Avec des mots serrés comme une gorge nouée, ce texte du souvenir mêle grande histoire et petites histoires intimes. On croise Céline et Alphonse Boudard, Louis Nucéra et Jean Daniel. La bande-son marie Charles Trenet, Verdi et Tino Rossi. Au cinéma : Rio Bravo. On voyage aussi, du Sud à la Normandie en passant par la capitale.

Cérésa s'adresse à tous. Il nous touche. Poupe, de son nuage, peut être fier de son fils. Le roman lu d'une traite, on pense aux mots d'Henri Calet : « Ne me secouez pas, je suis plein de larmes. »

Journaliste et écrivain, François Cérésa dirige le mensuel Service littéraire après avoir été de longues années rédacteur en chef du Nouvel Observateur. Il a publié une vingtaine de romans, aussi bien historiques qu'intimistes. Il a imaginé une suite aux Misérables de Victor Hugo, qui fut un grand succès populaire. Nombre de ses ouvrages, par ailleurs, ont été primés.

 

Pages choisies par Annick Geille

 

François Cérésa, Poupe, Le Rocher, septembre 2016, 276 pages, 18,90 €



 L'auteur de Poupe, François Cérésa (qui est aussi le directeur-fondateur du mensuel Service Littéraire), s'apprêtant à plonger dans la vie, aux côtés de son père, dit "Poupe"... Une ressemblance saisissante. Cette image a été réalisée par la photographe professionnelle Martine Lyon, alors compagne de Jules Roy.  Martine Lyon séjournait cet été-là chez les parents de François Cérésa, à Perthus, près d'Aix en Provence. Inédite, la photo est extraite de la collection personnelle de l'auteur pour la Sélection des Meilleurs Livres de la période. « J'ai toujours gardé cette photo dans le placard contenant l’ordinateur de bureau sur lequel je travaille au bouclage mensuel de Service Littéraire, nous a confié François Cérésa. A.G.

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