À l’Est le renouveau : l’avant-garde hongroise de la galerie Der Sturm (1913-1932)

Si Erich Maria Remarque écrivit À l’Ouest, rien de nouveau, sans doute avait-il, au-delà du prisme pacifique qui l’habitait, compris que la marche en avant forcée entreprise par l’Occident et la suffisance de certains n’ouvriraient que sur des désillusions ; et le monde de l’art ne ferait pas exception !
Ainsi la peinture d’avant-garde s’est-elle réellement embrasée, définie, inventée, structurée à l’Est, de la Pologne à la Russie, de la Roumanie à la Hongrie. Comme par un hasard qui n’existe pas – et pourtant ils ne se sont pas concertés – voilà que Beaubourg expose les avant-gardes russes, que le Grand Palais invite Kupka (ressortissant tchèque) et que les galeries Le Minotaure & Alain Le Gaillard exposent les Hongrois.
Voilà que des galeristes rivalisent d’audace et de talent avec les grandes institutions et font tout aussi bien, si ce n’est mieux : l’ensemble est d’une grande valeur et d’une étonnante rareté, avec des pièces muséales que vous ne reverrez jamais plus puisque… les plus belles sont d’ores et déjà acquises par les collectionneurs. Vous avez donc jusqu’au 12 mai 2018 pour vous construire d’inoubliables souvenirs, et ce très beau catalogue comme nœud à votre mouchoir, pour les raviver à loisir…

Au début du siècle passé, il n’y a pas que Paris, loin s’en faut : Berlin joue aussi son rôle, à la fois de plaque tournante et d’aspirateur pour tous les artistes dont les pays vacillent sur l’échiquier politique, à commencer par la Hongrie qui, au début de notre histoire, est encore adossée à l’Autriche au sein de l’empire… Berlin, donc, qui accueille aussi bien le Suédois Viking Eggeling, le Hollandais Theo van Doesburg sans oublier les Russes voire le Polonais Henryk Berlewi – le concepteur de la mécano-facture qui rejette l’illusion spatiale dans la peinture afin de souligner la bi-dimensionnalité de la toile ; une manière de s’opposer au suprématisme de Malewicz qui ne jure que par la tridimensionnalité – et qui sera exposé chez Der Sturm tout comme Laszlo Moholy-Nagy... et quelques autres.
 

Cette tempête bien nommée (Der Sturm, la tempête) va souffler sur toute l’Europe centrale grâce à la détermination d’un seul homme : Harwarth Walden. Ce passionné d’art, habité de multiples talents – musicien, compositeur, écrivain, critique, éditeur – puis galeriste, donc, qui va créer un point nodal à Berlin où les expositions de peinture succèderont aux expérimentations typographiques avec la revue éponyme qu’il publie en parallèle, les récitals de poésie, les conférences, les performances, les pièces de théâtre.
Der Sturm est le lieu où tout se passe de ce côté-ci du Rhin !
Impulsée par Oskar Kokoschka l’idée de la galerie sera de donner une grande place aux artistes dans la manière de programmer et de concevoir les expositions. Et cette carte blanche donna un bilan époustouflant : dans les six premières années de l’activité de la galerie, se montèrent pas moins de soixante-quatre expositions (soit environ dix par an) dont quarante-et-une à Berlin et dix-sept itinérantes dans d’autres centres allemands et à l’étranger… osant même d’emblée ouvrir en 1913 le Premier Salon d’Automne allemand (Erster deutscher Herbstsalon).
En créant de facto un lieu qui annuellement hébergerait l’innovation et les scandales de la vraie vie de l’art contemporain, il se signalait aussitôt comme le concurrent du Salon d’Automne parisien.

En relation avec Guillaume Apollinaire, Walden prendra langue avec Robert Delaunay qui en profite pour officialiser sa rupture avec le cubisme et montrer enfin ses recherches personnelles en Allemagne, puisque la France se sclérose dans ses querelles de camps et ses certitudes pompeuses. Et emmène avec lui Albert Gleizes, Jean Metzinger, Raymond Duchamp-Villon, Jacques Villon et Fernand Léger (exposition en 1914).
Der Sturm réussit à présenter une grande exposition sur l’expressionnisme et le futurisme, mais Walden bute sur le cubisme, ne parvenant pas à attirer Picasso dans ses rets. La nature ayant horreur du vide, les Hongrois s’imposent d’évidence, connaissant la galerie de réputation et ayant déjà pu voir ses expositions itinérantes présentées à Budapest…
 

La Première Guerre mondiale s’invitant dans le concert des nations, Walden perd aussi une partie des artistes qu’il appréciait et suivaient, notamment ceux du Blaue Reiter qui s’exilent ou meurent sur le front comme Franz Marc. Grâce aux revues (tout aussi, voire plus efficaces que les réseaux sociaux actuels), Walden découvre János Mattis Teutsch par le biais de MA – l’organe créé par Lajos Kassák – qui développa une iconographie originale qui exprimait son intérêt pour l’évolution spirituelle de l’homme.
D’autres artistes hongrois attirèrent l’attention de Walden, Béla Kádár et Hugó Scheiber : moins inspirés par le constructivisme ils développeront leurs propres recherches futuro-expressionnistes, nettement plutôt figuratives.

En 1920, la chute de la République des Conseils jeta nombre d’artistes sur les routes : les Hongrois croisèrent les Russes à Berlin, les idées révolutionnaires  de Gabo ou El Lissitzky se mêlent aux inventions de László Moholy-Nagy, Sándor Bortnyik et László Péri : la boucle est bouclée, la cocotte-minute de la création d’avant-garde est en ébullition…

 

Composition G4, 1926
Encre de Chine et lavage sur papier sous Galalithe rouge, 40 x 49,8 cm


Grands tableaux (dont le fameux Nagy rouge ci-dessus à plus d'un million d'euros ou la première version du Restaurant Hubin, 1912 d'Alfred Réth, dont la seconde, de 1913, est au Centre Pompidou), gravures, sculptures, aquarelles, gouaches, encres... le choix des œuvres exposées est multiple dans l’unique objectif de donner à la beauté toute sa place, offrant au visiteur des choix très variés, d’un cubisme revisité à un expressionnisme religieux en passant par de l’abstrait lyrique monochrome.
Une grande exposition pour souligner l’importance essentielle du Sturm dans l’histoire de l’art, accompagnée d'un remarquable catalogue (tant par la qualité des textes que l'appareil scientifique, les notices et la qualité des reproductions) dont il est rare de trouver en galerie ce type d'ouvrage, plus généralement publié par les musées.

 



François Xavier

Krisztina Passuth & Maria Tyl, L’avant-garde hongroise à la galerie Der Sturm (1913-1932), plus d’une centaine d’illustrations couleur et noir & blanc, 250 x 350, Éditions Le Minotaure, mars 2018, 280 p. – 50 €

 

1 commentaire

Jean

Bonjour, je vous remercie pour votre critique. C'est vraiment un plaisir de vos lires.