Une ligne dans le sable, la dernière guerre franco-anglaise

Un historien anglais à découvrir


Fin 2014, quelques curieux découvrirent dans « l’Express » un entretien avec James Barr, historien britannique inconnu alors chez nous, analysant les accord Sykes/Picot, qui fondèrent la frontière syro-irakienne remise en cause par Daech. Diplômé du Lincoln College à Oxford, chercheur associé au prestigieux King's College, James Barr s'est spécialisé dans l’étude du Moyen-Orient et a publié deux ouvrages importants : en 2006, T.E. Lawrence and Britain Secret War in Arabia. Setting the Desert on Fire et en 2011 A Line in the Sand. Britain, France and the Struggle That Shaped the Middle East, qui a donné Une ligne dans le sable aujourd’hui traduit par Perrin. L’ouvrage a été très remarqué outre-manche et il y a de quoi : c’est le récit d’une nouvelle guerre franco-anglaise que Barr nous livre ici !


Le grand jeu franco-anglais


James Barr commence par présenter le contexte de l’alliance franco-anglaise, marqué par les rivalités coloniales : les fastes de l’entente cordiale de 1905 n’avait en effet pas effacé le souvenir de l’humiliation ressentie par l’opinion française lors de Fachoda en 1898, où les deux puissances avaient frôlé la guerre. Lorsque la guerre éclate en 1914, les Français subissent le gros de la bataille face aux allemands et le corps expéditionnaire anglais, mal entraîné, joue un rôle d’appoint. Face à l’Empire ottoman, dont le sultan appelle les musulmans au djihad face aux alliés, les Britanniques cherchent à soulever les arabes en leur promettant l’indépendance (on retrouve là l’épopée de Lawrence, magnifiquement racontée dans le film de David Lean). Mais les Français veulent faire valoir leurs droits historiques sur la Syrie et le Liban, sans compter leur rôle de protecteur des Lieux saints (assez piquant quand on songe que la France est aussi une République laïque qui vient de proclamer la séparation de l’Église et de l’État). Londres, ne voulant pas s’aliéner leur allié, conscient aussi des pertes humaines subies par les Français, recherche donc un accord : c’est tout le sens de la négociation entre Sykes et Georges-Picot. La méfiance est réciproque et survit à la guerre, le gouvernement de sa majesté ayant voulu de plus, via la déclaration Balfour, attirer le soutien des milieux juifs sionistes, sans demander son avis à Paris…


Mésentente cordiale…


La France obtient donc la Syrie et le Liban, la Grande-Bretagne l’Irak (avec Mossoul, pour le pétrole) et la Palestine via des mandats de la société des nations. Les Français ne cessent cependant de se méfier des Britanniques qui ont promis imprudemment à l’Hachémite Faycal un grand royaume arabe et qu’ils doivent chasser de Damas. Faycal devenu roi d’Irak, les Français sont persuadés du double jeu de leurs alliés, toujours perfides et comploteurs à leurs yeux. Une impression renforcée par l’inaction de Londres lors de la révolte des Druzes au Liban que les Français peinent à mater.


De leur côté les Anglais gèrent avec difficulté la Palestine, où l’hostilité des arabes face à l’immigration juive ne cesse d’augmenter. Lors de l’armistice de 1940, les Français de Syrie, profondément anglophobes, choisissent la fidélité à Pétain et en 1941, on assiste au déclenchement d’une guerre franco-française (gaullistes contre pétainistes) et franco-anglaise. On sait moins que de Gaulle et ses services commencent alors à soutenir activement (comme auparavant les autorités de Vichy !) les sionistes qui trouvent en Syrie des bases arrières pour lutter contre les soldats de Sa Majesté. Obligés d’abandonner leurs positions en Syrie et de concéder l’indépendance, les Français se vengent donc en fournissant armes et logistique à l’Irgoun et au groupe Stern, premières pierres d’un soutien au futur Israël qui durera jusqu’en 1967.

 

Le lecteur perplexe découvre donc avec ce livre à quel point la rivalité Franco-Britannique, vieille de plusieurs centaines d’années (sic), a engendré le Moyen-Orient actuel, poudrière du monde à l’instar des Balkans du début du vingtième siècle. Magistral et glaçant.

 

 

Sylvain Bonnet


James Barr, Une ligne dans le sable, Perrin, Février 2017, 512 pages, 25 €

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