(This not a) Love Song chante Philippe Djian

Volontairement décalée, cette publication n’a pas vocation à être alignée sur les champs de course aux prix littéraires. Djian est bien au-dessus de cette farce, même s’il s’est adroitement glissé, l’an passé, dans les habits d’un lauréat comblé pour son Oh… qui crépita dans les esprits bien longtemps après avoir refermé l’ouvrage…  Philippe Djian est ailleurs, il est Littérature, musique sang peinture feu et eau dans l’éther de ses possibles. Il est sorcier et non mondain.

 

Voici donc le nouvel opus à déguster par petites lampées, laisser fondre sous la paupière, titiller la rétine avant d’avaler vers les abysses cérébrales qui piaffent d’impatience à pouvoir (enfin !) se pourlécher à satiété de cette musique des mots si unique. Oui, Djian est l’un des rares que l’on reconnaît à la première phrase : un style, un rythme, ce tempo qui vous porte jusqu’au bout de la nuit, le livre entre les mains, aimanté, impuissant à le refermer tant que demeurent des pages à découvrir, à savourer…
Avec en cadeau bonus, comme toujours, le clin d’œil vers un musicien talentueux (et encore méconnu) :
Nils Fram dont la chanson Familiar aidera notre héros à avaler les couleuvres… 

 

Daniel est un chanteur reconnu dont les concerts font salle comble et les disques frisent les meilleurs ventes, et même à cinquante ans passés il continue à exceller dans son domaine, sauf que. S’appuyant sur une carrière sans tâche, il ne fait aucune concession et trace sa route, Daniel qui n’est pas sans nous rappeler un certain Daniel Darc dont les extraordinaires albums n’en sont pas moins d’une extrême noirceur. Et c’est bien là que le bât se déchire car le producteur aimerait un peu plus de joie, ne serait-ce qu’une ou deux chansons gaies. Est-ce trop demander ?

 

Certainement ! D’autant que Rachel, partie depuis huit mois avec l’un des musiciens, s’en retourne au domicile conjugal comme si de rien n’était, grippant alors la douce monotonie de Daniel qui réglait ses journées entre le studio d’enregistrement logé au bas de la propriété qui borde le lac, et les soirées arrosées en compagnie de Walter son nouvel agent, depuis que l’ancien a vendu son âme en allant travailler pour la maison de disque. Walter qui n’est autre que le frère de sa femme, lesquels ne se parlent plus depuis l’accident. Cela prévaut donc d’une belle ambiance à venir…

 

Et c’est dans cet entre-deux que Djian excelle : la peinture, à grands renforts de dialogues aiguisés et ficelés comme un dramaturge seul sait le faire, de ces fresques sociales qui nous montrent nus sous l’orage. Car la tension est ici à son paroxysme, entre la belle et squelettique Amanda qui se remet à la batterie après avoir vendu son corps ; Tony le père de l’enfant de Rachel qu’une mauvaise plaque de verglas précipitera vers d’autres contrées ; Georges, le traître qui finalement cache très bien son jeu ; Walter qui ne serait pas un peu bisexuel aussi ? Et Rachel en reine absolue qui trône à l’étage dans la seule chambre, régnant d’un absolu pouvoir qu’elle se sait posséder, il n’y a qu’à voir comment Daniel la regarde. On ne parle déjà plus de concupiscence tant il transpire d’envie irrépressible… 

 

C’est une sorte de commedia dell’arte sur nos dérives et nos aspirations les plus intimes, nos peurs et nos déroutes, nos désirs inavoués et nos joies assumées ; avec en fil rouge, encore et toujours ce satané amour qui glace les os et déplace des montagnes. Mais comme le chante PiL ce n’est pas toujours love, l’amour…

 

François Xavier

 

Philippe Djian, Love Song, Gallimard, octobre 2013, 240 p. – 18,90 €

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3 commentaires

Ce qui est aussi très intéressant dans ce nouvel opus, c'est la mise en page : tout comme le fait Mamadou Mahmoud n'Dongo en "aérant" ses pages et en imposant une manière bien à lui d'occuper l'espace, chez Djian, il y a ce souci de perspective. Tout d'abord, il n'y a aucun alinéa ! Toutes les phrases débutent à gauche, collées contre la marge. Ensuite il n'y a aucun point d'interrogation à toutes les phrases interrogatives ; une manière de densifier les dialogues, de rythmer la narration ; une nouvelle étape dans l'évolution du style de Philippe Djian. Une réussite !

c'est très juste ce que dit FX. Fort à propos. Cette nouvelle donne stylistique est un régal. Du grand Djian. À consommer sans modération !

L'absence de points d'interrogation n'est qu'un "effet",y en auraient-ils que ce roman ne serait pas moins bon. Quant à l'absence d'alinéas,tiens, je n'avais pas remarqué... ^^