L’œuvre insaisissable de Philippe Jaccottet entre à la Pléiade

Ils sont (très) peu nombreux à rentrer dans la Pléiade de leur vivant, le dernier en date était Milan Kundera, en 2011. Et qui plus est pour un poète, simplement l’envisager serait déjà pêché d’orgueil mais pas pour Philippe Jaccottet tant son œuvre iconoclaste, célébrée dans l’adhésion et la ferveur, le place d’emblée à entrer dans le Panthéon des Lettres… Lui le poète ascétique, maître de la litote, plus ermite que citoyen, et dont la discrétion suscite le respect.

 

Pour toute cérémonie, il y a d’abord la prise en main, le poids, la chaleur du cuire, le dos doré, le bord supérieur des pages orangé, le papier bible, tout ce cérémonial magique qui contribue à la légende de cette collection unique au monde. Et puis il y a l’auteur : Philippe Jaccottet, qui a volontiers entretenu l’idée d’une œuvre écrite comme à son insu – de manière presque distraite et sans efforts, plus réceptive que volontaire – qui nous livre une poésie de la confiance, claire, lumineuse, coquinement subjective, construite en mots simples, comme Paul de Roux l’a si bien énoncée ; une poésie où notre regard passe d’un mot à l’autre, comme l’a remarqué Jean Starobinski en ouverture de l’anthologie Poésie 1946-1967. Cette poésie déploie "une parole loyale, qui habite le sens, comme la voix juste habite la mélodie".

 

Car il y a une justesse de ton essentielle à la poésie (comme si, malgré tout, ces choses n’étaient pas sans un lointain rapport)… Peut-être même est-ce la justesse de ton qu’il faut poursuivre d’abord (plutôt que de chercher à inventer des formes nouvelles ou se laisser obséder par l’idée de chef-d’œuvre : le bel avantage que de finir sur la plaque d’une rue ou d’un monument de bronze ! "Monumentum aere perennius"… Il s’agit d’autre chose que de gloire).

 

Mais s’il y une pointe de fantaisie, n’allez pas croire qu’il y a de l’harmonie lénifiante à tous les étages, bien au contraire, la vie – le travail – d’un poète consiste à tout remettre en question continuellement, perpétuellement, à étudier tous les possibles,  Jaccottet ira alors dans l’inquiétude scruter les ombres qui planent sur les paysages de Grignan. Il sait que l’existence est une roulette russe, donc ne vous fiez pas à son sourire ni à l’apparente simplicité de sa poésie mais tendez plutôt l’oreille et savourez ce "murmure des profondeurs qui trouble la surface des eaux" selon les recommandations de Fabio Pusterla dans sa préface… Si Philippe Jaccottet n’ignore rien des malheurs du monde, s’il tolère des bruits, des cris, des échos venus écorcher ses vers, il veut aussi croire que la beauté demeurera, résistera et vaincra l’innommable. Cela se joue dans un détail : une lumière, un trille, un geste… tout ce qui peut rappeler ces "moments précieux où notre vie semble consciente d’elle-même et profonde, intensément au cœur du monde."

 

Infatigable optimiste, Jaccottet prolonge l’idée de résistance dans l’attente de jours meilleurs, prenant le relai de ses guides de jeunesse : Hölderlin, Novalis, Rilke, Leopardi et surtout Giuseppe Ungaretti (dont il traduisit une grande partie de l’œuvre après avoir fait sa connaissance, à Rome, en 1946). Une voie bien particulière qui ne sera pas sans écueils, détours, cul de sac, précipices, tentations du pire mais qui donnera naissance à une écriture portée par une éthique de la parole ancrée dans une vérité quotidienne vécue avec modestie et offerte en gage au lecteur. À vous, alors, de vous engager à transformer votre lecture en constante interrogation : que serait la poésie sans engagement réel, sans incitation à relever la tête, sans volonté d’illuminer le monde de beauté, sans légèreté, sans idéal ?

 

Et puis il y a le style, le rythme Jaccottet, clé de voûte de toute l’œuvre – que ce soit dans son expression la plus souple et la plus méditative ou dans une explosive illumination. Cette musique du mouvement "investit chaque molécule du texte, l’entraîne avec lui comme un fleuve, pousse les mots, les significations, les sons […] de sorte qu’ils […] se fondent dans une musicalité fuyante et indéfinissable, et pourtant évidente à chaque lecture." Oui, Fabio Pusterla touche à l’essence de l’œuvre : une poésie nourrie aux images de la nature – eaux chantantes, près verdoyants, sifflement du vent, etc. – qui s’amuse à s’égarer dans la prose et les réflexions, les descriptions et les souvenirs, permettant au style de s’émanciper : bousculé par des retours et de nouveaux départs, il conserve le cap dans une forme passagère. Ainsi, soutenue et animée par sa propre cadence, la parole poétique s’émancipe de la respiration du monde en imposant une forme : en cela, la poésie de Philippe Jaccottet place au centre du poème la notion d’illimité.

 

Toute autre inquiétude est encore futile

je ne marcherai pas longtemps dans ces forêts,

et la parole n’est ni plus ni moins utile

que ces chatons de saule en terrain de marais :

 

peu importe qu’ils tombent en poussière s’ils brillent,

bien d’autres marcheront dans ces bois qui mourront,

peu importe que la beauté tombe pourrie,

puisqu’elle semble en la totale soumission.

 

Mais n’allez pas croire pour autant que Jaccottet promeut l’anarchie, n’oublions pas qu’il est suisse, il doit donc y avoir un semblant d’ordre, tout le moins une notion de justesse inscrite dans l’invisible : l’éthique de l’écriture sera son cheval de bataille ! Que cela soit sur le plan théorique ou sur celui de la pratique expressive concrète, la mainmise de la technique est dénoncée au profit de l’émotion. Jaccottet s’en explique dans un passage de La Promenade sous les arbres : "Je dois dire une chose, quitte à me couvrir de ridicule : c’est que la recherche de la justesse donne profondément le sentiment qu’on avance vers quelque chose, et s’il y a une avance, pourquoi cesserait-elle jamais, comment n’aurait-elle pas de sens ?"

Oui, la justesse est la garante de la moindre parcelle de vérité et de beauté, elle porte et sous-tend l’écriture, soupesant chaque parole, chaque image… les libérant de tout courant qui se voudrait dominant. La pensée de Jaccottet pétille de milliers d’étincelles pour s’interdire tout enfermement sur un dogme ou un manifeste. Reconsidérant d’un œil neuf le fil rouge qui relie Baudelaire à Rimbaud puis au surréalisme, Philippe Jaccottet imprègne sa poésie d’humilité, œuvrant comme n’importe qui son labeur quotidien. Sauf que, étant poète, il a vocation d’énoncer la possibilité d’un autre monde plus radieux, et pour s’en donner les moyens il ose tout, jusqu’à mettre entre parenthèses – sans toutefois renoncer à sa dimension affective – la figure du Je.

 

L’effacement soit ma façon de resplendir.

 

Et si Philippe Jaccottet était ce poète qui a si souvent affirmé son désir de pureté stylistique et sa volonté de refuser toute pacotille rhétorique pour mieux se garder des images ? Méfie-toi des images. Méfie-toi des fleurs. Légères comme les paroles. Peut-on jamais savoir si elles mentent, égarent, ou si elles guident ?

Mais peut-on totalement renoncer aux images et à leur pouvoir de métamorphose quand on est poète ? C’est toute l’ambigüité de sa démarche qui s’enhardit à tenter de les dompter dans l’ambitieux projet d’aller vers un panorama complet du langage sans sombrer dans l’excès, mais sans oublier pour autant son ultime but : cette idée de vérité entraperçue, mirage ou réalité ?

 

Ce sera donc dans l’éternel tâtonnement que l’on accompagnera Philippe Jaccottet durant son long périple. Laissez-vous prendre par la main et guider sur ce sentier en devenir vers l’alliance de l’ordre, du beau, de la plénitude… Démarche altruiste qui s’inscrit comme le sourire du langage (Adrien Pasquali, postface à Beauregard, Genève, Zoé, 1997, p. 43) zébrant notre monde en furie d’éclats de couleurs qui tendent à le rendre derechef habitable, tout le moins supportable…

 

Le sommaire de ce volume a été établi en accord avec le poète : il réunit les fragments de ses œuvres – en prose comme en vers – que l’on peut qualifier de création, excluant les travaux critiques, les articles, les proses de voyage, les traductions… D’autre part, Philippe Jaccottet a souhaité que l’ordonnancement respecte scrupuleusement la chronologie d’origine, situant chaque livre à la date de sa première publication. C’est ainsi, par exemple, que dans les Appendices est présentée la version originale de Requiem (1947), poème longtemps renié, accompagné des "Remarques" figurant dans la réédition de 1991.

L’une des richesses de cette publication tient également dans l’accès ouvert qui a été réservé aux éditeurs du fonds déposé à la Bibliothèque cantonale et universitaire de Lausanne. Jaccottet a autorisé, non seulement la consultation du graal mais aussi à pouvoir citer et publier des extraits de ses manuscrits. Une manière de replacer en amont des textes publiés le chroniqueur pour lui donner une vision globale de l’œuvre achevée, en passant par les méandres sinueux et complexes qui ont mené le poète à la réflexion d’où découla le poème…

Emblématique à ce propos, la genèse de Leçons (1969) – recueil admiré pour sa densité et sa concision – découle d’une écriture profuse, passée au crible d’un impressionnant travail de contraction : près de deux cents pages manuscrites d’ébauches et de notes préalables cristallisées en vingt-trois poèmes seulement !

 

Rêvant d’un ordre souverain et d’un murmure soutenu, Philippe Jaccottet sait qu’il n’en sauvera que de vagues fragments (Éléments d’un songe, 1961) mais jamais il ne renoncera à porter sa voix. Loin de toute idéologie prophétique, le poète s’échinera à se rapprocher au plus près d’une harmonie capricieuse : vagabonde, elle l’incitera à construire une passerelle entres ces réalités inconciliables, postfaces renouvelés inlassablement pour négocier encore et encore une possible réparation. Après le constat de la déchirure c’est le temps de la seconde chance, la seule possible : celle de l’unité rêvée.

 

Ce volume contient :

Avant-propos par José-Flore Tappy, Préface de Fabio Pusterla, chronologie, note sur la présente édition ; L’Effraie et autres poésies ; Observations 1951-1956 ; La Promenade sous les arbres ; L’Ignorant ; L’Obscurité – Éléments d’un songe ; La Semaison – Carnets 1954-1967 ; Airs / Leçons ; Paysages avec figures absentes ; Chants d’en bas / À travers un verger / À la lumière d’hiver ; La Semaison – Carnets 1968-1979 ; Les Cormorans ; Beauregard ; Pensées sous les nuages ; Cahier de verdure / Libretto ; Après beaucoup d’années ; La Semaison – Carnets 1980-1994 / La Semaison – Carnets 1995-1998 ; Et, néanmoins suivi de Nuages ; Le Bol du pèlerin ; À partir du mot Russie ; Truinas ; Ce peu de bruits ; Couleur de terre ;  ; Appendices.

 

François Xavier

 

Philippe Jaccottet, Œuvres, coll. "Bibliothèque de la Pléiade n°594", édition publiée sous la direction de José-Flore Tappy, préface de Fabio Pusterla, Gallimard, février 2014, 1728 p. - 59,00 € jusqu'au 30 juin 2014, puis 66,50 €

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