La correspondance Picasso / Cocteau : je t’aime moi non plus

Une amitié n’est pas un long fleuve tranquille, une relation amicale forte est tenue aux mêmes exigences que la relation amoureuse, aux mêmes errements, aux mêmes hésitations, aux mêmes quêtes d’approbation de l’Autre, surtout quand ce sont deux artistes qui, forcément, doute de leur travail, attendent le commentaire élogieux ou la remarque juste et précise qui les aidera dans leur œuvre alors que celle-ci coince ou se cherche.
Ample et complexe, donc cette amitié artistique, mais pas seulement puisque Cocteau fut, selon les dires mêmes de Jacqueline, un ami de la famille.

Quatre cent cinquante pièces vont venir étayer cette relation particulière, ambigüe, authentique, sincère mais portée sur des courants parfois contradictoires ; une correspondance au sens large qui comporte aussi des billets glissés sous la porte, des dessins, des photographies envoyées et commentées, des livres dédicacés et quatre lettres ouvertes que Cocteau écrivit en hommage à Picasso… Sens large également dans l’ajout de pièces écrites par les compagnes de Picasso (Olga, Dora, Françoise, Jacqueline) ou adressées à elles…

Cher Jean,
Tu es toujours inépuisablement l’ami au meilleur visage et tu triomphes de tout pour être signe de vie même aux heures moroses du matin glissé sous la porte avec le journal et chaque fois la journée commence mieux grâce à toi.

Françoise Gilot

Si l’on trouve moins de lettres de Picasso, cela ne signifie pas que la relation était plutôt à sens unique, car il y eut des pertes et des vols (Cocteau fut cambriolé et sa sacoche contenant les lettres d’Apollinaire, Picasso et Colette fut pillée),  et Picasso, le reconnaissant lui-même, était avare dans le registre épistolier sans que cela ne doive prêter à interprétation : Dîtes à Max Jacob que je l’aime beaucoup et que si je ne lui écris pas, ça ne fait rien.
Même si son attitude est parfois brusque, et plonge Cocteau dans le doute et l’amertume comme le 3 juin 1957 quand Picasso lui lance Les amis me plaisent surtout quand ils partent… Il faudra une lettre de Françoise pour le rassurer : Jean, J’ai voulu t’écrire immédiatement après ton départ de la Californie. Puis j’ai pensé que l’amitié qui te lie à Pablo est tellement antérieure à ma connaissance de vous deux qu’il aurait été dérisoire de ma part de t’expliquer… t’expliquer que c’était la minute de vérité où tout peut être dit – sans gêne, sans conséquence…

Pour mieux comprendre la relation entre les deux hommes – et palier en partie à l’absence de missives de Picasso – de larges extraits des différents écrits de Cocteau – journal, lettres, textes pour des revues, etc. – sont inclus pour commenter et repositionner dans le contexte tel ou tel billet ou télégramme, ce qui offre une grande source d’information, permettant ainsi une plongée dans l’intimité du peintre, dans le contexte de l’époque. Cocteau biographe à son corps défendant… mais Cocteau bien docile, aussi, toujours prêt à faire l'effort pour ne pas risquer de contrarier cette amitié portée aussi par les compagnes du peintre, amitié qui aurait coulée à pic sans ces efforts continus...

Les nombreuses illustrations qui accompagnent cette édition donnent à voir l’évolution du style graphique de Cocteau qui porte souvent l’empreinte, tantôt de sa réflexion critique sur le peintre espagnol, tantôt de l’influence qu’il subit de son ami. Mais le travail de Picasso – dont on connaît la fonction de buvard incroyable – n’est donc pas exempt d’influence née du style de Cocteau : le goût de l’invention, la virtuosité verbale étourdissante de paradoxes, d’images et de trouvailles de style du poète français marquèrent l’univers du peintre espagnol.
Une amitié utile, utilisée, par le minotaure catalan au détriment du poète ? On vous laisse en juger...

François Xavier

Picasso / Cocteau, Correspondance 1915-1963, édition de Pierre Caizergues et Ioannis Kontaxopoulos, Gallimard / Musée national Picasso-Paris, coll. "Art et artistes", mai 2018, 542 p. –, 35 €

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