L’Empereur Hon-Seki : De la fable à l’épopée

En une ville sans image, se promène un empereur sans visage, sans nom, égaré dans la cité sur laquelle il règne sans en rien connaitre.

 

Les dieux non plus, ne comprennent goutte à la plus monstrueuse des entités, la Ville, Tokyo, car les dieux japonais sont ruraux, leurs lieux de cultes se nichent dans les bois, à la source des ruisseaux, cette agglomération bâtie par les hommes leur est étrangère.

 

Commençant comme une fable, pittoresque, où un empereur un peu exotique refuse de se nourrir comme un enfant capricieux, l’histoire s’enchevêtre, à mesure que le souverain adulte mais pas sage joue à échanger sa place avec un moine venu pour l’exorciser.

Voici le moine déguisé en empereur, l’empereur déguisé en moine et enfin à même d’échapper au palais, libre d’aller errer dans ses jardins, dans sa ville.

 

Bientôt, il est anonyme, perdu, il croit que les dieux se jouent de lui, mais les dieux ne sont peut-être pas mieux lotis. Le souverain du ciel a commandé un poème, un poème sur la ville, pour comprendre sa nature, comprendre l’ennemi aux marges desquels les dieux sont exclus. Tout au plus parviennent-ils, dans des jardins encerclés dans l’enceinte de la ville par le béton, à descendre parfois s’incarner sur leurs autels, oasis-prisons, enfermées entre les tours.

 

L’ex-empereur en est chargé. Cette épopée en vers, cette clé du monstre, il tentera de l’écrire.

 

Devenu un homme sans titre ni personnalité, que tous croisent mais que personne ne connait, il ne comprend pas plus la cité que les dieux. Dans ce labyrinthe, toute vue d’ensemble est bannie et sans doute toute humanité est tenue en échec, car l’homme n’est grand que dans son rapport à l’universel, incarné par une divinité ou pas, et non par sa fragmentation, qui le réduit à une fonction, interchangeable, accessoire, pièce rapportée d’un jeu de société qui n’a plus guère besoin de lui.

 

La fable est-elle encore fable lorsqu’elle dépeint un monde qui est l’écho du nôtre, ou ce texte va-t-il chercher plus loin, à décrypter une tragédie humaine, celle de l’effacement de l’homme face aux rouages de nos termitières planétaires ?

 

Le propos de Pierre Vinclair, lauréat de la Villa Kujoyama de Tokyo, où il commença l’Empereur Hon-Seki, est d’inscrire son œuvre et sa pensée dans une tentative de retrouver par l’écriture le moyen de confronter l’homme à la crise de nos sociétés. La fonction de la littérature est de nous réinventer face aux ruptures, ici l’ogre globalisant qui nous morcelle en son sein.

 

Hon-Seki, n’est pas la Chanson de Roland. En très court, il relèverait plutôt de la filiation de Cervantès, puisque tout en puisant dans le terreau des us et coutumes japonaises, il use du dérisoire pour faire monter à la fois la moquerie et le tragique.

 

Au milieu du récit, c’est toute la ville de Tokyo qui échange ses rôles, une bourse aux vies est en place, vendez la vôtre, échangez-la contre un autre. Vous pourrez être vedette ou entrepreneur, sumo ou geisha, tout est possible, il ne s’agit guère que de substituer les masques de la vie.

 

Au terme de ce petit livre, l’homme disparait.

Pas tout le monde, pas encore, mais la personne de l’empereur disparait derrière sa fonction, le mythe de l’existence d’un empereur subsiste, à l’usage des foules, mais il n’y a plus personne au palais, pas même un substitut. Il ne reste que des employés qui maintiennent le mythe, car on a perdu l’empereur et on ne sait comment l’avouer au peuple, puis on s’aperçoit que cela n’a au fond aucune importance.

 

On murmure même que ce Hon-ne-sait-ki n’aurait jamais existé.

 

Tang Loaëc

 

Pierre Vinclair et PieR Gajewski (illustrations), L’Empereur Hon-Seki, Le Corridor Bleu, octobre 2012, 80 pages, 14 €

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