La grande mystification technologique

Longtemps, toute avancée technologique a été assimilée à celle d’un « progrès » social en marche... Depuis, cette croyance fait l’objet d’une douloureuse réévaluation, comme le rappelle l’historien David Noble dont les recherches ont lancé l’alerte contre la mystification d’une « délivrance par la machine », serait-ce au cœur brûlant d’une société centrée sur la technologie…

 

L’espèce laborieuse issue de l’homo faber serait-elle confrontée, au sein de sociétés et de peuples mis en concurrence dans une folie productiviste sans finalité, à une « offensive technologique »  qui désormais la priverait du bien-être et de la richesse sociale tant espérée voire de toute possibilité d’un avenir soutenable ?

David Noble (1945-2010), historien des sciences et des techniques, professeur dans plusieurs universités nord-américaines dont le MIT (Cambridge, USA), a longtemps mis en garde contre la croyance en un avenir automatisé, piloté ( ?) pour notre plus grand bien ( ?) dans le meilleur des mondes possibles : « Après cinq décennies de révolution informatique, les gens travaillaient plus qu’avant, dans des conditions dégradées, subissaient plus de stress et d’anxiété ; ils avaient perdu en savoir-faire, en sécurité, en pouvoir, en protection sociale et en rémunération. Les technologies de l’information ont déjà clairement servi à déqualifier, contrôler et remplacer le travail humain dans un mouvement général d’accélération sans précédent. »

Mais le progrès technique n’annonçait-il pas justement la délivrance du travailleur, rendu disponible pour des accomplissements plus exaltants que la « production » d’objets manufacturés ? Que s’est-il passé au juste depuis le développement de ces « forces productives » si prometteuses qui auraient du nous faire accéder à une « société des loisirs » ? N’était-il pas un temps où tous (ou presque…) communiaient allègrement dans la « religion du Progrès » - ou du moins dans son « sermon managérial » - sans imaginer devoir travailler toujours plus pour devenir de plus en plus pauvre dans un monde où chacun se découvre de trop ?

 

Un progrès pour qui ?

 

La réflexion de David Noble s’appuie sur la révolte des « briseurs de machines », les luddites (du nom de Ned Ludd, leur précurseur en 1779), évincés par les métiers à tisser. Leur lutte avait trouvé d’illustres défenseurs comme George Gordon Byron (1788-1824) dont le discours à la chambre des Lords, le 27 février 1812, en appelait à l’indulgence de ses pairs : « Ces hommes n’ont brisé les métiers que lorsqu’ils sont devenus inutiles, pire qu’inutiles, que lorsqu’ils sont devenus un obstacle réel à ce qu’ils gagnassent leur pain quotidien. Pouvez-vous donc vous étonner que dans un temps comme le nôtre où la banqueroute, la fraude prouvée, la félonie imputée se rencontrent dans des rangs peu au-dessous de celui de Vos Seigneureries, la portion inférieure, et toutefois la plus utile de la population, oublie ses devoirs dans sa détresse et se rende seulement un peu moins coupable que l’un de ses représentants ?».

Depuis, l’automatisation a pris le relais de la mécanisation, l’optimisation des profits et le fétichisme technologique sont devenus les constantes d’une folle équation qui s’affranchit des règles de « l’économie sociale de marché » et de la « satisfaction » humaine... Pour David Noble, l’offensive technologique des dernières décennies, mené par de « grands enfants » technolâtres aux « fantasmes socialement irresponsables alimentés par les deniers publics », aurait mené au sacrifice délibéré de l’humain, tant dans sa fonctionnalité concrète que dans sa singularité, considérées comme une commode variable d’ajustement puis comme un coût à évacuer. La technique aurait du débarrasser l’homme du travail et voilà qu’elle se débarrasse de l’homme au travail…  Elle se serait développée contre l’humain afin d’en faire l’économie, l’intégrisme technologique  s’exacerbe contre les peuples afin de « légitimer et ratifier les actions des dominants » - et la « production » perd tout ancrage avec un réel pillé par une spéculation hors sol…

L’historien interpelle le « lien historique entre capitalisme et production », rappelant qu’une « part croissante des investissements est détournée vers des sphères économiques non productives comme l’immobilier ou la spéculation financière », génératrices, comme on le sait, de bulles et de krachs se succédant comme les nuits aux jours : « Le cercle vertueux de la prospérité qu’on essaie de nous vendre à tout prix, qui lie l’investissement à l’innovation, l’innovation à la productivité, la productivité à la compétitivité, et la compétitivité à la richesse sociale est devenu ambigu à chacun de ses maillons. Cette voie n’offre plus aucune garantie de bénéfices sociaux, étant donné la mobilité du capital et l’emprise planétaire des firmes multinationales. Ce qui reste dénué d’ambiguïté, en revanche, ce sont les conséquences sociales de notre soumission constante à ces compulsions collectives ; chômage structurel, désaffiliation sociale, contrôle toujours plus étroit des travailleurs et disparition des savoir-faire traditionnels et donc d’une production de qualité, des capacités industrielles et commerciales. »

Pourtant, John Parsons (1913-2007), l’inventeur en 1947 de la commande numérique, considéré comme le « père de la seconde révolution industrielle », en appelait à un « moratoire sur le développement technologique pour laisser du temps à la réflexion et rechercher des approches socialement responsables »...

Il n’a pas été écouté et une extorsion économique a été menée à son terme, jusqu’à la disparition de toute limite par la globalisation numérique : « Les fantasmes sur le développement technologique découlent inéluctablement de la coupure avec le concret et le présent, résultant elle-même de ce qu’on a extrait la question technologique de la production pour la placer hors de portée des travailleurs rivés à leurs postes »…

Voilà la terre, l’eau, les arbres devenus des marchandises tout comme les humains dont on peut « user et disposer selon les exigences de l’économie établies par le calcul froid de l’accumulation » - jusqu’au point ultime où le consentement ne peut plus être construit sur une régression généralisée, où le paradigme d’un productivisme créant les besoins au nom d’une « croissance » à tout prix ne peut être maintenu pas davantage que la vente à crédit d’un avenir qui n’arrivera plus…

Or, si l’ultime fonction du « travail » est de « protéger l’homo faber en rendant la survie de tous aussi agréable que possible, celle du politique n’est-elle pas précisément de reprendre la main sur la mystification technologique pour restaurer cette promesse d’un avenir, quand bien même il ne s’accomplirait qu’à moitié ?


Paru dans les Affiches-Moniteur


David Noble, Le progrès sans le peuple, Agone, collection « Contre-Feux », 236 p., 20 €

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