Albert Camus (1913-1960), écrivain de l'absurde, philosophe, prix Nobel de littérature en 1957. Biographie d'Albert Camus.

Militant communiste et amoureux de Maria Casarès : deux essais et deux images de Camus

A l’endroit ou à l’envers ? deux images de Camus

Deux récents ouvrages, très différents l’un de l’autre, entendent explorer certains aspects de Camus. Mais la lumière qu’ils apportent n’est souvent qu’une obscure clarté.

Que la littérature, au sens large du terme, mêle fiction et réalité n’est pas chose nouvelle. Cela fait même probablement partie de son essence. Les candidats à l’agrégation de Lettres classiques 2017 peuvent ainsi se demander si les Lettres à Lucilius de Sénèque qui sont à leur programme sont de vraies lettres ou des lettres majoritairement imaginaires, autrement dit une mise en scène destinée à mieux faire passer certaines thèses philosophiques.

Comme l’Histoire elle-même est une discipline vouée à produire des reconstructions, on ne saurait condamner en bloc le genre du roman historique. D’ailleurs, comme on sait, les historiens ne se privent pas d’aller chercher à l’occasion leurs informations chez un Flaubert. Encore faut-il respecter dans cette affaire un certain dosage, l’abus de fiction pouvant nuire à la santé mentale et, accessoirement, à la démocratie. Aux dernières nouvelles, celle-ci se porterait plutôt mal. Les causes de cette situation sont évidemment diverses et avariées, mais, si l’on estime que la démocratie passe par l’éducation des peuples et si l’on pense avec Valéry qu’une demi-vérité est finalement bien plus nocive, bien plus porteuse de confusion qu’un franc mensonge, on peut affirmer que tout un pan de la littérature française contemporaine ne fait rien pour améliorer les choses.

Georg Lukács (non, non, pas celui de Star Wars, l’autre…) avait posé comme principe que le héros d’un roman historique ne pouvait croiser sur son chemin que des personnages ayant joué dans l’histoire un rôle secondaire. C’était un principe de bon sens ‒ une vaguelette supplémentaire dans le flot des événements est admissible, mais un tsunami est à exclure, puisqu’on ne saurait tout remettre en cause ‒, mais c’est un principe qui est violé chaque jour un peu plus impunément. Sans doute les coupables invoqueront-ils pour leur défense les Mémoires d’Hadrien, mais sont-ils tous dignes d’effeuiller la Marguerite Yourcenar ? Certes, Dumas n’avait pas hésité à organiser une rencontre chronologiquement invraisemblable entre Caligula et Messaline et Paul Féval Fils n’avait pas craint de placer côte à côte, dans plusieurs de ses récits, Cyrano et d’Artagnan, mais tout le monde savait qu’on était là dans une littérature de série B. Aujourd’hui, quand un Liberati disserte sur Jayne Mansfield sans avoir vu un certain nombre de ses films, tout le monde applaudit. No comment. Préparons-nous à saluer le génie de l’auteur(e) qui nous pondra un jour un Victor Hugo et l’affaire Dreyfus.

Deux ouvrages récemment parus sur Camus ‒ deux de plus… ‒ montrent à quel point il est difficile de trouver le bon dosage que nous évoquions. Florence-M. Forsythe, qui, nous assure-t-on, a bien connu Maria Casarès, publie chez Le Passeur Tu me vertiges : L’amour interdit de Maria Casarès et Albert Camus. Cet imposant pavé de quatre cents pages est inattaquable, puisqu’il porte l’étiquette « roman ». Mais qui est en mesure de démêler le vrai du faux dans cette histoire, si bien écrite soit-elle ? N’aurait-il pas été plus utile de proposer une véritable recherche sur la question ? Rien ne dit, d’ailleurs, que ce travail n’ait pas été fait. Simplement, on est un peu dubitatif quand le « prière d’insérer » affirme : « Ces deux séducteurs connaîtront d’autres aventures, mais leur amour les surpassera toutes tant il est exceptionnel. Pour Camus, Casarès est “l’Unique”. » Oui, on se gratte un peu la tête face à ce péremptoire futur de narration quand on sait que, selon certains témoignages, Camus, juste avant sa mort, menait de front quatre liaisons différentes. N’en déplaise à Proust et au rideau de fer qu’il a prétendu instaurer entre l’homme et l’œuvre, il faudra bien qu’un jour quelqu’un se penche sérieusement sur ce sujet : la multiplicité sisyphéenne des aventures amoureuses de l’auteur de Noces est telle qu’elle doit bien fournir une clef pour aborder son œuvre. Encore faudrait-il qu’un vrai chercheur se penche sur le sujet et nous offre autre chose que des scènes et des dialogues dont nous ne saurons pas s’ils sont chair ou poisson.

Camus, militant communiste : Alger, 1935-1937, de Christian Phéline et Agnès Spiquel-Courdille, est d’une tout autre farine, mais celle-ci est cuite suivant une recette qui exige des estomacs bien accrochés. Comme son titre l’indique, cet ouvrage se concentre sur une courte période de la vie de Camus ‒ le flirt de celui-ci avec le Parti communiste fut même si bref que certains biographes avaient pu assurer qu’Albert n’avait jamais été officiellement « encarté », mais il se complaît dans un tel luxe de détails que Camus finit par devenir l’Arlésienne de certains chapitres. Rien ne nous est épargné des conflits internes entre tel et tel (on ne parlait pas encore, sauf erreur, de groupuscules ou de « sensibilités » différentes, mais c’était tout comme), des discussions, des condamnations, des déchirements internes. Mais est-ce bien passionnant, est-ce simplement compréhensible pour un lecteur non-initié ? Sur Amazon, un internaute applaudit des deux mains parce qu’il a retrouvé dans ce livre le nom de ses parents et de gens qu’il connaissait personnellement. Ne voit-il pas qu’il marque ainsi les limites de la chose ? Quid de ceux qui n’ont connu ni l’époque ni le lieu et qui se moquent bien de savoir que le sous-fifre Machin a rencontré le sous-fifre Truc dans tel café tel jour à telle heure pour lui dire ses quatre vérités ? Ce Camus, militant communiste est certainement un excellent ouvrage de référence pour les érudits, mais, pour le coup, ce n’est certainement pas un livre qui se lit « comme un roman ». Un exemple d’érudition peut-être, mais non un exemplum. On en retiendra, toutefois, deux choses capitales, nous semble-t-il, pour comprendre la nature très conflictuelle des rapports entre Camus et le Parti : la première, c’est que, comme le dit sans même ironiser une militante de l’époque, on ne démissionnait pas du Parti communiste ‒ on en était exclu (1) ; la seconde, c’est la raison finalement toute simple pour laquelle Camus décida un jour de claquer la porte du PCA : il ne pouvait supporter la désinvolture avec laquelle celui-ci faisait une croix sur des promesses qu’il avait pu faire à certains éléments de la population, à savoir les « indigènes ».

Ce qui, on l’aura compris, nous ramène à notre case départ, celle de la question de la démocratie.

FAL

Florence-M Forsythe, Tu me vertiges : L’amour interdit de Maria Casarès et Albert Camus. Le Passeur, mars 2017. 21,00€.

Christian Phéline et Agnès Spiquel-Courdille, Camus, militant communiste : Alger, 1935-1937. Gallimard, février 2017. 25,00 €

(1) Ceci semble avoir longtemps été une constante du Parti. Le philosophe Jean Deprun, éminent dix-huitiémiste, racontait qu’il avait vécu des heures très sombres après ‘68, lorsqu’il avait été exclu du PC (il avait, entre autres, dit-on, refusé que soient publiées ses traductions de textes de Staline le jour où il avait su que celui-ci avait assassiné un certain nombre de gens de sa propre main) : « Quand on était exclu du Parti communiste, expliquait-il, on ne recevait pas le moindre document officiel en ce sens. Une lettre signifiant l’exclusion aurait constitué une reconnaissance de l’existence de l’exclu. Or on entendait nier à l’exclu son existence même. »  

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