Alexandre Dumas et Auguste Maquet par Bertrand Fillaire, essai de propriété littéraire

« Croyez-vous qu'il existe de part le monde des hommes assez dévoués et discrets pour avoir fait d'Harmental, les Mousquetaires, Vingt ans après, et Monte-Cristo, et pour en laisser l'honneur et le profit à un autre ? »

(Alexandre Dumas, cité das les Souvenirs littéraires de Jules Claretie.)


La chose est connue, Alexandre Dumas avait une petite armée de nègres littéraires parmi lesquels de très grands noms du Romantisme français. Pourtant, les dumasolâtres n'en démordent pas : c'est Alexandre « le Grand » qui saupoudre de son talent les textes qui lui sont apportés, qui met du génie dans tout cela, de la « poudre d'or » même lira-t-on... Bref, quelques petites mains et un vrai grand écrivain. Mais à y regarder de plus près, comme le fit Bernard Fillaire lors de la translation de Dumas au Panthéon, le 3 octobre 2002, l'apport de Dumas lui-même à son œuvre serait peut-être assez mineur... et parmi les collaborateurs réguliers du maître, Auguste Maquet fait figure d'icone particulièrement attachante, par laquelle l'essai que republient les éditions Bartillat, Alexandre Dumas, Auguste Maquet et associés, dénonce certains usages de la petite société des écrivains. 

Dans la société littéraire du XIXe siècle, où le feuilleton et le roman sont la forme majeure et font vivre toute une industrie, il faut avoir un nom pour publier. Un nom, c'est-à-dire avoir déjà publié avec succès. Mais c'est aussi dire que les jeunes talents, pas encore réunis en Jeunes-France de l'impasse du Doyenné, ne peuvent pas, quelque soit la qualité de leur œuvre, ne passent pas la barrière de la publication. Force est alors de se montrer moins regardant, d'accepter d'être sous la tutelle d'un maître. Mais une collaboration à quel prix ? Pour Dumas, imposante figure de la littérature de son temps, le prix est celui de la discrétion, de l'oubli, c'est un véritable négrier qui fait travailler sans cesse « ses » auteurs et s'approprie sans aucune forme de remords les romans et les pièces sur lesquelles il met simplement son nom, retravaille ici ou là, un peu... La presse s'en fait l'écho, dès 1845, mais il faudra attendre le scandale du pamphlet d'Eugène de Mirecourt, Le Mercantilisme littéraire, repris dans Fabrique de romans : Alexandre Dumas et Cie (1845), dont les passages bêtement orduriers et racistes le discréditent, mais dont Balzac dira lui-même : « C'est ignoblement bête, mais c'est tristement vrai… », pour qu'enfin Auguste Maquet, le plus prolifique des « collaborateurs » se voit associé officiellement à sa propre œuvre. Certes, uniquement au théâtre, d'abord, mais quelle reconnaissance !

Qui est Maquet ?

Pourtant Auguste Maquet (1813 - 1888) n'est pas un petit couteau de la littérature qui fourni simplement de la copie. Condisciple et ami de Nerval et de Gautier, érudit, docteur ès Lettres, professeur de Rhétorique, président pendant douze ans de la Société des auteurs et compositeurs dramatiques, officier de la Légion d'honneur, Maquet est un homme de plume et un acharné travailleur qui dépouille les récits historiques, les mémoires, les annales pour donner de la matière historique à ses écrits. C'est lui, le plus souvent, qui donne la prime impulsion et l'écriture même de quantité de romans dumasiens sans lequels la légende du maître serait bien plus mince... Ce qu'il apporte seul au corpus dumasien est si impressionnant que la liste en est presque incroyable, au regard de la place de deux hommes dans l'histoire de a littérature : Les Trois Mousquetaires La Reine Margot, Le Comte de Monte-Cristo et tant d'autres (Bernard Fillaire en donne une liste en fin d'ouvrage, avec témoignages justificatifs que tous ces textes ne sont pas de la main seule de Dumas, qui a seul son nom sur les volumes pourtant, encore aujourd'hui...).

C'est Nerval, habitué à troquer sa plume, qui présente Dumas et Maquet, et c'est Nerval qui intrigue pour que Maquet obtienne un premier contrat. Mais Nerval est forcé par le besoin, ponctuel, pour manger. Maquet, lui, fils d'une très bonne famille, a des biens, et ayant consacré sa vie à l'écriture se voit contraint, in fine, de porter l'affaire devant la Justice pour que ses nombreuses dettes soient enfin payées par Dumas, qui en plus de piller ne paie pas bien ni vite, tant il dépense pour lui-même. La conciliation sera une humiliation, c'est au final Dumas qui gagne, puisqu'il achète les Droits et fait taire Maquet, qui ruminera chez lui cette gloire qui lui revient et qu'on lui aura volée. Maupassant, dans Bel-Ami, donnait ainsi une leçon d'économie : faites traîner vos créanciers, le plus possible, promettez tant et tant, et, quand acculés, ils en viendront à se trouver eux-mêmes en difficulté, proposez leur un nouvel engagement sur la base d'un solde de tout compte à quart ou demi dette. C'est ce que Dumas a toujours fait, avec ses auteurs, comme l'ogre qui dévore ses enfants, et c'est ce qui l'a conduit au Panthéon, parmi les grands écrivains...

La démarche de Berard Fillaire n'est pas de reprocher ou de condamner, elle vise simplement, dans une promenade qui commence au Cimetière du Père-Lachaise devant la tombe de l'inconnu Maquet et s'achève au Panthéon, de redistribuer les rôles comme ils furent : le commercial Dumas et le technicien Maquet, car l'un sans l'autre n'eurent sans doute rien pu faire : Dumas ne pouvant pas écrire autant, humainement parlant, ne pouvant pas avoir rédigé tant de volumes à la main en une seule vie, et Maquet devant passer le barrage de la célébrité... Mais il serait peut-être temps qu'au regard de l'Histoire Littéraire une « révision » soit imposée, non pour destituer l'un, mais pour redorer l'autre. Dumas sans Maquet, tout comme Willy sans Colette que Bernard Fillaire pose en pendant dans son essai, et tant d'autres qui jouissent d'une gloire bien mal acquise... Aucun ressentiment contre Dumas, toutefois, dans cette promenade littéraire très agréable à lire et qui glisse honnêtement son regard sur l'Histoire, mais peut-être un petit pincement au cœur pour la place réservée dans la société des gens de Lettres aux oubliés, dont Maquet, et dont d'autres aujourd'hui encore, forment les rangs. Mais la disproportion entre les rôles connues et les places tenues est telle qu'un sain coup de colère, qui emporte parfois Bernard Fillaire, n'est pas vain. Gageons qu'un jour, par un travail universitaire plus doctoral et plus scientifique, les choses seront remises à leur place, et alors on comptera les flambeaux allumés ici ou là pour atteindre à ce dévoilement de la vérité et à la reconnaissance réelle de Maquet. Parmi ces flambeaux, celui que Bernard Fillaire vient d'allumer comme un passeur modeste tiendra vraisemblablement une très honorable place.

Loïc Di Stefano

Bertrand Fillaire, Alexandre Dumas, Auguste Maquet et associés, Bartillat, janvier 2010, 138 pages, 14 euros

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