Les Illusions de l’amitié : la correspondance d’André Gide et Francis Jammes

Il n’est pas nécessaire d’être un fervent de Gide ou de Jammes pour éprouver du plaisir à la lecture de leur correspondance – il suffit d’aimer les belles lettres (dans les deux sens du terme). De fait, dès le début de leurs échanges épistolaires, tous les deux semblent avoir mis un point d’honneur à briller par le style, comme à se mettre en scène chacun sous l’aspect qu’il préfère se donner, pas forcément le même d’une étape à l’autre. Celui qui y parvient le mieux, d’une manière générale, c’est Gide dont l’affabulation est si efficace que Jammes s’en laisse tromper tout au long de ce volume, notamment en enviant le bonheur conjugal d’André et Madeleine, avec une candeur qui a de quoi faire pleurer de rire, au vu de certains passages, tout lecteur avisé de l’état de choses réel. De même, l’idée persistante de Jammes selon laquelle le « vrai » Gide ne saurait être qu’une sorte de pasteur voué à répandre une morale empreinte de chaste abnégation, a dû au moins faire sourire l’intéressé, entre deux escapades sensuelles parmi les jeunes Arabes.

     Les illusions que chacun se fait sur l’autre rendent la lecture d’autant plus intéressante qu’elles y instillent une sorte de suspense : on se demande sans cesse à quelle étape et dans quelle mesure les correspondants vont finir par y voir plus clair. On subodore que Gide est plus lucide que Jammes, quoiqu’il se garde ne serait-ce que de faire comprendre à son ami que s’entendre demander autant de services, et souvent en des termes normalement réservés aux subalternes, peut devenir lassant au fil des années. Sa patience et sa générosité nous le rendent attachant, tandis que Jammes nous apparaît comme un ami de la sorte qu’il vaut mieux fréquenter de loin en loin : outrancièrement exigeant sur tous les plans, donneur de leçons, prompt à se vexer, envieux… S’il s’attire aussi de la sympathie, c’est surtout par les descriptions sensibles de la nature ou du quotidien, qui abondent dans ses lettres, et par ses accès d’humeur taquine où il déverse des jeux de mots et des néologismes irrésistibles sur Gide – un aspect du talent de Jammes que j’ignorais jusque-là.

     L’introduction de Pierre Lachasse et les annotations que le préfacier a rédigées avec Pierre Masson sont remarquables, érudites et exemptes de pédanterie.

     Il me tarde déjà de lire le tome 2 de cette correspondance.

 

André Gide, Francis Jammes, Correspondance, tome 1 (1893-1899), éd. Gallimard, novembre 2014, 400 pages, 28,00 euros

 

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