Biographies d'écrivains de tous temps et de tous pays.

Nathalie Clifford Barney, le perpétuel devenir de l'amour...

Link Reply Thread Hide 1 comment Show 1 commentLa longue vie de la poétesse Nathalie Clifford Barney (1876-1972) fut un roman d’amour ininterrompu, voué à  ses semblables «  les plus semblables possibles »…

 

En 1892, Nathalie a seize ans, un regard bleu glacier impérieux et une blondeur intrépide. Elle vogue vers la maison de campagne des Barney, voisine de celle des Rockfeller, sur la presqu’île de Bar Harbour. Sa semblable se nomme alors Eva Palmer (1875-1947), la belle héritière des biscuits Huntley and Palmer dont la flamboyante chevelure descend jusqu’aux chevilles  - et le bateau qui les emmène se nomme… Sapho.

Eva aime le grec. Par amour pour Eva, Nathalie s’immerge dans Platon : « Il s’ensuivit une liaison où la poésie, Le Banquet de Platon et le nudisme eurent leur part dans une vie arcadienne. Nous connûmes la volupté d’être nues parmi les sources et sur les mousses des sous-bois… »

A Noël 1892, les Barney (son père Albert, président de la Barney Railroad Car Foundry, forme avec la spirituelle Alice Pike un couple à la mode à Washington) est invitée à la Maison-Blanche. Séduite par la beauté de la first lady, Nathalie s’écrie : « Ah ! Madame la présidente, si vous pouviez continuer à présider à la Maison-Blanche avec n’importe quel président ! ».

 

Liane 1899

 

Paris 1899. Nathalie voit au bois de Boulogne de ravissantes créatures alanguies dans des victorias. L’une d’elles la fascine par sa « sveltesse angélique » - c’est la Belle d’entre toutes les belles, la courtisane Liane de Pougy (1869-1950). Si Liane aime les femmes, elle se vend aux hommes – très cher. Dans ce Paris fin de siècle, capitale de tous les plaisirs, elle réunit en sa jolie personne « les Etats-Unis d’Europe de la galanterie » et initie les jeunes têtes couronnées. Nathalie lui envoie un poème accompagné d’une gerbe de lys et de ces mots : « D’une étrangère qui voudrait ne plus l’être pour vous. » Elle commande un costume de page et se présente à l’hôtel particulier de son idole.

Après, « c’est une histoire de baignoires » : elle se retrouve dans celle où Liane « trempait comme une rose » puis dans celle du théâtre où Sarah Bernhardt (1844-1923) jouait Hamlet avant de se retrouver couchée sur papier dans Idylle Saphique (1901), le roman de Liane –dont le beau brin de plume est tenu par le journaliste Henri Albert (1868-1921).

 

Renée 1900

 

La poétesse Renée Vivien, née Pauline Tarn (1877-1909), l’invite « un soir entre les soirs », dans sa chambre remplie de lys : « Leur blancheur éclairait les coins sombres de la pièce : c’était un éblouissement, une asphyxie transformant cette chambre ordinaire en chapelle ardente et virginale, et nous inclinant vers l’agenouillement – elle devant moi, moi devant elle. »

Les nymphes poursuivent leurs ébats sur « l’île en forme de lyre » de Mytilène. A leur arrivée, le phonographe du port nasille : « Viens poupoule, viens ». « Le lendemain, l’île entière s’offrait à nous comme un lit ouvert » : étendues au soleil sur de larges bancs d’algues molles, les amies formèrent le projet de fonder une école de poésie « où celles qui vibrent de poésie, de jeunesse et d’amour viendraient, telles ces poétesses de jadis arrivant de toute part pour entourer Sapho ». Rentrée à Paris, Renée tombe malade et meurt dans sa trente-troisième année en murmurant le nom de Lorely – ainsi avait-elle baptisé Nathalie dans son roman Une femme m’apparut (1904).

Nathalie jalonne sa longue vie de livres dédiés aux femmes : Eparpillements (Sansot, 1910), Pensées d’une Amazone (Emile-Paul, 1918) ou Aventures de l’Esprit (Emile-Paul, 1929). Elle leur dédie aussi son célèbre Temple de l’Amitié, au 20 rue Jacob à Paris : « L’amour peut se satisfaire de fausses valeurs, mais l’amitié en exige de vraies »….

 

« A chaque amour plus loin que l’amour »

 

Longtemps Nathalie se coucha de bonne heure – un des secrets de sa longévité. Dispensée par la fortune familiale de l’obligation de gagner sa vie, elle sera fidèle à la pratique régénérante de l’amour: « Pour qu’il puisse durer, il faut que l’amour soit fait de tous les amours. » Elle partage sa vie avec la peintre Romaine Brooks (1874-1970) – mais pour elle, « l’arrêt dans la fidélité, ce point mort de l’union » doit céder la place à un « perpétuel devenir »…

Elle a été le modèle des  grands livres qui passionnèrent leur temps ( la Flossie des Claudine de Colette, l’Evangéline du Ladies Almanach de Djuna Barnes,  la Laurette de L’Ange et les pervers de Lucie Delarue-Mardrus, la Valérie Seymour du Puits de Solitude de Radclyffe Hall) et passe à la postérité comme « l’Amazone » de Rémy de Gourmont (1858-1915).

A quatre-vingts deux ans, l’ex étoile des bals de Washington fait chavirer encore une belle aristocrate quinquagénaire et publie ses Souvenirs indiscrets (Flammarion, 1960) avant de tirer sa révérence le 1er février 1972. A sa mort, ses biens sont mis aux enchères à  l’hôtel Drouot le même jour que le grand lit Louis XV de Liane de Pougy, morte vingt-deux ans plus tôt sous le nom de Sœur Anne-Marie de la Pénitence en soupirant « Nathalie aura été mon plus grand péché ».


Paru dans les Affiches-Moniteur

 

Bibliographie sélective

 

Nathalie Clifford Barney, Souvenirs indiscrets, Flammarion, 1960

 

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