La Montée en puissance de la Chine et la logique de la stratégie


« Si vis pacem : para bellum »

Spécialiste américain internationalement reconnu dans le domaine de la stratégie et de la géopolitique, Edward Luttwak écrit depuis quarante ans sur l’importance de la stratégie en politique internationale. Son analyse repose sur la manière dont les grandes puissances suivent ou non les préceptes dictés par la logique de la stratégie. Son ouvrage est un constat : la puissance de la Chine ne peut plus être méconnue. Il est aussi l’occasion de se poser plusieurs questions : cette montée en puissance est-elle irrésistible et irréversible ? Mènera-t-elle, à terme, à un  conflit - armé ou non - avec l’Occident ?

Le rapport de la Chine à l’autre

Depuis le virage initié par Deng Xiaoping à la fin des années 1970, le pays s’est tout d’abord développé sur le plan économique. Cet essor lui a permis d’investir les domaines diplomatique et militaire depuis le début des années 2000. Or une telle croissance tous azimuts ne va pas sans créer de frictions avec ses concurrents, voisins, alliés et vassaux, tant au niveau régional qu’international.

Mais la Chine a, du point de vue de l’auteur, un handicap majeur dans la tenue de ses relations avec les autres pays : culture ancienne, ethno-centrée et persuadée de sa supériorité, elle se voit au centre du monde. Pour Edward Luttwak, ce pays est en outre frappé par un mal commun à toutes les grandes puissances à travers l’histoire : l’autisme des grands Etats, axiome selon lequel un Etat important se concentre sur sa vision du monde sans comprendre que d’autres pays puissent en avoir une différente, ce que, par définition, de plus petits pays ne peuvent se permettre. En outre, jusqu’au XIXème siècle, l’empire chinois considérait ses relations aux autres nations comme un rapport de dominant à dominés (un système de tributs et de cadeaux, loin des codes de la diplomatie occidentale aujourd’hui en usage dans la conduite moderne des relations internationales), ce qui se manifeste désormais par une volonté constante des autorités chinoises d’envisager la relation à l’autre uniquement sous l’angle du rapport de force. Tous ces éléments concourent aujourd’hui à faire du pays une puissance isolée, peu consciente des impératifs de ses voisins.

Les autorités chinoises peinent d’autre part à donner une vraie place à la politique étrangère au vu du primat donné à la politique intérieure. Ne bénéficiant d’aucune légitimité populaire, les dirigeants chinois vivent de plus en plus isolés du reste de la population, tout en tentant de contrôler ses rares élans démocratiques. Le régime chinois craint en permanence de voir naître une résistance interne. A cet égard, les réactions des autorités chinoises aux révolutions arabes et leur crainte d’une propagation à la Chine sont assez difficiles à comprendre vu de l’occident. La politique étrangère demeure au second plan de leurs préoccupations. Elle est souvent utilisée comme une soupape de sécurité afin de canaliser le peuple. Elle permet à la fois de prouver l’unité nationale autour de certains sujets - on pense à Taiwan - et de faire office de démonstration de force - le souvenir de l’occupation japonaise est fréquemment mis en avant pour justifier les rapports difficiles avec le voisin nippon.

L’Amérique peut-elle endiguer la montée en puissance de la Chine ?

La première partie du livre expose la Chine, ancienne et moderne, sous l’angle de l’analyse stratégique, nous expliquant pourquoi ses dirigeants, aujourd’hui plus arrogants, gagneraient en influence à être plus discrets. Dans sa seconde partie, l’auteur se lance dans un catalogue de pays voisins, alliés, ennemis potentiels et vassaux qui pourraient s’allier ou le sont depuis plus ou moins longtemps - de préférence avec les Etats-Unis - afin de résister à la montée en puissance de ce géant maintenant émergé. Le message est clair : en conséquence de sa puissance économique, le pays menace ses voisins, par son poids économique et démographique, mais aussi par ses revendications territoriales, notamment en mer de Chine méridionale : il n’y a qu’à voir l’escalade actuelle entre la Chine et le Japon sur la souveraineté d’îles mineures (îles Senkaku pour les Japonais, ou Diaoyutai, pour les Chinois), mais dont les sous-sols pourraient regorger de richesses naturelles. Cette volonté hégémonique s’adresse à tous les pays de la région (Japon, Philippines, Indonésie, Malaisie, Brunei, Singapour, Vietnam) mais au-delà aussi (Corée du sud, Mongolie, pays d’Asie centrale, Russie et bien sûr Etats-Unis).

Edward Luttwak liste ensuite avec précision les points de frictions possibles avec les différents pays concernés, que l’Amérique pourrait utiliser afin de les convaincre de rejoindre une alliance, évidemment emmenée par les Etats-Unis, avec pour but de résister à la montée en puissance de la Chine. En contrant les velléités chinoises, alors que l’interdépendance économique américano-chinoise est plus forte que jamais, il estime que la Chine devra réduire ses ambitions et se conformer aux règles de la stratégie qui veulent qu’à partir d’une taille critique - maintenant atteinte par la Chine -, un pays doit jouer profil bas s’il veut poursuivre sa montée en puissance sans rencontrer de résistance. En clair, selon Luttwak, seul le domaine économique est aujourd’hui autorisé aux autorités chinoises si elles veulent poursuivre le développement du pays et encore, à condition qu’elles cessent de consacrer une part toujours plus importante du PIB chinois aux dépenses dans le domaine de la défense.

Où est l’Occident ?

A ce stade, on peut se poser les questions suivantes : pourquoi l’auteur a-t-il attendu aussi longtemps pour écrire ce livre ? Et l’influence chinoise peut-elle encore être contenue ?

Au fil de l’ouvrage, on se rend compte que les Etats-Unis, hyper-puissance des années 1990, sont redevenus une superpuissance qui ne peut plus lutter seule et devra de fait forger des alliances en Asie de l’est et du sud-est si elle veut contrebalancer le poids croissant du géant chinois. Les Etats-Unis sont devenus tributaires d’une relation d’interdépendance profonde avec la Chine.

Ce livre nous permet en outre de mesurer à nouveau à quel point l’équilibre du monde a changé depuis la crise financière de 2008 : Pékin hausse le ton aujourd’hui car elle sait les Etats-Unis affaiblis. Alors parle-t-elle trop fort et trop tôt ? C’est l’espoir de l’auteur, dont il ne faut pas oublier les fonctions au sein de nombreux organismes gouvernementaux américains de défense depuis plus de quarante ans. Il estime que l’ascension chinoise doit et peut être ralentie, essentiellement par des mesures économiques : les récentes plaintes croisées américaines, puis chinoises à l’OMC lui donnent a priori raison, mais l’auteur souligne à juste titre que les Etats-Unis auront du mal à user de telles mesures de rétorsion tant ils sont prisonniers de l’idéologie libérale. Il estime que si son essor économique se poursuit à ce rythme, la Chine sera la prochaine grande puissance mondiale face aux Etats-Unis. La stratégie dite du « containment » semble maintenant la seule option offerte aux Américains.

Pour des raisons plus triviales, le livre de Luttwak sort trop tard : commandé et écrit en 2011, publié début 2012, il a suivi de peu De la Chine, d’Henry Kissinger. On ne peut s’empêcher de noter les critiques véhémentes et répétées de Luttwak à l’encontre de Kissinger, auquel il reproche une trop grande candeur et une méconnaissance totale de la culture stratégique chinoise. A défaut d’avoir écrit avant Kissinger sur le sujet, s’attaquer à un prix Nobel permet à Luttwak d’exister.

Au passage, Edward Luttwak écorche aussi le mythe de la soi-disant sagacité chinoise en termes de stratégie : les grands maîtres chinois de la stratégie (Sun Tsu, par exemple) sont toujours lus aujourd’hui, mais leurs ouvrages étaient destinés à des élites chinoises, partageant une même culture, qui s’affrontaient entre elles. Lorsque les Chinois ont affronté des ennemis venus de l’extérieur, ils ont le plus souvent perdu (mongols, mandchous, européens) en essayant d’appliquer ces fameux préceptes stratégiques.

Au final, l’ouvrage d’Edward Luttwak est essentiel à qui veut mieux comprendre l’empire du milieu et sa montée en puissance. Il permet d’appréhender les ressorts de la pensée stratégique chinoise, mais aussi américaine. En effet, la seconde partie de l’ouvrage se concentre sur les alliés que les Etats-Unis pourraient gagner à leur cause : nulle part il n’est fait mention à l’Union européenne. La perte d’influence européenne dans les affaires internationales est patente : à défaut d’avoir pu régler une crise née de la spéculation des banques américaines, les Etats-Unis ont mis l’Europe sur la touche en incitant les spéculateurs à concentrer leur action sur la crise des dettes souveraines dans la zone euro. Plus ancienne et plus efficace qu’une stratégie censée s’imposer au politique (comme l’affirme l’auteur), ce sont les résultats de la logique des vases communicantes qui sont aujourd’hui à l’œuvre.

Un essai recommandé, donc, à qui souhaite comprendre les forces qui seront à l’œuvre dans les vingt prochaines années au moins. A lire.

Glen Carrig

Edward Luttwak, la Montée en puissance de la Chine et la logique de la stratégie, Éditions Odile Jacob, traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Jean-Luc Fidel, 262 pages, mai 2012, 24,90€

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Un document indispensable et d'actualité pour comprendre l'Empire du milieu.