L'insécurité culturelle ou les sept erreurs de Laurent Bouvet



Professeur de science politique à l’Université Versailles Saint-Quentin-en-Yvelines, Laurent Bouvet a appartenu en 2011 au collectif de la Gauche populaire, un laboratoire d’idées constitué en réaction à un autre think tank socialiste, Terra Nova. Il accusait ce dernier, à l’origine d’un rapport qui a fait grand bruit à l’époque, d’avoir abandonné la « classe ouvrière » et les employés au profit d’un électorat plus progressiste, celui des minorités, des jeunes et des femmes. Laurent Bouvet est l’un des principaux initiateurs, avec le géographe Christophe Guilluy, de l’expression « insécurité culturelle », un outil estampillé gramsciste1 pour servir alors la reconquête du pouvoir en 2012. Il s’agissait aussi de ne pas laisser le terrain politique et idéologique au Front national et à La Droite populaire, un courant ultradroitier de l’UMP, à l’aise dans la récupération des « paniques morales » des Français selon la formule de Stanley Cohen (1972).

 

 

Le repli identitaire des « petits Blancs » obsédés par l’immigration et l’islam

 

Pour le politologue, les bouleversements économiques et sociaux ne suffisent pas à expliquer le repli identitaire « en particulier chez ceux qui se qualifient eux-mêmes de « Français de souche » ou de « petits Blancs » parce qu’ils se sentent menacés, dans leurs modes de vie » ou leur « identité nationale », par les immigrés ou les musulmans. L’insécurité culturelle existe aussi chez ceux qui sont ainsi mis en cause, en raison de l’exclusion sociale et des discriminations de toutes sortes qu’ils peuvent subir. Elle doit donc être observée et comprise comme un phénomène à la fois global et réflexif, comme une représentation à la fois partagée et antagoniste ». Qualifiée indifféremment de notion, de fait, de sentiment ou d’expérience, l’insécurité culturelle serait « l’expression d’une inquiétude, d’une crainte, voire d’une peur, vis-à-vis de ce que l’on vit, voit, perçoit et ressent, ici et maintenant, « chez soi », des bouleversements de l’ordre du monde, des changements dans la société, de ce qui peut nous être à la fois proche et lointain, familier ou étranger ». Les classes populaires qu’il qualifie de « blanches », « autochtones », « hétérosexuelles » et « masculines », installées en partie dans les territoires du périurbain, entre trente à soixante-dix kilomètres des villes-centres des grandes agglomérations, seraient délaissées par les « élites » au profit des minorités « non blanches », en partie de confession musulmane et principales bénéficiaires des politiques de la ville. Ces populations majoritaires, silencieuses, déclassées, subissant le chômage, la relégation sociale et la disparition des services publics, seraient délégitimées par les discours de la gauche qui les accuserait de racisme et d’islamophobie. À l’inverse, les minorités, qui vivraient principalement dans la proche banlieue des métropoles connectées aux flux de la mondialisation, capitaliseraient la bienveillance d’une « gauche bobo » soucieuse de développer des politiques réparatrices pour corriger les inégalités socio-économiques et les discriminations.

 

L’essai du politologue laisse peu de place à la nuance et cède trop facilement aux raccourcis politiques et intellectuels qui nourrissent souvent, avec regret, nos débats de société depuis quelques années. Dans une liste non exhaustive, voici sept erreurs et problèmes que nous avons relevés.

 

 

1. Des sondages érigés en principe de réalité

 

Des sondages choisis à dessein (chapitre 1) sont abondamment cités et ont valeur d’autorité. Ils participent à la réification d’un objet mal identifié. On s’étonne du procédé emprunté par un chercheur en sciences politiques pourtant au fait de leurs limites. Il n’interroge jamais la formulation de questions parfois anxiogènes sur l’islam ou l’immigration, induisant des réponses typées et laissant peu de marge à la complexité. Les mises en garde qu’il adresse certainement à ses élèves ne sont plus valables quand il s’agit d’écrire un essai semble-t-il. Aucune précaution n’est prise. Le mode d’emploi de la fabrique de l’opinion n’est pas précisé. Pire, seuls les sondages qui vont dans le sens de sa pensée sont convoqués. Et les conclusions qu’il en tire sont troublantes : « Ceux qui s’inquiètent de l’évolution du mode de vie en raison de la présence d’immigrés et de Français d’origine étrangère de religion musulmane se font les défenseurs d’un mode de vie à la fois autochtone, libre et ouvert, dont la laïcité a fini par incarner le sens le plus précieux ». Comme si, dans leur immense majorité, lesdits « immigrés et Français d’origine étrangère de religion musulmane » étaient une catégorie à part et inquiétante de la société qui n’avaient pas pour modèle les valeurs républicaines dont celle de la laïcité.

 

 

2° De la confusion entre insécurité et sentiment d’insécurité

 

Un autre problème de méthodologie et donc d’interprétation est la confusion entre insécurité et sentiment d’insécurité sur le plan des « valeurs culturelles » (chapitre 2). Elle est rapidement balayée par Laurent Bouvet. S’il a raison de rappeler les difficultés pour les mesurer (alors que l’insécurité « sécuritaire », rappelons-le, est déjà sujette à polémique, au moins depuis l’épisode de la campagne présidentielle de 2002), il nous demande néanmoins de les admettre partant du principe que la démonstration est impossible à faire. On ne traite pas ici des postulats de mécanique quantique somme toute peu dérangeants dans les débats de société. Nous touchons là à des représentations qui peuvent avoir des conséquences graves dans la construction d’une opinion chauffée à blanc par la couverture médiatique et politique quand elles sont répétées en boucle comme des « faits », des « vérités ».

 

 

3° De la caricature comme mode d’explication

 

Les votes des Français depuis les années 1980 sont convoqués à raison. Cependant, encore une fois, l’interprétation proposée est biaisée. Laurent Bouvet ne développe aucune contradiction. Il ne répond pas, sur le fond, aux arguments avancés par ceux qui critiquent sa thèse. Le plus souvent, il se contente de les caricaturer, non sans se contredire, en affreux « culturalistes2 » et en marxistes « primitifs » privilégiant les causes économiques aux facteurs culturels. « Le « culturalisme » fonctionne donc comme un outil à double tranchant. D’un côté, positivement, il est utilisé pour désigner et étudier les minorités issues de la matrice multiculturelle. De l’autre, négativement, il sert à dénoncer l’attitude des « petits Blancs » et autres populations « autochtones » ou « majoritaires ». La justification habituelle d’une telle asymétrie de traitement tient à ce que l’on peut nommer la « situation objective » des deux types de populations – en référence directe au schéma marxiste classique. Les catégories populaires autochtones seraient dominées socialement, elles sont « aliénées », mais dans une situation toujours « objectivement » meilleure que les minorités puisqu’elles n’ont pas à subir de discriminations liées à leurs caractéristiques identitaires : ethno-raciales, religieuses, de genre ou d’orientation sexuelle ». On se demande s’il a entendu parler de l’ouvrage jamais cité Les pièges de l’identité culturelle de l’anthropologue Régis Meyran et du sociologue Valery Rasplus (chez Berg international), qui, très sévère, démontait rigoureusement au début de l’année 2014 les intentions et la méthode de Laurent Bouvet et plus généralement celles d'une partie de la Gauche populaire à laquelle il a appartenu jusqu’à sa rupture en 2013. Par contre, il convoque l’écrivain Éric Zemmour auteur d’un livre à succès, Le Suicide français (Albin Michel), paru quelques mois plus tard, pour mieux conforter l’idée d’une « culturalisation » des débats de société. En France, c’est le journaliste et essayiste Alain de Benoist, animateur du GRECE (Groupement de recherches et d’études pour la civilisation européenne) fondé en 1969 et incubateur à idées de l’extrême-droite, qui va opérer le glissement entre race et culture au cœur de l’identité nationale. Il affirme que si toutes les cultures, mythifiées et pensées stables, se valent, elles ne sont toutefois aucunement compatibles entre elles.

 

 

4° Une démarche essentialiste et culturaliste

 

Sans épouser cette logique ethnopluraliste qui enracine chaque groupe dans une identité absolue, Laurent Bouvet fournit un arsenal commode, construit à gauche, qui  renforce « la notion d’identité nationale traduite en termes d’appartenance culturelle » (Sylvain Crépon). L'universitaire se présente comme un anti-multiculturaliste normatif mais demeure ambigu en essentialisant certaines parties de la population. Considérer les « petits Blancs » (expression citée plusieurs fois dans l’essai) comme un groupe homogène, inquiété par la mondialisation et l’ouverture des frontières, ne repose sur aucun élément sérieux. Même si le Front national est le premier parti dans les territoires du périurbain, il ne représente pas plus du tiers des votants. Les chiffres sont certes très importants. Nous ne les sous-estimons pas. Néanmoins, en tenant compte de l’abstention et de la dispersion de l’expression politique de l’extrême-gauche à l’extrême-droite (qui en capte le plus grand nombre), on ne peut pas soutenir que les « Français de souche », hétérosexuels et masculins aient adhéré collectivement aux discours de Marine Le Pen. Cette critique peut être étendue à l’usage du mot « musulmans ». L’expression « communauté musulmane » n’a aucune réalité, n’en déplaise à certains « spécialistes » de la société française ou aux associations communautaires (on pense surtout au décrié et actif Collectif contre l’islamophobie en France). Que des phénomènes communautaires existent et se renforcent, c’est un fait. La pratique du voile islamique (on ne pense pas ici à la burqa), l’alimentation halal ou la fréquentation de la mosquée sont plus répandues qu’il y a trente ans (comme le sont des pratiques juives plus visibles dans l’espace public). On ne saurait le contester. Sont-ils dangereux pour autant ? La question digne de certains sondages convoqués par Laurent Bouvet ne mérite pas une réponse tant elle est absurde. Il ne faut pas confondre islam et dérives islamistes. De plus, ces phénomènes identitaires ne sauraient être généralisés à l’ensemble des immigrés ou des Français d’origine ou de confession musulmane. Beaucoup d’entre eux ne sont pas pratiquants et sont même athées. Le culte musulman fait face au même processus qui a touché le catholicisme et le protestantisme, à savoir la déchristianisation – certes à un degré moindre en raison d’une présence en France plus récente. Nous rejoignons les positions d’Emmanuel Todd et de Youssef Courbage pour lesquels il y aurait une « déislamisation » ou une sécularisation en cours malgré la manifestation de signes religieux forts. D’après eux, l’intégrisme qui en est une expression extrême « n’est qu’un aspect transitoire de l’ébranlement de la croyance religieuse dont la fragilité nouvelle induit des comportements de réaffirmation. La coïncidence dans le temps d’un reflux religieux et d’une poussée fondamentaliste est un phénomène classique » (Le rendez-vous des civilisations, Le Seuil, 2007). Il faut le répéter : les "musulmans" sont ou se vivent d’abord français. Les immigrés sont pour la plupart intégrés. Dans des sociétés plus ouvertes aux échanges, leurs identités sont multiples et il est impossible de les rattacher collectivement à une communauté culturelle ou identitaire fantasmée. Il n’y a sans doute pas un « islam de France », n’en déplaise à l’administration publique, mais des « islams » au pluriel. La République française n’est pas formée de communautés juxtaposées. Ce n’est pas son modèle. Il est important de rappeler que les immigrés et Français musulmans font corps avec la société. C’est pourquoi on ne peut souscrire à l’idée d’un « malaise français » qui se nourrirait de l’opposition entre des « petits Blancs » menacés à la fois économiquement et dans leurs modes de vie par les revendications des « minorités », en premier lieu musulmanes et immigrées3.

 

 

5° Règlements de compte à gauche

 

Ce qui nous aussi marqué dans la lecture du livre, c’est la répétition des ressentiments de Laurent Bouvet contre une gauche qualifiée de multiculturaliste. Dans l’ombre de Terra Nova, elle jouerait les « minorités » contre le « peuple ». La gauche contribuerait à la disparition des collectifs universels, sociaux et protecteurs. Mais quelle indigence dans l’analyse ! Le format court de l’essai n’est pas une excuse et on plaint à nouveau ses étudiants qui, pourrait-on imaginer, n’ont pas eu, ou si peu, accès aux travaux des historiens de la vie politique française. On lui rétorquera qu’il y a plusieurs gauches qui ne sauraient être confondues (voir les excellents travaux des historiens Jacques Julliard et Michel Winock). Quoi de commun entre les radicaux de gauche promoteurs d’une laïcité forte et une gauche radicale (d'Olivier Besancenot à Jean-Luc Mélenchon) où effectivement des sensibilités multiculturalistes existent sans être non plus partagées par tous ses membres ? Laurent Bouvet devra nous démontrer, ce qu’il se garde de faire dans son livre, en quoi les gouvernements socialistes seraient « culturalistes » quand on connaît les positions fermes de Manuel Valls sur la laïcité. Le droit de vote pour les étrangers n’a été qu’une promesse depuis 1981. C’est que la « gauche culturaliste » n’a jamais été majoritaire en France. Pour preuve, le rapport en cinq volets sur l’intégration qui préconisait « une politique repensée » comme sur le sujet polémique du voile à l’école (qui au passage traitait de bien d’autres mesures comme le soutien à l’enseignement de la langue arabe quasi absente de l’école publique) et qui a été « enterré » par Jean-Marc Ayrault en décembre 2013 (il a disparu très rapidement du site internet de Matignon). Aux accusations de trahir le pacte républicain portées par Jean-François Copé, alors patron de l’UMP, l’ancien Premier ministre répondait ceci : « Ce n'est pas parce que je reçois des rapports que c'est forcément la position du gouvernement. M. Copé a un problème, l'UMP a un problème, c'est son électorat qui file de plus en plus vers l'extrême droite et le Front national, il ne sait pas comment le retenir au point de mentir. Je dénonce cette façon de faire qui est anti-républicaine, elle n'est pas digne d'un chef d'un grand parti. » Peu de voix au Parti socialiste ont regretté la mise au placard du rapport sur l’intégration. Allons plus loin : le PACS et le mariage pour tous, deux réformes sociétales emblématiques, ne résument pas les années où la gauche a exercé le pouvoir entre 1997 et 2002 puis en 2012. On attend la démonstration que ces réformes seraient une rupture du lien républicain, celui de l’intérêt général malmené par les intérêts identitaires et particuliers. Une analyse plus fine, à une autre échelle, celle des collectivités territoriales, aurait été plus indiquée de la part de Laurent Bouvet. Elle aurait eu le mérite de la nuance qui manque tant à l’essai. On aurait ainsi pu comparer la situation à Sarcelles, une ville de la banlieue nord de Paris, qui, à bien des égards, correspond aux inquiétudes de l’auteur, avec ce qui se fait dans d’autres territoires français. En raison des peurs aisément compréhensibles pour les uns et des préjugés sociaux pour les autres, de nombreux jeunes Français de confession juive ou ceux issus des classes moyennes ne fréquentent presque plus les établissements scolaires publics dans cette commune du Val-d’Oise. Le repli communautaire s’est accentué. Les populations vivent aujourd’hui séparées. Le marché, sorte d’agora moderne, les réunit à l’occasion. L’exemple sarcellois, multiculturaliste de fait et dans les politiques mises en œuvre pour accompagner, à défaut de juguler, un phénomène qui prend de l’ampleur, est exceptionnel dans le paysage politique français même si, on l’oublie très souvent, des politiques mémorielles ont pu être prises en faveur d’autres « minorités » comme les Français pieds-noirs, originaires d’Algérie, dans le sud de la France, aussi bien dans des villes de droite que de gauche.

 

 

6° De l’amateurisme en géographie

 

Pour Laurent Bouvet, il y aurait presque un déterminisme dans le comportement politique des citoyens du fait de leur lieu de vie (chapitre 5). C’est une simplification poussée à l’extrême du fonctionnement des territoires locaux à l’heure de la métropolisation et de la mondialisation. Les géographes savent bien que les « bassins de vie » prennent des dimensions variées selon les individus en fonction de l’âge ou de la catégorie sociale et professionnelle. Les trajets d’un retraité aux faibles revenus ne sont pas aussi étendus que son voisin de palier, un cadre supérieur, d’une trentaine d’années. Les services consommés ne sont pas non plus identiques. Leur histoire et parcours de vie ne sont pas les mêmes. Pourquoi n’en serait-il pas autant de leurs comportements politiques ? À notre sens, parler d’une « France métropolitaine » et d’une « France périphérique » d’un point de vue culturel a peu de sens, même en distinguant, comme Christophe Guilluy l’a fait, deux périurbains, celui qui est « subi » par les classes populaires et celui « choisi » par les catégories sociales supérieures. Si les fractures territoriales sont de plus en plus grandes dans un contexte de désindustrialisation, si les services publics diminuent à mesure qu’on s’éloigne des villes-centres, on rejoindra plutôt la thèse de Laurent Davezies qui engage les pouvoirs économiques et politiques à réussir le « redressement productif » que celle de Laurent Bouvet qui nous entraîne dans le jeu risqué de la surenchère culturelle et identitaire. Dans ce domaine, le Front national aura toujours une longueur d’avance. Privilégier l’action économique, ce n’est ni faire acte de foi communiste ni incarner un « infantilisme primitif ». À l’instar de Régis Meyran et Valéry Rasplus, « il convient donc d’être vigilant sur les abus du terme de culture, dans la sphère médiatique et politique. Car l’effet magique de scientificité qui découle de son utilisation fait passer pour nouvelle et pertinente une vieille antienne dangereuse. Gardons à l’esprit que la piste « culturelle» gomme les effets de classe et de domination, maquille les violences économique et symbolique accentuées par la crise, et tend à lui substituer de faux responsables » (Revue Hommes & Libertés, n° 166, juin 2014).

 

 

7° Une vision réactionnaire sur l’École

 

Pour terminer, on voudrait réfuter la vision fausse qu’a Laurent Bouvet de l’école. Il ne semble pas avoir lu ou compris les programmes officiels de l’Éducation nationale. Voici en effet ce qu’il écrit en conclusion de son livre : « À l’école, par exemple, plutôt que d’enfermer encore un peu plus les enfants dans leurs cultures dites « d’origine » (sans qu’on sache d’ailleurs qui en décide ou en dessine les contours), en exaltant parfois même celles-ci, en les mettant en scène et en jeu, et en figeant les identités spécifiques quelles produisent, mieux vaudrait donner à tous les élèves les outils (linguistiques, artistiques, technologiques…) d’une émancipation possible vis-à-vis de ces « cultures » supposément leurs ». Ces lignes surprenantes (c’est un euphémisme) auraient pu être écrites par le polémiste Dimitri Casali. L’École n’est en rien multiculturaliste. Il ne suffit pas de répéter les clichés colportés par le journal Le Figaro ou Valeurs actuelles pour en faire une vérité. Prenons l’exemple souvent cité d’une « civilisation africaine » introduite dans les programmes de cinquième en 2008 (10 % du temps consacré en histoire). Il n’est pas le résultat de l’instrumentalisation d’un mouvement identitaire supposé ennemi de l’histoire de la France et de l’Europe (qui occupent 80 % du programme). Il participe plutôt de la connaissance, par « l’histoire globale », d’un monde qui gagne en compréhension grâce aux efforts pour les connecter, afin de mieux en souligner les convergences et les différences. Les programmes sont l’aboutissement d’un long « circuit d’écriture » (Patricia Legris) qui fait intervenir de nombreux acteurs (universitaires, inspecteurs, enseignants, ministère, associations mémorielles). Des groupes identitaires font évidemment pression pour que leur mémoire soit mieux prise en compte. Mais leurs demandes sont filtrées par l’inspection et modérées par le ministère. C’est toujours une écriture scientifique, consensuelle et sous surveillance qui est à l’œuvre et qui aboutit aux programmes officiels. On ne voudrait pas faire la leçon ici à Laurent Bouvet qui ne maîtrise pas les principaux débats historiographiques. Il nous oblige cependant à lui recommander cette citation de Nicolas Boileau disant « Vingt fois sur le métier remettez votre ouvrage ».

 

On aura compris qu’on ne peut conseiller la lecture d’un essai ambigu, confus dans les termes, douteux dans la méthodologie et abrupte dans les positions. Évitons le « piège des identités », de ce face à face entre le « nous » et le « eux ». À tirer sur les fils identitaires, qu’on ne s’étonne pas d’assister un jour à la naissance d’un golem qui nous échapperait. Comme l’a si bien écrit l’écrivain Amin Maalouf, dans Les identités meurtrières (Grasset, 1998), « l’identité n’est pas donnée une fois pour toutes. Elle se construit et se transforme tout au long de l’existence ».

 

Mourad Haddak

 

Laurent Bouvet, L’insécurité culturelle, Fayard, janvier 2015, 12 €

 

1. Pour l’intellectuel italien Antonio Gramsci (1891-1937), « l’économisme » est la tentation de n’expliquer les phénomènes sociaux que sous l’angle des facteurs économiques et des rapports de force dans la production. Il critiquait la croyance développée par Karl Marx et Friedrich Engels que l’infrastructure (conditions de production, forces productives, classes sociales, etc.) commanderait la superstructure (les lois, la religion, la morale, etc.). Pour Laurent Bouvet, ces analyses domineraient la pensée de gauche.

 

2. Le culturalisme vise à expliquer tous les comportements humains par l’appartenance culturelle au détriment de tout autre type d’explication, notamment sociale. 

 

3. Nous écrivions dans un autre billet que « la crainte de l’islam [pas du terrorisme islamique] ou de l’immigration ne sont pas des variables culturelles. C’est une pathologie qui trouve ses racines dans les difficultés économiques et sociales favorables à toutes les manipulations politiques. L’antisémitisme en France entre l’Affaire Dreyfus et les années 1930 était basé sur des peurs irrationnelles et des mensonges savamment orchestrés. Fallait-il à son propos respecter cette « opinion » et ne pas la dénoncer ? La Gauche populaire ne prend-elle pas le risque de diffuser à gauche les germes d’un différentialisme culturel au moment où la Droite populaire, en 2011-2012, basculait l’UMP vers la droite radicale ? » (au sujet du livre Les pièges de l’identité culturelleop. cit.).

 

6 commentaires

Adina de Souzy

article de fond qui mériterait la Une plutôt que la BD...

adlerfrance

Soit ce livre est si mal écrit que vous y avez compris l'inverse de ce qu'écrit Bouvet, soit vous faites preuve d'une telle mauvaise foi que vous critiquez Bouvet sur des arguments qui ne sont pas les siens. En tous les cas, une critique assez peu constructive, à mon humble avis.

C'est très juste Captain America ;-)


"Anonym", quand vous dites que je suis de mauvaise foi, pourquoi pas. C'est votre opinion. Mais Laurent Bouvet n'a qu'à répondre sur les différents points comme celui sur l'école. Je suis enseignant depuis 16 ans. Tous les profs avec j'ai discuté aujourd'hui ne partagent pas l'idée que l'école est multiculturaliste. Les programmes officiels (alpha et oméga de nos cours/élèves) contredisent Laurent Bouvet très clairement sur sur ce sujet. Dimitri Casali a écrit n'importe quoi sur l'introduction de la civilisation africaine (10% de l'enseignement en histoire en 5e). C'est moins le résultat d'une demande identitaire que des discussions passionnantes qui ont enrichi ces dernières années les travaux des historiens autour de "l'histoire globale" (vous trouverez plus de détails dans mon article).

J'attends aussi qu'il réponde sur son usage des sondages qui sont traités comme principe de réification. Ils font vérité pour lui. Aucune mise en garde sur la fabrique de l'opinion, le type de questions posées. Tout le chapitre 1 est construit autour des sondages pour valider sa thèse.

La géographie est souvent invitée (à juste titre d'ailleurs) dans son analyse mais elle est déterministe (il reprend en partie Guilluy).

Il essentialise les individus. Pour lui, les "petits Blancs" (Patricot) ou la "communauté musulmane" font sens. Je ne nie pas l'importance de facteurs culturels ou des processus communautaires mais je critiquais le "culturalisme" à l'oeuvre dans sa réflexion.

Je ne pense pas vous convaincre. Mais c'est tout l'intérêt du débat. Celui d'échanger.

J'attends en retour vos arguments.

Bien à vous,

Déplen

Si "l'insécurité culturelle" est, avant même qu'on discute de la réalité ou de la validité des faits, un "sentiment", alors force est de constater qu'il se manifeste, ou plutôt qu'il est très largement exprimé, et volontiers… Allez expliquer aux gens qu'ils n'ont pas raison de ressentir… ce qu'ils ressentent! Il faudrait pouvoir leur démontrer que leurs inquiétudes ou peurs n'ont pas de motif valable - or, les motifs ne manquent pas… Le tout engendre des comportements, qui sont bel et bien la preuve de l'existence de ce qui les engendre. Le critique du livre semble en gros dire que, n'appréciant pas de constater ce que le livre constate, il préfère donc ne pas y penser…

Désiré-Amédé Stakin

Juste une petite remarque : si les causes du succès de l'extrême-droite en France sont à chercher exclusivement du côté d'explications socio-économiques (on frise les 5 millions de chômeurs, ce n'est pas rien, en effet), pourquoi un pays européen comme le Danemark (taux de chômage : plus ou moins 6,5 %) vote-t-il de plus en plus pour un parti populiste d'extrême-droite ? Vous allez me dire que les gens ne savent pas ce qu'ils font. Le problème, c'est que ces gens si peu éclairés ont le droit de vote...
Que l'essai de Laurent Bouvet manque de nuances, je suis tout prêt à le croire. Qu'il contienne inexactitudes et même contre-vérités en quantité, je vous fais pleinement confiance (je ne l'ai pas lu).
Qu'il dénote je ne sais quelles arrière-pensées sordides, allons-y gaiement, je vous l'accorde aussi.
Mais est-ce suffisant pour en conclure que le phénomène sur lequel il cherche à attirer l'attention n'existe pas ? Sûrement pas.
A faire l'autruche, on finit par prendre un bon coup de pied au cul. Le voilà, il est arrivé, il fait bien mal : le FN est à 30%.

gagap

Cet article nuancé est sans doute fondé dans sa forme , sur les critiques méthodologiques à l'endroit de l'ouvrage de référence que je n'ai pas lu mais dont je suis l'auteur dans ses observations sur FB . Mais je suis déconcertée par la force du déni de la réalité. On a souvent souri à l'allusion quant au conservatisme des enseignants .....Il me semble évident chez vous. Ce n'est parce que les changements ne sont pas nommés qu'ils n'existent pas ......quant à la violence à laquelle sont exposés vos collègues ...elle n'est pas parvenue à vos yeux et vos oreilles ? Quant au communautarisme il existe de facto par la folle politique d'urbanisme que notre pays mene depuis cinquante ans.....votre papier concoure à cette parole unique faussement apaisante qui fabrique du bouc émissaire plutôt que de regarder les choses en face. Je vous invite à lire le miroir aux alouettes .....il n'est pas dans la nuance ni les réserves intellectuelles que vous semblez apprécier comme on aime un rempart protecteur mais il a le mérite de donner un angle de vue pertinent.  Oui il y a une fracture sociale , oui la gauche a trahi son idéal , oui le ministre de l'éducation envoie une image déplorable tant par son absence de cap à long terme et l'absence de chronologie des programmes de l'histoire  que par son absence de recadrage  lors d'un épisode médiatique que son vocabulaire .