La Fraternité de l'Anneau, la renaissance d'un monde splendide

L’unique question que je me pose en commençant cet article est de savoir si un livre paru il y a plus de quarante ans peut être considéré comme appartenant à la Rentrée Littéraire de 2014 sous prétexte qu’il vient d’être retraduit.

La réponse se trouve probablement dans la question de la nouveauté : retraduire un ouvrage, est-ce le recréer ? Lui offrir une nouvelle vie ?

 

La Fraternité de l’Anneau est en effet la nouvelle traduction de l’ouvrage légendaire de Tolkien the Fellowship of the Ring. Que nous connaissons tous sous le titre la Communauté de l’Anneau. Les éditions Christian Bourgois viennent de le publier avec la version française de Daniel Lauzon sous la direction de Vincent Ferré.

L’histoire de la traduction de Tolkien est longue et mouvementée. Elle mériterait une enquête en profondeur incroyable, des recherches passionnantes et des interviews fleuves ! Il semblerait qu’il soit possible de parler aussi longtemps de la transcription de ce texte dans la langue de Molière que du texte original lui-même. Je ne citerai que Christian Bourgois lui-même, avant sa mort : « j’ai fait appel à un très bon traducteur, Pierre Alien, […]. Il a traduit très consciencieusement le Silmarillion, mais ce n’était pas son univers. Il a détesté Tolkien, en fait. » Ou encore « j’ai fait la connaissance de Tina Jolas qui était une très bonne traductrice ; elle cherchait à traduire, je lui ai proposé ce travail, impossible selon Ledoux. A l’arrivée, elle a regretté de s’être lancée dans l’entreprise, tellement elle l’a trouvé difficile ; elle non plus ne connaissait pas particulièrement l’œuvre de Tolkien. »

 

Le petit professeur de philologie d’Oxford s’avère donc un casse-tête pour les spécialistes qui, malgré des CV à rallonge, buttent sur une problématique rarement rencontrée : il faut connaître et aimer la Terre du Milieu pour traduire avec son sang et ses tripes ces ouvrages.

Daniel Lauzon n’en est pas à son coup d’essai. Voilà deux ans, il traduisait le Hobbit, non en reprenant le texte de Ledoux mais en repartant de zéro et de toutes ses connaissances accumulées sur Tolkien aux cours de ses années de travail sur les différents volumes de l’Histoire de la Terre du Milieu. Il vient de renouveler l’essai. Non en réalisant une correction de la traduction du Seigneur des Anneaux, comme cela avait été envisagé dans les années 2000, mais en remettant tout l’ouvrage sur le métier1.

 

Ainsi, même le célèbre poème de l’Anneau que beaucoup connaissent aussi bien que les œuvres de La Fontaine se retrouve modifié :

 

Trois Anneaux pour les rois des Elfes sous le ciel,

Sept aux seigneurs des Nains dans leurs salles de pierre,

Neuf pour les Hommes mortels voués à trépasser,

Un pour le Seigneur Sombre au trône de ténèbres

Au Pays de Mortdor où s’étendent les Ombres.

Un Anneau pour les dominer tous, Un Anneau pour les trouver,

Un Anneau pour les amener tous et dans les ténèbres les lier

Au pays de Mordor où s’étendent les Ombres

(La Fraternité de l’anneau, traduction D. Lauzon, 2014)

 

Pour rappel, il ressemblait à cela auparavant :

 

Trois Anneaux pour les rois elfes sous le ciel,

Sept pour les seigneurs nains dans leurs demeures de pierre,

Neuf pour les hommes mortels destinés au trépas,

Un Anneau pour le Seigneur ténébreux sur son sombre trône,

Au pays de Mordor où s'étendent les ombres

Un Anneau pour les gouverner tous

Un Anneau pour les trouver

Un Anneau pour les amener tous,

Et dans les ténèbres les lier

Au pays de Mordor où s'étendent les ombres

(La Communauté de l’anneau, traduction F. Ledoux, 1972)

 

Cette dynamique de retraduction est, reconnaissons-le, diversement saluée. Ce fut un réel choc, principalement car la nomenclature a énormément été modifiée. Plus fidèle à l’anglais, elle se base sur des écrits laissés par Tolkien publié à partir de 1975 comme Nomenclature of the Lord of the Rings. Or, en 1975, Bilbo le Hobbit et le Seigneur des Anneaux étaient déjà paru en France. Malgré toute sa bonne volonté2, Francis Ledoux ne pouvait en tenir compte3 et l’univers qu’il a déployé en français s’est ancré dans notre imaginaire. Tout lecteur de Tolkien ayant découvert les ouvrages avant 2012 éprouve un sentiment d’amour pour la Comté, est sidéré par la splendeur cachée de Fondcombe, etc. Mais traverser à pied le Comté, se cacher dans Fendeval touchera moins son affect de compagnon de l’Anneau.

 

Et pourtant, ouvrir la Fraternité de l’Anneau, entendre ces noms de Hobbit tous modifiés par rapport à l’ancienne traduction, cela ne dérange pas réellement. A l’unique condition de prendre le parti d’un nouveau voyage. Une nouvelle symphonie racontant la même histoire : seul l’orchestre a changé. Mais quel orchestre !

Alors que Ledoux avait traduit l’ouvrage en se plaçant dans la dynamique du Hobbit, celle d’un récit appartenant à un monde ancien dont nous faisons mémoire, un vieux conte perdu dans les mémoires et que notre langage retranscrit en utilisant des formulations donnant excellemment bien (sauf quelques maladresses éparses) « l’idée du vieux », l’ambiance du conte, c’est une affaire grave que cette quête de l’Anneau qui s’ouvre maintenant.

Un récit de grande personne, à l’ambiance plus sombre : la légèreté du Hobbit – que Tolkien lui-même avait voulue – a disparu cette fois-ci. Une légère rémanence envahie le lecteur tant que les héros parcourent les chemins du Comté avant de disparaître face à l’immensité d’un monde en guerre. Le contraste est d’ailleurs saisissant entre la simplicité de la vie de ces Hobbit et les récits des tristes jours du passé envahie le lecteur dès que Gandalf se met à raconter l’histoire de l’Unique. Cette fois-ci, c’est un récit de la Terre du Milieu, dans la Terre du Milieu et pour la Terre du Milieu que nous lisons. Point de vieilles légendes d’un autre âge nous précédant. Nous plongeons avec toute la vraisemblance possible non dans un livre de contes mais dans un monde à part entière. Ni mieux, ni moins bien : c’est un voyage différent, à coup sûr !

 

Cependant quelques points nouveaux sont à mettre en avant : la splendeur du texte français. Il apparaît pour la première comme un fruit mûr tombé de l’arbre de Tolkien, sans qu’une vie anglaise ne se ressente derrière lui. Les chants et poèmes ont enfin reçu une véritable vie en français, Lauzon jouant avec les règles de syllabes et de rimes lorsque cela est possible. Et sans y perdre quoi que ce soit de la beauté d’origine, il permet au lecteur français que je suis de profiter du talent de poète du Seigneur des Mythes.

 

Que dire aussi de la beauté de la Lorien : peut-être était-ce simplement que je ne me souvenais plus très bien du passage chez Ledoux, mais le lire fut un agréable moment de paix et de sérénité. Les mots ont dépassé la page, comme souvent tout au long du récit, pour devenir des réalités nouvelles sur l’éternel lecteur de la Terre du Milieu que je suis…

N’hésitez donc pas à (re)découvrir ce chef d’œuvre avec courage et patience : j’aimerai tellement que tout le monde l’ait lu une fois que je ne peux que me réjouir de cette traduction. Elle parlera sans l’ombre d’un doute aux amoureux d’un français splendide et délicieux…

 

Quand M. Bilbo Bessac, de Cul-de-Sac, annonça qu’il célébrerait bientôt son onzante et unième anniversaire par une fête d’une magnificence exceptionnelle, il y eut force agitation et rumeurs à Hobbiteville.

 

 

Pierre Chaffard-Luçon

 

J.R.R. Tolkien, la Fraternité de l’Anneau, le Seigneur des Anneaux I, traduction de D. Lauzon sous la direction de V. Ferré, illustré par Alan Lee, Christian Bourgois, 2 octobre 2014, 524 p. - 20 €

 

1 : Il est régulièrement dit que les traductions vieillissent et que, quel que soit l’ouvrage, des mises à jour des traductions, si ce n’est des retraductions sont nécessaires.

2 : d’autant que le texte anglais disposait encore de coquille à cette époque, que l’édition du 50e anniversaire, puis celle du 60e, ont corrigées.

3 : [édit du 08/10/2014] un lecteur de notre article affirme que Christian Bourgois, qu'il connaissait bien, lui avait dit que F. Ledoux avait, en fait, eu accès à ces informations, tout du moins à certaines. Sans trace écrite en un sens ou dans l'autre, il nous faut reconnaitre que le péremptoire n'a ici plus sa place et laisser au mystère - jusqu'à ce qu'une preuve irréfutable soit apportée - ce sujet.

2 commentaires

très belle traduction, mais quel dommage d’avoir trebuché avec autant de maladresse sur le surnom d’Aragorn... Grands-pas correspondait parfaitement au Strider de la VO, mais était également parfaitement entré dans l’imaginaire du lecteur francais.  Pour moi cette maladresse ne peut-être fortuite, et ne peux s’expliquer que par l'orgueil de se démarquer et de nier les bons choix de la traduction originale...  Grands-Pas le Rôdeur me fera toujours rêver, l'Arpenteur le Coureur me fera toujours désespérer.

antoin32

que le texte soit fluidifié et d'un autre style plus proche de tolkien, ca passe, mais franchement, pourquoi changer des noms qui sonnaient superbement (fondcombes c'est magique et bien trouvé); le rodeur c'est bien mieux que le coureur quand même