Jacqueline Merville : en paix avec plusieurs mondes.

Deux régions enfin réunies, deux femmes enfin apaisées : c'est l'impression que l'on retire de ce livre magnifique. La France et l'Inde, qui ne sont plus séparées. L'auteure et son éditrice – aujourd'hui décédée – unies dans une mutuelle compréhension : celle qui écrit comprend que celle qui l'édite la comprenait, la soutenait, demeurait à distance telle une grande sœur, ou mieux : une gardienne ; gardienne peut-être d'un corps à la dérive, gardienne de cette auteure qui était partie à la recherche d'une langue autre : la "mienne langue", écrit-elle.

Au passage, rappelons que Jacqueline Merville n'est pas seulement un très grand écrivain, ou une très grande auteure, comme on voudra, mais aussi quelqu'une qui a vécu des événements extraordinaires qui l'ont marquée dans sa chair, dans son âme. Elle parvient aujourd'hui à évoquer cet ensemble : "Survivante d'une mise à mort par un homme au bord d'une lagune africaine, j'ai souvent besoin d'un lieu libre et tendre et bienfaisant, un lieu sans violence, avec les autres."

Et aussi : "Nous étions des rescapés de la vague géante. J'avais vu le mur d'eau transparent, mortel, j'avais nagé dans l'eau noire ce 26 décembre 2004."
Bien sûr, le fait d'avoir échappé à la mort et à la torture, puis d'être rescapée du tsunami de 2004, cela fait de Jacqueline Merville une toute autre personne, mais aussi une toute autre auteure : elle a peu à peu transformé la "langue des pères" en une langue à elle, et le "grand lire" en un grand livre.

Réunion, disions-nous, de ce qui était séparé.
Dans ses livres précédents, on pressentait déjà la fracture entre celle qui est humble, écrasée : "ma petite", celle qui est audacieuse, aventureuse : "ma grande", et celle qui a choisi de partir au loin : "mon indienne". Étrangement, elle s'est imaginé que nulle ne comprendrait sa vie en Inde, qu'elle tient secrète, puis elle comprend que son éditrice a aussi accepté cette femme-là, celle qui était partie et qui s'est tue dix ans. Deux mondes enfin sont connectés.
Nous apprenons comment elle vit à Goa, avec son compagnon, "SK" qui souvent la conseille avec sagesse, et nous savons qu'elle pense à des personnes disparues, sans jamais se plaindre, en laissant glisser entre ses doigts le sable de la plage, face à "la mer d'Oman".

Dans ce mouvement calme, dans cette réunion de deux univers, dans cette évocation de personnes aimées survient enfin un grand apaisement, qui nous gagne peu à peu. Jamais un livre aussi précieux, aussi sincère, n'aura été en même temps aussi apaisant : "Tant de nuances vertes, les luxuriantes, les transparentes, les timides et les pétillantes, les glorieuses et les hésitantes, les sages et les sauvageonnes. La verdoyance dorée de mon indienne, mon infatigable au bout du compte, une lutteuse souterraine."

Ce qu'elle nous livre d'elle ici est donc très surprenant : non pas seulement du fait de ce qui lui est arrivé, déjà extraordinaire, mais parce qu'elle parvient dans sa langue à nous faire nous retourner sur notre propre vie, nous obligeant doucement, tendrement, à nous pencher sur nos profondeurs, sur ce qu'il y a de plus intime en nous : elle pose au fond de nous le lac de son miroir.

Bertrand du Chambon  

Jacqueline Merville, Deux continents d'amour, Éditions des femmes / Antoinette Fouque, novembre 2017, 106 p., 10 €

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