"Paris va mourir" quand les Maos terrorisaient Paris

Après Mai’68, la grande menace dans l’esprit des occidentaux était le communisme et plus spécifiquement le maoïsme, les "Mao" formant une manière de secte doctrinaire et accusatoire de la société civile, jugeant tout à l’aune de la morale du Grand Timonier. Certains intellectuels français issus de cette mouvance de la GP (gauche prolétarienne) eurent une réelle influence, comme Benny Levy qui s’insinua dans le cercle rapproché des sartriens et abusa du philosophe, alors déjà vieux et aveugle. D’autres, hésitant entre Mao et Stal, firent carrière en politique (Lionel Jospin, Alain Geismar) ou dans les médias (Serge July). Cette contextualisation politique est importante pour comprendre un roman comme Paris va mourir, où le poids de la politique réelle et de la politique fantasme est très pesant (comme plus tard, à la nomination de ministre communistes en 1981 dans le gouvernement Mitterrand les vieux fantasmes de la droite chrétienne resurgissaient, s’apeurant déjà de l’arrivée des chars soviétiques à Paris…). 

 

Paris va mourir de Francis Ryck (1920-2007), que fait renaître French Pulp, nous plonge dans cette ambiance quasi-insurrectionnelle quand un attentat sanglant (des grenades sur un bateau-mouche) ouvre le lecteur au petit monde secret des maoïstes de la section française sensés créer les conditions propices à l’avènement de la révolution prolétarienne. Puis c’est un train qui est visé, puis, invités à poursuivre par l’inertie des pouvoirs publiques et l’incapacité de la police à démanteler leurs "cellules",  c’est tout Paris qui est la proie aux flammes. Sur la trame d’un roman d’espionnage, avec exfiltration et infiltration, et un personnage central, Roc, manière d’espion qui n’est pas qu’une machine… Car si les terroristes ont un but louable — faire une société meilleure —, bien évidemment leur modus operandi est criminel et pas acceptable, d’autant qu’ils sont manipulés par une puissance étrangère. Mais le vrai personnage de Paris va mourir, c’est l’atmosphère qu’à su y distiller Ryck avec beaucoup de talent et une lenteur propre.

  

"C’est toujours la même chose après un attentat inexpliqué : un autre peut suivre, n’importe où. Ou bien rien. Alors, on se tient pour un temps en état d’alerte, ce qui peut rassurer les uns et impressionner les autres.

Ce premier attentat n’avait pas provoqué de grandes réactions. La presse, la radio, avaient doucement étouffé l’affaire, la noyant pendant huit jours sous un flot d’autres nouvelles excitantes, et toutes les pensées se tendaient à présent sur les jeux olympiques de Mexico. Là, chacun se sentait concerné." 

 

La force de Paris va mourir est d’être à la fois ancré fermement dans une époque, dont il livre tous les codes (devanciers en ceci, comme le note Jérôme Leroy dans sa préface, du néo-polar social et sociétal ré-inventé un peu plus tard par Jean-Patrick Manchette), mais aussi d’être transposable. Et ceci s’applique parfaitement à l’époque agitée que connaît l’Occident depuis les premiers attentats du FIS aux tueries nées de DAESH. Avec une écriture prenante et rythmée, qui pose des personnages mobiles dans un théâtre symbolique, et en parvenant à ne jamais juger, à ne pas moraliser, et cette apparente neutralité donne un ton très particulier au livre, qu’on referme avec le sentiment d’avoir lu un grand roman populaire qui saisit une époque sur le vif.

 

 

Loïc Di Stefano

 

Francis Ryck, Paris va mourir, préface de Jérôme Leroy, French Pulp, novembre 2016, 191 pages, 9,50 sur


Première édition Gallimard, "Série Noire" (n° 1282), juillet 1969


 

A noter la très bonne idée de l’éditeur : le roman est suivi d’une petite chronologie de l’année 1969, date de sa parution initiale, pour se remettre un peu dans le bain...

En revanche, on regrettera une maquette qui laisse trop de veuves et d’orphelines, un roman populaire de poche peut tout aussi bien qu’un autre être soigné… mais cette question intéresse sans doute que de vieux grincheux !

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