Choron et moi de Sylvia Lebègue : La descente aux enfers du Professeur

« Je suis Charlie », scande la foule hébétée par l’orgie de haine qui s’est déroulée dans la salle de rédaction du journal satirique ce mercredi 7 janvier 2015. Douze personnes ont payé le prix fort leur liberté d’expression. Parmi eux, deux dessinateurs historiques du journal qu’avait fondé en 1970 Georges Bernier (1929-2005), alias Professeur Choron, et François Cavanna : Cabu et Wolinski. L’actualité, qui adore les rapprochements fortuits, a pourtant passé sous silence les dix ans de la mort du professeur Choron. En effet, la veille de la manifestation qui a jeté quatre millions de Français sur le pavé, cela faisait dix ans tout juste que Choron avait cassé son fume-cigarette et rangé dans sa poche ses légendaires Pall Mall.  

 

Une femme a rongé son frein, sans doute, et ravalé pas mal de sanglots : Sylvia Lebègue, qui fut sa compagne de 1985 jusque à sa mort, ce 10 janvier 2005. Elle raconte dans ce livre poignant, qui ne nous épargne rien des coups et blessures portés par une vie aux côtés du génie qu’elle a accompagné dans les pires moments, une longue descente aux enfers. Choron n’était pas un modèle de vertu. Il se plaisait à dire : "Je suis un barbare". Et ce livre est loin de le montrer sous son meilleur jour, écrit Jackie Berroyer, l’ami de toujours, dans sa préface. Effectivement, on se croirait dans les chansons de Fréhel : un gigolo casse-croûte avec sa régulière, les beignes, la prostitution, les humiliations subies au quotidien par une femme qui « a dans la peau » son mâle et l’aime tel qu’il est, parce que tel qu’il est, il lui plaît.

 

La rencontre de cette employée intérimaire avec le patron de presse chantant a lieu dans un restaurant proche de la rue des Trois-Portes, Paris Vème. Juin 1985 : Odile, la femme de Choron – qui avait raconté sa vie avec le prof dans un livre paru en 1983 – vient de s’offrir un cocktail barbituriques-champagne, un de ceux qui tuent pour de bon. Sylvia est prise à l’essai pour remplacer l’indispensable Odile, gestionnaire au quotidien des affaires du Prof, journaux, vie privée et emmerdes compris. Choron n’en mène pas large. Sylvia tombe sous le charme de son mentor, qui l’introduit dans le milieu fascinant de l’humour bête et méchant et lui présente Cavanna avec ses moustaches de Gaulois. La jeune femme est éprise. Choron, d’abord indifférent aux sentiments qu’il est incapable d’exprimer – provocation permanente oblige –, s’attache à elle, qui s’apprête à partager l’ordinaire d’un type hors du commun.

 

Hara Kiri n’en finit pas de mourir. Un jour de 1986, c’est la fin. Et le début d’une lente agonie du Professeur Choron qui, ancien d’Indochine, n’a peur de rien ni de personne. Mais les  dessinateurs qu’il a contribué à rendre célèbres et dont il a excité le talent s’en vont en file indienne. Et le laissent avec ses dettes. Les huissiers ramassent les miettes d’une gloire et d’un faste que Choron s’évertue à raviver, faisant le tour de ses anciens amis, aux abonnés absents. Pestiféré, il s’accroche à sa bouteille de whisky et à cette bouée qui se prénomme Sylvia. Il cherche désespérément du fond de la cave où il s’est retranché avec elle l’idée qui le fera sortir du trou. Ce sera Grodada, en 1991, un mensuel intelligent pour enfants, avec le dessinateur Charlie Schlingo aux commandes. Une belle aventure de cinq années avec Grosse Meumeu et tous les bestiaux de Gros Patelin. Schlingo fait une mauvaise glissade, décède, et le journal avec. Choron végète à nouveau, avant de se lancer dans l’aventure de La Mouise, journal vendu par colportage sur le trottoir. Le Prof revient aux techniques de ventes qui ont fait sa jeunesse de baroudeur.

 

En mai 2002, la justice reconnaît la paternité des titres Charlie Hebdo et Hara-Kiri à Cavanna, au détriment du Prof, fâché à mort avec celui qui fut co-fondateur des deux titres. Charlie Hebdo avait repris sa fronde en 1992, sans Choron, qui ne se reconnaît pas dans l’équipe menée sous la férule de Philippe Val. On oublie peu à peu le Prof, une fois encore. Puis, la maladie fait le reste. Les rats quittent le navire, moins Berroyer et Vuillemin, toujours fidèles à l’auteur des Jeux de cons et des Fiches bricolages. Dans le film Choron dernière, réalisé par Pierre Carles et Martin en 2008, Cabu et Wolinski, incapables de regarder la caméra quand on leur parle de celui qui les propulsa, ne se rappelaient que d’un « mauvais gestionnaire qui avait coulé cinq journaux. » Charlie Hebdo a poursuivi son chemin de Damas jusqu’au triste jour de janvier 2015 et ce tirage de sept millions d’exemplaires qui ferait baver des ronds de chapeau au Professeur Choron. Sylvia Lebègue, secouée à mort par vingt ans de compagnonnage avec l’homme aux polos en cachemire, rend justice à « son homme », dix ans après, malgré toute la souffrance qui fut la sienne, sans la moindre intention de dénonciation, rappelle le préfacier. Que les bataillons de lecteurs de Charlie Hebdo, fraîchement recrutés dans une population abasourdie par la violence de masse, se rappellent un instant ce qu’ils doivent au Professeur Choron… De son paradis sans Dieu ni maître, il est peut-être à nouveau Charlie.

 

Frédéric Chef

 

Sylvia Lebègue, Choron et moi, préface de Jackie Berroyer, L’Archipel, janvier 2015, 240 pages, 18,50 €

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1 commentaire

1D

Une erreur dans ce texte : ce n'est pas la mort de Schlingo qui a fait couler "Grodada" (qui a cessé de paraître en 1995, je crois). Charlie Schlingo est mort bien plus tard, quelques mois après Choron, le 17 juin 2005. Il était d'ailleurs présent à l'enterrement du prof'.