Annick Geille est écrivain, critique littéraire et journaliste. Elle tient une rubrique mensuelle pour le journal Service Littéraire et dirige la Sélection en ligne du Salon littéraire. Elle vient de publier son onzième roman, Rien que la mer, aux éditions La Grande Ourse.

Stéphanie Janicot. Extrait de : Fallen Angel

 

EXTRAIT >

Le patron de la Crim' a eu l’air satisfait de mon décryptage et a reconduit ma belle-mère pour les entretiens suivants. En attendant, Noël était passé et Aaron, revenu au journal. Chaque fois que je le croisais, ce qui arrivait au moins deux fois par jour, je me demandais comment j’avais pu être attirée par un type pareil, roux comme le héros de Jules Renard, le visage large toujours un peu ahuri et, désormais, le comble, la barbe arty à la mode. Je me pardonnais parce que j’avais seize ans et que cet été-là avait été très ennuyeux. Je m’étais retrouvée coincée entre quatre femmes adultes qui se comportaient comme des ados et quatre mômes mal dans leur peau que j’étais censée surveiller au prétexte que j’étais leur lointaine cousine. Ce sont les grandes vacances au cours desquelles j’ai finalement perdu ma virginité, par chance pas avec Aaron, mais avec un garçon rencontré il me semble au bal du 14 juillet.

Je n’avais pas beaucoup de temps pour emmagasiner des infos sur l’affaire Fersen. Début janvier, la journaliste en charge de la musique reviendrait monter la garde sur son pré carré et ma propre chef de service, Carmen, une vraie kapo, m’enverrait de nouveau dans les quartiers faire le point sur la politique de la ville. À ce sujet, j’avais l’impression de faire le point en permanence, mais rien ne changeait jamais. Aaron m’a offert un café à la machine.

– Pas mal, ton récit de la soirée. Ça fait très polar.

– Merci, c’est ce que m’a dit Benjamin. Mais ça c’était hier. Depuis, j’ai appris pas mal de choses intéressantes.

– Par ta copine Anouk ?

– Entre autres. Disons que je sais exactement quels membres de l’orchestre on devrait interviewer pour obtenir un papier un peu punchy.

– Dis-moi.

– C’est ça, et toi tu vas le commander à ta snobinarde de soi-disant chef de rubrique musique qui ne sait que faire des ronds de jambe dans le foyer de l’Opéra.

– C’est son job, effectivement. Et tu n’as aucune raison de lui en vouloir, tu n’as jamais candidaté en culture, il me semble.

– Je n’ai pas eu le choix. On ne peut pas dire que tu m’y aies encouragée.

– Stop, conversation inutile. On va considérer que l’affaire Fersen est un fait divers et qu’il peut être traité par une journaliste du service société. Ça te va ?

– Tu es sérieux ? Je ne serai pas dessaisie la semaine prochaine ?

– Je vais voir comment je peux faire et d’accord je te commande officiellement le prochain papier sur l’enquête. Forces en présence, travail de la police, personnalité de la victime, j’entends au sens intime et pas juste sa bio, les témoins, les soupçons.

– Quelle longueur ?

– Huit mille signes. Et je veux bien des témoignages de musiciens de l’orchestre.

– Ça marche.

 

À peine assise à mon bureau, j’ai regretté de m’être autant avancée. La probabilité pour que la première violoniste accepte de me parler était dérisoire. J’aurais peut-être plus de chances avec le copain Bart, le corniste. J’ai appelé l’attachée de presse de la Philharmonie pour lui demander de m’organiser une rencontre avec le corniste. Elle était sur les dents. Ce meurtre en pleine salle faisait du tort à sa maison. Elle n’avait pas l’intention de coopérer. Elle m’a annoncé froidement :

– Les musiciens répètent. Les concerts auront bien lieu comme prévu les 31 décembre, 1er et 2 janvier. Ils ont autre chose à faire que de répondre à des questions de fouinards !

– Pardon ? J’ai assisté au concert du 24, rédigé un papier qui insiste sur la grande qualité musicale mais je peux encore le reprendre et changer l’angle.

– Non, ce n’est pas ce que je veux dire, désolée, mais ça sonne toute la journée et ça n’a rien à voir avec la musique. Barthélémy Banks, ça devrait être possible, je vais faire une demande auprès de l’agent.

– Pour les concerts, c’est Carson Devigne qui va assurer la direction d’orchestre ?

– Absolument. Ça fait plaisir d’entendre quelqu’un qui s’intéresse à l’orchestre lui-même.

– En fait, je me demande si ce ne serait pas préférable dans ce cas que vous fassiez à l’agent une demande d’entretien avec Carson Devigne. Je pensais que les concerts seraient annulés. Là, ça change mes perspectives. Je comprends qu’elle soit très occupée mais si vous pouviez me trouver une petite demi-heure pour lui poser quelques questions sur la manière dont elle compte diriger et comment elle se prépare, ça ferait, sur le site du journal, un très bon complément à mon papier et ça informerait nos lecteurs du maintien des concerts.

– Je vais faire mon possible pour vous obtenir ça. Les musiciens travaillent dans la salle de répétitions. Ils finissent à dix-sept heures. Je pense que je peux vous organiser la rencontre à ce moment-là. Et même, pourquoi ne viendriez-vous pas un peu avant pour écouter la fin de la répétition ? Je ne dis pas que je pourrais vous faire rentrer. Ils sont tous très traumatisés.

– Je me doute. Je me présenterai à l’accueil à seize heures trente.

– C’est parfait.
En raccrochant, m’est revenue en mémoire la réflexion de Joe Friedman sur le fait que Carson était une ambitieuse qui ne prendrait pas le risque de mettre en péril sa carrière. Oh bien, sa carrière ne me donnait pas l’impression d’être en train de se perdre, bien au contraire. Elle me paraissait assez capable de persuader le père de lui laisser la direction de l’orchestre pour les années à venir. De là à faire une bonne coupable, je ne me serais pas avancée, mais j’étais curieuse de la rencontrer. J’ai envoyé un message à Aaron pour l’informer de mon rendez-vous. Bien entendu, j’aurais pu traverser le couloir, je ne l’aurais pas beaucoup dérangé, son service tournait au ralenti, mais j’aime assez utiliser les armes de l’adversaire. Moi aussi, je peux être débordée de travail à mes heures.

Carson Devigne était peu référencée sur Internet. Elle y figurait à titre de premier violon du Fersen Orchestra, poste qui semblait lui avoir été octroyé depuis un peu plus de deux ans en remplacement de Peter Miller. Sans trop d’idées préconçues, mais tout de même, j’ai cherché ce qui était arrivé au dit Peter Miller et découvert qu’il avait été renversé par une voiture à Londres lors d’une tournée précédente. Je me suis dit que, pour la violoniste ambitieuse, ça faisait beaucoup d’accidents opportuns dans des villes européennes. Sur Internet, on ne trouvait guère de portraits de Carson, laquelle n’appartenait à aucun des réseaux sociaux. Sur la seule photo disponible, diffusée par le site officiel du Fersen Orchestra, on pouvait constater qu’elle avait des yeux d’un bleu soutenu, soulignés par des cils noirs, comme l’étaient également ses cheveux, sourire américain, dents parfaitement réalignées par l’orthodontie et blanchies. Elle avait étudié le violon, entre quatre et dix-huit ans, dans sa ville de Cincinnati avant de rejoindre Chicago où, six ans plus tard, elle avait fini par se faire engager dans l’orchestre de la ville. Magnifique promotion ! À vingt-neuf ans, elle intégrait le Fersen Orchestra ; trois ans plus tard, elle prenait le leadership des cordes. Aujourd’hui, à trente-quatre ans, elle prétendait enfin au poste suprême. Un sans-faute. En espérant seulement que les circonstances soient fortuites.

Avant de me rendre à la Philharmonie, j’ai adressé un SMS groupé à Anouk et Benjamin pour leur proposer un dîner improvisé dans mon palace. Anouk vivait dans une chambre de bonne qualifiée de studette et Benjamin s’était exilé en banlieue pour jouir d’une terrasse avec vue sur Paris. Mon pigeonnier était encore le meilleur point de ralliement. Debout devant mon bureau, je m’apprêtais à réunir quelques affaires pour filer lorsque Aaron a fait irruption dans la pièce. Je suis au regret de reconnaître que mes projets de rangement, vu les circonstances, étaient restés au point mort. Trouver un carnet, un stylo, relevait de la spéléologie. Ces quelques jours, nous n’avions été que quatre permanents dans mon service mais l’absence (exceptionnelle) de notre tyrannique chef Carmen ne nous incitait pas aux heures supplémentaires.

– Aaron en personne !

– Un jour, tu seras virée pour insolence envers tes supérieurs !

– Tu n’es pas mon supérieur, hélas. Et ne prétends pas avoir de l’ascendant sur moi devant Carmen, elle t’arracherait les yeux. D’ailleurs, je préfère ne pas être là lorsque tu lui annonceras la semaine prochaine que tu m’as réquisitionnée !

– Je sais, je préférerais ne pas être là non plus !

– Tu as promis de ne pas me dessaisir, je te rappelle !

– Je sais. En plus, tu te débrouilles très bien, comme une vraie journaliste d’investigation...

– Que je suis. Nous, au service société, nous passons notre vie sur le terrain à forcer les barrières, les préjugés, les réticences. Alors, ce n’est pas une attachée de presse qui va me faire peur !

– Je reconnais que c’est efficace. J’attends ton interview dans la soirée et selon, j’en passerai une partie sur le site, une partie dans le journal la semaine d’après.

– Dans la soirée ? Mais j’ai un dîner !

– Désolé, mais les journalistes d’investigation n’ont pas de dîners, et lorsqu’ils en ont, ils les annulent. Les dîners, c’est bon pour les critiques, et encore, seulement dans le milieu qu’ils sont censés fréquenter.

© Albin Michel 2017

© Photo : Philippe Matsas/Opale

 

Quatrième de couverture > Qui a tué Lucie Fersen, star incontestée de la musique contemporaine, qui avait le génie et la beauté d’un ange ?

Le soir du réveillon, Sybille, jeune journaliste, assiste au concert du prestigieux Fersen Orchestra et à l’effondrement de sa chef d’orchestre face au public. L’ex-enfant prodige, comparée à Mozart, adulée et couverte de prix, est à 36 ans au faîte de la gloire et de la maturité. Tout le contraire de Sybille et de sa bande d’amis qui vont avoir 30 ans et peinent à s’émanciper. Mais ne serait-ce pas un atout pour découvrir la faille du personnage génial, paradoxal et déchirant qu’était Lucie ?

Stéphanie Janicot, prix Renaudot poche pour La Mémoire du monde, est l’auteur notamment de Soledad, Non, ma mère n’est pas un problème et La Constante de Hubble.

Pages choisies par Annick Geille

Stéphanie Janicot, Fallen Angel, Albin Michel, mars 2017, 276 pages, 20 €

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