Annick Geille est écrivain*, critique littéraire et journaliste. Elle a vingt années durant dirigé des rédactions au sein du Groupe Hachette-Filipacchi, dont celle de Playboy, où elle fut la plus jeune rédactrice en chef de France. Après avoir relancé F Magazine, puis le cahier culturel de Pariscope, elle fonda le mensuel Femme avec Robert Doisneau. Elle a écrit dix romans, dont Un amour de Sagan (Fayard), traduit jusqu'en Chine, et Pour Lui (Fayard, puis Livre de Poche). Elle a obtenu le prix du premier roman pour Portrait d'un amour coupable (Grasset) et le prix Alfred-Née de l'Académie française pour Une femme amoureuse (Grasset). Son roman La voyageuse du soir (Gallimard, puis Folio) fut adapté pour la télévision. Annick Geille siège au prix Freustié – fondé, entre autres, par Bernard Frank – et au prix du Premier Roman, où elle fut cooptée en tant que lauréate.

Après avoir collaboré trois ans au Figaro Littéraire, elle rédige aujourd’hui une rubrique mensuelle pour le journal Service Littéraire et dirige la Sélection en ligne du Salon littéraire.

« La » vitrine des meilleurs livres de la période, très appréciée des lecteurs et des auteurs (voir ci-dessous).

* Annick Geille vient de publier son onzième roman, Rien que la mer, aux éditions La Grande Ourse.

Gérard Guégan. Extrait de : Hemingway, Hammett, dernière

 

EXTRAIT >

1. Cela fait déjà deux jours qu’Hemingway a réussi à prendre le large ; deux jours qu’il a échappé à la vigilance de la bande à Hoover ; deux jours qu’il se bourre d’amphétamines pour rester sur le qui-vive ; deux jours donc qu’il n’a pas fermé l’œil même si, dans l’Excelsior 609 qui se rapproche à petite vitesse de New York, il donne l’impression de s’être assoupi maintenant qu’il a rabattu sa casquette de tweed sur la presque totalité de son visage.

2. La casquette n’est qu’un paravent.

Un paravent destiné à lui assurer la tranquillité dont il a besoin s’il veut pouvoir vivre une histoire différente de celle que le cours des événements cherche à lui imposer.

3. Avec le temps, c’est devenu un réflexe : lorsque Hemingway se prépare à affronter l’inconnu, il ne se libère de ses angoisses qu’en bâtissant une fiction dans laquelle les dés roulent en sa faveur.

Il appelle ces moments-là des Balades avec un autre moi-même.

Ça sonne mieux, c’est plus insolite que Balades avec mes doubles, il n’empêche que ça revient au même. À une dérive dans le temps en compagnie de doubles qu’il connaît bien puisqu’il les a inventés pour le besoin de ses intrigues. Et c’est ainsi que, se laissant glisser contre la vitre de la fenêtre de son compartiment, il se retrouve en tête à tête avec Robert Jordan, l’Inglés de Pour qui sonne le glas.

4. Serait-ce que ce qui attend Hemingway à New York est à ce point effrayant qu’il croie nécessaire de convoquer un dynamiteur auprès de lui ?

Aurait-il cédé à l’une de ces pulsions meurtrières que ses médecins souhaitent soigner à coups d’électrochocs ?

Et en serait-il venu à vouloir commettre un attentat contre la maison de l’un de ses ennemis ?

Foutaise, il n’a jamais été tenté par le terrorisme.

Le massacre à distance, il ne l’a prôné que dans ses romans.

Sinon, quand il a tué, il l’a toujours fait de près, jamais de loin.

5. Et puis, il n’a pas fui de chez lui, il n’a pas quitté son repaire dans les Rocheuses, pour se mesurer à la mort au cœur de fer, il ne l’a fait que dans le but d’obtenir l’aide de quelqu’un qui ne la lui accordera sans doute pas.

Mais alors de quelle utilité va lui être Jordan ? Quel besoin a-t-il eu de le tirer du néant ? Est-ce simplement pour s’entendre rappeler l’une des pensées qu’il lui a prêtées quand il l’a mis en scène dans ce coin d’Espagne où le danger était permanent ?

À savoir que « si une chose est fondamentalement juste, peu importe que l’on mente ».

6. Et ce quelqu’un dont il escompte plus ou moins le soutien, d’où sort-il ?

À quoi, à qui ressemble-t-il ?
A-t-il un lien de parenté avec Jordan ? Absolument pas. Ce n’est pas une figure de papier, c’est un être de chair et de sang, un romancier mondialement connu. Il a nom Dashiell Hammett.

Dans les années 30, lui et Hemingway ont été amis. Ensemble, ils ont milité à la Ligue des écrivains américains, une organisation contrôlée en sous-main par l’Internationale communiste. Ensemble, ils ont servi, consciemment ou non, Otto Katz, le bras armé de Staline aux États-Unis. Et chacun à sa façon a combattu le fascisme, mais au lendemain de la guerre, quand, après Hiroshima et Nagasaki, les cartes ont été redistribuées entre Moscou et les Occidentaux, Hammett a renié publiquement Hemingway, assimilé en quelques mots à un allié objectif de l’impérialisme. Il a même fait pire, mais en petit comité, en qualifiant son ancien camarade de gâteux misogyne, d’écrivain failli, de Superman de bal costumé, tandis que son exégète français, le diligent Aragon, s’en allait répétant aux quatre vents qu’à lui seul, le premier chapitre de Moisson rouge écrasait les deux cent cinquante pages d’Au-delà du fleuve et sous les arbres.

7. Voilà encore peu, Hemingway avait envisagé de casser la gueule à Hammett, mais la victoire eût été trop facile, et il y avait renoncé.

« Preuve, lui avait dit son épouse, que tu es moins bestial que tu prétends l’être, et j’en suis bien aise car Hammett ne mérite pas tes coups de poing. L’impuissant, c’est lui. Cinq romans de gare, et depuis une vingtaine d’années pas la moindre ligne, bref, son malheur est déjà assez grand comme ça. J’ajoute qu’il n’a jamais vraiment pris de risques, ton coco, il n’a pas connu dans son Alaska les canonnades, les bombes incendiaires, les charges à la baïonnette... »

8. Ce jour-là, Hemingway n’avait pas contredit son épouse, la quatrième en titre.

Il n’avait pourtant pas encore le projet de renouer avec Hammett. Mais il lui avait toujours reconnu du courage, la plus haute des vertus à ses yeux. Le talent n’était qu’une affaire de goût, on pouvait s’y tromper. Seul le courage avait la force de l’évidence, du moins tant que le héros ne courbait pas l’échine devant le Guide suprême, lui avait déclaré en confidence le général Gorev, le glorieux défenseur de Madrid, avant de se résigner à rentrer à Moscou où l’attendaient les tueurs du NKVD.

9. Hemingway repousse sa casquette et s’étire. Le temps de l’incertitude s’achève, se dit-il. Tu as raison, l’Inglés, le droit de vivre ne se mendie pas !

10. D’évidence, Jordan a mené à bien sa mission.

Hemingway, qui paraissait fatigué, accablé, désorienté lorsqu’il s’est enfermé avec son autre lui-même, respire désormais la sérénité.

Et l’assurance.

Il ira voir Hammett, et ils feront la paix, quitte à ce qu’elle soit courte et qu’elle se termine dans le sang.

En tout état de cause, ils ne peuvent qu’essayer de se réconcilier.

Ils y sont condamnés par leur ennemi commun.

Ne partagent-ils pas en effet le privilège, car c’en est un, d’avoir été classés FBI Targets par Hoover lui-même ?

11. Là-dessus, une voix métallique annonce, via le haut-parleur du wagon, que l’Excelsior 609 entre en gare.

D’un seul mouvement, comme électrisés, tous les passagers se dressent, remettent de l’ordre dans leurs vêtements, se donnent un coup de peigne, rectifient leur maquillage, et s’engouffrent dans le couloir.

Tous, excepté celui qui attend sans impatience que le rideau rouge se lève.

12. D’un pas assuré, le pas de Robert Jordan gravissant le flanc de quelque sierra, Hemingway marche à présent vers l’une des portes de Pennsylvania Station, tout en se répétant qu’il n’est plus un vieil arbre promis à la hache.

Qu’il est la réincarnation d’un jeune internationaliste.

13. Quelques minutes plus tard, dans le renfoncement de l’entrée principale de la gare, quasiment à l’angle de la 34e Rue et de la 7e Avenue, il se tient bien droit sur ses jambes, les bras ballants, les poings fermés, tel un risque-tout prêt à en découdre si l’ennemi fondait sur lui.

Mais un dernier coup d’œil circulaire le persuade que ce n’est pas aujourd’hui qu’on lui mettra la main dessus.

© Gallimard 2017

© Photo : Catherine Hélie

 

Quatrième de couverture > « Hemingway, qui paraissait fatigué, accablé, désorienté lorsqu’il s’est enfermé avec son autre lui-même, respire désormais la sérénité. Et l’assurance. Il ira voir Hammett, et ils feront la paix, quitte à ce qu’elle soit courte et qu’elle se termine dans le sang. En tout état de cause, ils ne peuvent qu’essayer de se réconcilier. Ils y sont condamnés par leur ennemi commun. Ne partagent-ils pas en effet le privilège, car c’en est un, d’être classés FBI Targets par Hoover lui-même ? »

Gérard Guégan a publié une trentaine de livres, notamment Markus Wolf avait une sœur, je l’ai aimée (Grasset, 1997) ; Les cannibales n'ont pas de cimetières (Grasset, 2005) ; Fontenoy ne reviendra plus, pour lequel il a reçu le prix Renaudot de l’essai en 2011 (réédité en Folio en 2013) ; Appelle-moi Stendhal (Stock, 2015) ; Qui dira la souffrance d'Aragon ? (Stock, 2015) et Tout a une fin, Drieu (collection Blanche, 2016). Il a, par ailleurs, créé les Éditions Champ Libre et relancé les Éditions du Sagittaire.

Pages choisies par Annick Geille

Gérard Guégan, Hemingway, Hammett, dernière, Gallimard, mars 2017, 240 pages, 18 €

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