Prix Goncourt 2013 : Au revoir là-haut, ou les profiteurs de la Grande guerre

Le prix Goncourt vient d’être attribué à Pierre Lemaitre avec Au revoir là-haut1 publié chez Albin Michel (ce qui n’était pas arrivé à la maison d’édition depuis 2003). Habitué des récompenses pour ses livres policiers, l’écrivain signe une entrée réussie dans le roman historique.
Ce n’est pas un récit sur les combattants de 14-18, les fameux « poilus » des tranchées. Il en existe beaucoup et d’excellents sur ce sujet, parfois écrits par les soldats eux-mêmes qui ont mieux raconté que d'autres la violence de masse causée par des armements modernes de plus en plus meurtriers et la sauvagerie qui en a découlé. On pense bien sûr à Henri Barbusse, prix Goncourt en 1916 pour son roman Le Feu (Flammarion) ou à Blaise Cendras auteur de La main coupée en 1946 (Denoël). De l’autre côté de la frontière, on ne saurait oublier le célèbre roman À l’Ouest, rien de nouveau de l’Allemand Eric Paul Remark (plus connu en France sous le nom d’Erich Maria Remarque) publié en 1929.

Non, ce livre, c’est d’abord celui de la « sortie de guerre » pour reprendre une expression très en vogue chez les historiens depuis une quinzaine d’années, après les travaux initiés dans ce sens par le centre de recherche de Péronne. On retrouve l’emprunt, que souligne d’ailleurs Pierre Lemaitre à la fin de son roman, à l’écrivain Roland Dorgelès, prix Femina en 1919 pour les Croix de bois et auteur du Réveil des morts (Albin Michel, 1921). Cet ouvrage raconte non seulement la boucherie que fut la calamiteuse offensive française au Chemin des Dames en 1917, entre Laon et Soissons mais aussi l’après-guerre en Picardie. Les « survivants » qui revenaient s’établir sur ces terres désolées découvraient des individus accumulant sans scrupules d’immenses profits générés par la difficile reconstruction de la région.

Au revoir là-haut soulève à nouveau le voile sur cette part d’ombre souvent mal connue de cette époque. L’histoire commence sur la cote 113, près de la Meuse, le 2 novembre 1918, jour des Morts. Le roman commence par l’absurde. Par la fin. Et, en ouverture, par cette phrase dont le ton et l’humour grinçant résume tout : « ceux qui pensaient que cette guerre finirait bientôt étaient tous morts depuis longtemps ». Les défaites successives des Empires centraux et la capitulation des Ottomans rendent plus crédible l’armistice. Aussi, peu envisagent, parmi les poilus, de partir à l’assaut si près de la fin de la guerre. Après quatre ans de grandes violences qui ont fait près de dix millions de morts, rien de plus compréhensible au fond. Pourtant, contre toute attente, un jeune officier de la noblesse désargentée, d’Aulnay-Pradelle, entend bien ramasser les derniers galons qui restent pour accélérer sa carrière et tordre le cou au destin qui a appauvri sa famille depuis trois générations. Le lieutenant avait « une avidité à retrouver une place dans le monde qui frisait la fureur ». Sous ses ordres, les hommes n’en menaient pas large. Encore moins Albert Maillard, employé de banque dans le civil,  écœuré par la détermination farouche de son lieutenant que la fougue sauvage et une singulière beauté intimidaient.

Dans une mécanique infernale proche du film Les Sentiers de la gloire de Stanley Kubrick, Morieux (alias Broulard) ordonne l’assaut meurtrier à Pradelle (alias Mireau) qui l’a convaincu. Comme dans le film, le régiment est accueilli par un féroce feu ennemi. Mais là s’arrête la ressemblance. Il n’y a pas de colonel Dax (interprété par Kirk Douglas dans le film de 1957) incarnant la justice, pas d’avocat pour défendre la chair à canon. Face à l’absurde, certains ont érigé l’amoralité pour commander leurs semblables. Sans révéler l’intrigue policière, Pradelle est ce qu’on appelle un « salaud » doublé d’un remarquable escroc. Ce qu’il pratique sur la ligne de front, il le reproduira après la guerre lorsque son entreprise obtiendra de l’État les droits juteux de transférer les corps des soldats enterrés dans des cimetières militaires pour les regrouper dans des nécropoles avec l’aide de travailleurs chinois ou nord-africains payés une misère. Le prix obtenu pour un cercueil en pin, par Pradelle, est de 28 francs. Pour y arriver, il a obtenu de la société de menuiserie des bières ne dépassant pas… un mètre trente (la taille moyenne étant plutôt un mètre soixante-dix à l’époque).

Parallèlement, Édouard Péricourt, artiste talentueux et homosexuel, est devenu une « gueule cassée » après avoir sauvé Albert Maillard enterré vivant sous l’effet de l’explosion d’un obus. Le récit qui suit dans l’hôpital militaire est peut-être le plus fort du livre. Plus tard, grâce à son compère, il va se fondre dans l’anonymat en endossant l’identité d’un mort pour ne pas revenir chez son père, un riche industriel, avec qui les rapports sont tendus depuis l’adolescence. Surtout, avec son don inné du dessin, il va imaginer une escroquerie formidable d’ingéniosité pour tromper une société ingrate avec ses anciens combattants. On n'en dira pas plus. 

Si la France honore comme il se doit les soldats tombés au champ d’honneur, par de grandes cérémonies ou des monuments aux morts glorieux, elle semble indifférente au sort de ces milliers de « revenants » cabossés, tout droit sortis des tableaux d’Otto Dix, obligés, pour compléter leurs faibles pensions, de faire la réclame pour de grandes enseignes tels des « hommes-sandwichs » sur les trottoirs des grands boulevards parisiens. La « sortie de guerre » décrite avec force détails et talent par Pierre Lemaitre, c’est le récit de cette génération perdue, sacrifiée une deuxième fois, celle qui a perdu ses illusions dans les faux-semblants d’une patrie reconnaissante, gangrenée par la corruption et les profiteurs de guerre.

L’art du portrait chez Pierre Lemaitre, sa qualité à brosser le profil psychologique des personnages, même secondaires, sont remarquables. Son style d’écriture est percutant. Son humour noir claque dans des phrases courtes qui donnent au récit un rythme rapide, enlevé. Néanmoins, on ne pourra s’empêcher de penser que le Goncourt était assez prévisible2 en ces temps que certains n’hésitent pas à qualifier de « commémorite aiguë » en France. Sans lui retirer son mérite, Au revoir là-haut était bien calibré, par son thème et sa veine populaire, pour remporter en effet le célèbre prix littéraire.

Mourad Haddak 

Pierre Lemaitre, Au revoir là-haut, éditions Albin Michel, août 2013, 576 pages, 22,5 €

1. Le titre fait référence aux derniers mots rédigés par un soldat, Jean Blanchard, à sa femme après sa condamnation à mort pour traîtrise en 1914. Il sera réhabilité en 1921. « Je te donne rendez-vous au ciel où j’espère que Dieu nous réunira. Au revoir là-haut, ma chère épouse ».

2. Les commémorations du Centenaire de la Grande guerre ont été officiellement lancées le 7 novembre 2013 par le Président de la République à l'Élysée.

> Lire la critique de Brigit Bontour

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