Claude-Henri Rocquet, Les racines de l’espérance : Quatorze textes brefs pour donner des raisons d’espérer

Rocquet est un grand écrivain. Le commun ne le sait pas encore, les pseudo élites feignent de l’ignorer pour la raison que bien écrire est aujourd’hui compris comme une tare. Dans le chaos, le style chaotique est de mise, alors que le seul moyen de le sauver et, justement, de défendre l’art ô combien rigoureux de mettre en mots le monde et l’homme. Avec la grammaire pour socle et une haute idée de la littérature pour viatique. Quoi qu’il en soit, Rocquet est un passant considérable dont la lecture nous réconcilie avec nous-mêmes. Après avoir publié un Edward Hopper le dissident d’une profondeur telle qu’elle relègue l’exercice biographique de la plupart à l’anecdote pompeuse, il nous livre un petit livre d’une rare densité : Les racines de l’espérance.

 

La tentation du désespoir

 

Le mot n’est, avouons-le, guère à la mode ; nos contemporains n’espèrent plus, l’espérance est à leurs yeux désuète, infondée, indécente… C’est à peine s’ils se souviennent avoir un temps tenu la barre et « gouverner vers quelque chose » comme dirait Giono dans l’admirable fin de Fragment d’un paradis : « Cela nous est parfaitement égal qu’il y ait la mer sans limite, et que la pluie couvre hier, aujourd’hui, et demain, nous pourrions tout supporter, même de ne rien voir jamais rien d’autre que le bout de notre proue repoussant de chaque côté sa lèvre d’eau, ce que nous voudrions c’est gouverner parce que gouverner nous donne la certitude d’être aussi vivant que la pluie et que la mer… » De nos jours, on ne navigue même plus à vue, la vigie est aveugle, muette parce que bâillonnée, point de boussole à bord, point d’astrolabe, un ciel sans étoiles, pas d’avenir et donc point d’espérance. Point de confiance et point de salut.

 

L’instant vide de sens. Rien ; le néant, la ténèbre, la grisaille. Et celui qui se met à espérer est pris pour un dément, « On est, et on demeure esclave aussi longtemps que l’on n'est pas guéri de la manie d’espérer » écrivait Cioran qui estimait, un peu vite que l’espérance est « équivalente au sommeil », à l’engourdissement de la conscience peut-être… Citer Cioran n’est pas innocent, il représente à merveille cette « tentation du désespoir » comme posture esthétique faute d’être un référent moral. Préférer la pente à l’ascension, par désoeuvrement, par fatigue, pour avoir l’air d’un dandy qui s’abîme avec ce qu’il prend pour du panache et qui n’est hélas qu’un goût pour la nausée. Le siècle est là dans cet héritage laissé par Sartre, les matérialistes de tous bords, les pessimistes indécrottables. Rien de commun avec la confession d’une troublante vérité d’un Bernanos qui écrit dans Les Grands cimetières sous la lune : « Le démon de mon cœur s’appelle - À quoi bon ?», car savoir et reconnaître par lucidité qu’on n’a rien fait en ce monde qui ne paraisse inutile, « inutile jusqu’au ridicule », poursuit l’auteur du Journal du curé de campagne, ne revient nullement à capituler, bien au contraire. Car le paradoxe fondateur de cet aveu est que, pour désigner le ridicule de l’inutilité, il faut avoir agi, cru, espéré et qu’importe si la faille entre l’espérance vive et le résultat obtenu est navrant ! Le nœud de l’affaire est bien là et Rocquet ne manque pas de nous le montrer. Je souligne : il ne démontre rien, à quoi bon ? il désigne, circonscrit, rapproche, ouvre une écoutille malgré les paquets de mer, « la mer sans limite », la pluie battante, le ciel bas. Le présent recueil est une construction (je ne dis pas « savante », ce serait redondant !), une mise en forme d’articles, essais, poèmes, ordonnés en ouvrage. Quatorze textes brefs pour donner des raisons d’espérer.

 

L’homme, une créature « capable de Dieu »

 

La raison évidente de cette volonté est que l’espérance est, selon moi, architecte ; elle bâtit des merveilles à partir de ce que nous négligeons de voir ; l’espérance construit – non point Babel – mais ces « divers ports » vers lesquels, écrit Dante, « toutes les natures voguent par la grande mer de l’être », « et chacune avec l’instinct qu’elle a reçu, et qui la porte. » Certains aménagent des cimetières, ouvrent des fosses communes, d’autres édifient des quais, creusent des rades pour accueillir les voyageurs sans bagages… On ne peut donc donner que ce qu’on a reçu ; voilà pourquoi il en est de l’espérance comme de l’amour : elles sont plus vastes que nos pauvres demeures. Le port, toujours plus grand que nos nefs. Rocquet bâtit son toit, sa voûte, pose une clé ciselée, comme en d’autres temps Pound avait rassemblé les membres dispersés d’Osiris… La merveille, je le redis, tient à la manière avec laquelle il nous présente les racines de l’espérance, encore lourdes de cette bonne terre grasse, noire et grouillantes de bestioles : d’une part, il procède avec ce qu’il faut de délicatesse, par touches, sans brandir des arguments d’ordre théologique ou moral, nous prend par la main, au détour d’une confidence, sans le moindre pathos ; d’autre part, il nous conduit par des chemins inattendus, chemins de traverse, ceux-là mêmes dont on croit qu’ils ne mènent nulle part et qui débouchent sur une clairière secrète : celle où justement s’enfoncent les racines d’une espérance dont nous doutons de voir jamais les fruits. Il fouille, Rocquet, non pas à grandes pelletées, mais à pleines mains, creuse, strate après strate, sans froisser les racines les plus menues. Enfin, parce qu’il sait ce qu’écrire suppose, car il a compris que pour toucher à l’universel il fallait être personnel et livrer son intimité sans trembler, il se donne, tel qu’il est, riche de son itinéraire spirituel, de ses rencontres : avec les hommes comme avec les œuvres d’art. Là est son originalité, dans ce rapprochement qui n’a rien de hasardeux : l’homme est une créature « capable de Dieu » dirait Bérulle et donc né pour espérer, pour croître au lieu de flétrir et s’étioler et ses créations reflètent ses tensions, ses élans, ses aspirations. La créature, la création, l’œuvre, les œuvres et, page après page, « l’imperceptible bruit que fait un Dieu, en travaillant divinement, à l’aise dans son métier d’amour et de lenteur » écrit magnifiquement Rilke, le travail de Dieu qui aime en nous, sème en nous, espère en nous…

 

Un poète

 

Il n’est alors pas étonnant de Rocquet commence par le commencement, genèse spirituelle que la phrase de François d’Assise résume : « Là où il y a le désespoir, que je mette l’espérance » ; pas « on », je. Nul ne peut réellement espérer à la place d’un autre. « Qui résisterait à l’espérance d’espérer, au moins un peu » (p. 9) ; « je n’ai de foi que grâce à l’espérance ». Et en une phrase, les vertus théologales sont rassemblées dans un même mouvement, tout comme la pensée (impossible) de la mort se résout par « l’amour de la beauté (qui) est un salut » (p. 12). Nouveau détour par les œuvres, Guernica, Nuit et Brouillard, et la question : « Qui nous a embauchés pour cette besogne d’assassins et de fossoyeurs ? ». Le mal, qui est, dirait Maritain, « essentiellement facile ». Il n’est certes pas facile d’espérer, malgré l’amour, cependant : « L’étonnant, l’admirable, la grande merveille de l’homme, c’est qu’au milieu du pire, parfois – toujours -, une homme, une femme, quelqu’un d’obscur, et qui semblait le plus commun des êtres, qui ne s’était préparé à rien de tel, se lève, se sacrifie, comme si quelque chose de plus fort que la peur et la mort vivait en lui, le soutenait » (p. 16) ; admirable prose, sans fatras, enraciné dans ce que Emily Dickinson appelle une « âme incandescente ». « Mais quelque chose, une lumière, est plus fort que l’angoisse, et peut

nous aider à passer, à vivre » (p.17) ; point de leçon ici, point de sermon, la petite parole du cœur qui bat, qui bat. Le dessein de Rocquet n’est pas de nous convaincre, loin de là, il n’est pas un casuiste ou un sophiste, mais un poète et si l’on en croit Mallarmé « eux seuls savent » ! Quand Rocquet parle des saints et de la sainteté (et de l’iconostase qui les montre), ce n’est pas pour déplorer, mais pour consoler, raviver : « Les saints que nous n’avons pas été sur terre, nous le serons dans l’éternité. » (p. 21), la parole est simple, la sève de la racine (« la sève bleue des arbres verts » chante Rimbaud !) désigne déjà le ciel, car l’arbre – espérance visible et tenace est « enraciné dans le ciel » précise Simone Weil dans ses Carnets. Oui, « le saint prouve Dieu » et « la rencontre de l’amour relègue dans l’ombre nos ténèbres » (p. 29) ; « La sainteté espère contre toute espérance » (p. 36), cela ne vient pas de nous, comment le limité, le fini pourrait-il, autrement, penser l’infini ? Argument cartésien s’il en fût, et mystique, argument et non pas argutie. Thérèse de Lisieux savait que nous pouvons tous être saints, qu’il suffit d’une confiance enfantine et joyeuse, d’une espérance entière comme du lait frais et pourtant elle ne voyait qu’un trou, un mur, la nuit – elle espérait cependant, contre toute attente, contre elle-même. Entre deux textes de prose, Rocquet nous permet de respirer à pleins poumons grâce à un poème, Miserere, Fils de David… Il nous accorde un repos, la route et longue, étroite, les herbes folles dansent dans les ornières et soudain, il reprend le chemin, « use la route avant les souliers » dirait Malcolm de Chazal, se dirige vers une cathédrale : Péguy. « La foi que j’aime le mieux, dit Dieu, c’est l’espérance », Le porche du mystère de la deuxième vertu est une parole à proférer, afin que l’homme comprenne que « l’horizon et le pas ne font qu’un » (p. 43), « Que l’espérance est un désespoir surmonté », que si « l’espérance est une grâce, un don, elle est une volonté, un héroïsme, une vertu » (p. 48), que « l’enfer serait le désespoir de Dieu » (p. 53) et qu’en conséquence, il serait vide… Admirable méditation, comme la fin du texte sur Judith qui confirme avec une clarté vespérale que « l’espérance est » (bel est bien) « un combat. » (p. 65). Plus profondes encore les pages sur Rimbaud : Le lien de l’esprit et de l’espérance, construit à partir d’une phrase d’Une saison en enfer : « Par l’esprit on va à Dieu ! ». Comme nul ne peut douter de l’esprit, « la reconnaissance de l’esprit en moi est le premier pas hors du chaos. » (p. 69) – une première anastase !

 

Les trois degrés de l’espérance

 

Avec infiniment de pertinence, Rocquet distingue trois degrés dans l’espérance : 1. L’espoir, « souvent cette espérance-là nie l’irrémédiable, elle est une autre forme de l’illusion, un opium, la négation enfantine de notre malheur, une berceuse » (p. 71) ; 2. L’espérance dans l’histoire « qui s’instaure sur terre », « Révolution, utopie, guerre de libération, millénarisme, messianismes sécularisés », presque toujours « sanglante ; terriblement ! Infernale » ; 3. L’espérance essentielle, celle qui s’oppose à la mort, au néant, qui sait que « nous sommes semés dans la corruption » et que pour cela même, « nous espérons renaître incorruptibles » ; cette « espérance folle n’est pas absurde », elle n’est pas seulement une « attente », mais « une insurrection, une revendication, une révolte ». C’est la voix qui, sans relâche, dit « lève-toi ! », la voix du Christ devant le tombeau puant de Lazare : elle révèle toujours une présence plus vivante qu’on croyait l’être soi-même ! « L’esprit en nous murmure et nous souffle d’espérer. L’espérance nous éclaire comme un fil d’aurore. L’espérance est en nous comme est en nous l’esprit. Cette lumière est une seule flamme. Elle a raison contre le doute et les ténèbres. L’Esprit nous enseigne et nous inspire l’Espérance » (p. 73), contre vents et marées, défaites, anéantissement, massacres, ordures. L’auteur n’hésite pas à changer de sujets, de registre, passe de Rimbaud à Botticelli, à Bruegel qu’il connaît si bien. Il nous invite à regarder Le Portement de Croix (1564), à déchiffrer la structure, comprendre les détails et leur ordre, reconnaître les signes. Rocquet entre dans le tableau, dévoile les symboles afin que nous saisissions qu’il en est de l’ordre de ce monde comme de celui de certaines œuvres maîtresses : pensé ; un plan est là, il s’agit de ne pas le nier, de ne pas dormir pendant ce temps-là !

 

Quant à la poésie, dont l’auteur se demande, à la suite de Pierre Emmanuel si elle peut être « comme un exercice spirituel », elle instaure, elle aussi, le règne de « l’homme intérieur » et « le poème m’éclaire sur moi-même d’une lumière imprévue » (p. 83), il est un signe – mais pas pour rien - : « Tu crois écrire un poème. Tu rêves, notant un rêve en même temps que tu le rêves. Ton poème est une espèce de rêve. Et si tu t’éveilles, et te relis attentivement, pour l’entendre, pour t’entendre, ce rêve, ce poème, il faut le déchiffrer, l’interpréter. Le poète, s’il entend ce qui lui vient d’ailleurs, en profondeur, c’est-à-dire en lui-même, s’ouvre au sens qui était voilé dans son écriture. Comme Dieu dans l’Écriture. » (p. 84). Le poème, par la confiance quasi sauvage, première, native, qu’il accorde à la puissance de la parole, tente de faire coïncider l’image, l’idée que le monde dépose en nous et la formulation de cette image vivante par le poète : il espère même que cette coïncidence sauvera le monde de sa perte ; le poème est une espérance qui tend vers la prière. Pas au constat, à l’inventaire, mais au lien secret qui régit le visible et l’invisible. Le mystère du poème rejoint celui de l’espérance. Augustin écrit : « Les mystères sont des mains invisibles, qui frappent à des portes invisibles, afin qu’elles s’ouvrent invisiblement, que vous y entriez invisiblement, et qu’invisiblement vous soyez guéris ». L’espérance est un mystère ou, si l’on veut « un brin de paille » qui luit « dans l’étable » écrit Verlaine, ce à quoi Claude-Henri Rocquet ajoute : « l’étable est la première église » (p. 96) – lumineux rapprochement ! Signe en effet que cet esprit est habité par une lumière venue d’ailleurs, qu’il est pétri par d’invisibles mains de tendresse. L’espérance n’étant pas une maladie (honteuse), malgré ce que certains pensent, elle n’est pas contagieuse. Elle est cette graine de rien qui mûrit en nous, germe, croît, se nourrit d’une autre lumière pour d’invisibles fruits. Graine ou petite flamme qui résiste aux bourrasques, au foehn… Pour beaucoup, hélas ! la cendre l’emporte, tout est gris, pour Bacon comme pour Kafka, memento pulvis ! et pour d’autres, la chaleur du feu invisible diffuse encore et c’est ce feu-là que le Christ est venu apporter sur la terre, pour qu’il nous brûle et nous renouvelle, pour qu’un autre jour se lève pour l’homme nouveau, celui qui se sera nourrit d’espérance comme du pain et du vin du dernier repas… Rocquet sait dire ce mystère avec une humanité telle qu’à sa lecture une aube point qui jamais ne décroîtra.

 

Claude-Henry du Bord

 

Claude-Henri Rocquet, Les racines de l’espérance, L’Œuvre, janvier 2013, 126 pages, 18 €

 

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