Alexandre Dumas : Cherchez le « nègre »

Il est notoire qu’Alexandre Dumas ne serait pas devenu une figure aussi imposante sans l’appui de la quarantaine de « collaborateurs » (parmi lesquels Gérard de Nerval ou Théophile Gauthier) dont il exploita sans vergogne les idées originales et s’accapara le talent. Si l’un d’entre eux mérite pourtant qu’on lui rende enfin justice, c’est bien Auguste Maquet (1813-1888), dont l’ombre plane sur La Reine Margot, Vingt ans après, Le Comte de Monte Cristo, Le Vicomte de Bragelonne et des titres prestigieux par dizaines… où son nom n’apparut jamais.


Bernard Fillaire republie aux éditions Bartillat un essai qui balaie des préjugés bien ancrés à propos de ce personnage de l’ombre, incarné par Benoît Poelvorde dans le film L’Autre Dumas de Safy Nebbou. Le petit livre tranche notamment avec l’image qui en est donnée dans le récent dossier que le Magazine littéraire consacrait à Dumas. Claude Schopp et François Aubel, signataires de l’article sur Maquet, focalisent en effet leur attention sur sa copaternité à des pièces de théâtre, mais surtout sur son apport archivistique, Maquet menant « pour un ou deux romans à la fois » des « recherches dans les mémoires et les chroniques » puis s’attelant à la « rédaction d’une première version envoyée à Dumas, qui la reprend totalement en l’amplifiant considérablement ». On le voit, les adverbes pèsent de tout leur poids dans la balance en faveur de l’irrécusable Alexandre, illustrant de la sorte la tendance actuelle, dénoncée par Fillaire, à la négrification d’un Maquet que le XIXe siècle n’avait pourtant aucune peine à reconnaître comme co-auteur de grandes œuvres ! Les gardiens du temple dumasien ont jugé excessive, voire traîtresse, la démarche de Fillaire, allant même jusqu’à y discerner une forme de racisme larvé, voire de négrophobie pure et simple. Quand on ne sait plus par où attaquer, autant directement neutraliser les points vitaux du jugement.

 

Polémique

 

La question de l’originalité de Dumas soulève en tout cas toujours la polémique, puisqu’elle relève désormais pleinement de la religiosité laïque attachée au « culte des grands hommes ». Remettre en question son « immmmmense » talent semble aussi malséant que de s’acharner à trouver un vice caché à Jean Moulin ou à relativiser le poids du J’accuse de Zola dans l’Affaire Dreyfus. C’est porter atteinte à celui que l’on ne présente plus qu’à grand renfort de périphrases pompeuses, forgées sur le stéréotype principiel du démiurge : « magnat de l’imagination », « monstre de fécondité », « enchanteur aux 1 200 volumes », « ogre à l’âme candide », etc.

 

Du temps où Dumas était encore bel et bien vivant, certains critiques, non dupes, n’avaient guère autant de prévenances à son égard. En 1845 par exemple, un pamphlétaire complètement oublié aujourd’hui, nommé Eugène de Mirecourt, publia un libelle d’une soixantaine de pages dans lequel il dénonçait l’imposture. Loi du genre : nombre de passages sont diffamatoires et insultants à l’encontre de Dumas, Mirecourt n’hésitant pas à le qualifier de « sauvage » et à insister sur le côté « esclavagiste » de ce géant de pacotille. Balzac aura cependant à propos de l’ouvrage ce constat édifiant : « C’est ignoblement bête, mais c’est tristement vrai… » Car quand il ne faisait pas preuve de bassesse, Mirecourt pouvait pointer juste. Il cite ainsi un passage où Dumas, avouant ne pas croire à la création complète d’une œuvre par un individu, avance l’aphorisme : « L’homme de génie ne vole pas, il conquiert. » Face à une si piètre défense, Mirecourt se déchaîne : « Voyez un peu ce qui nous arrive, à nous, simples moutons de Panurge qui sautons le fossé pour imiter les autres, qui lisons M. Dumas parce que tout le monde le lit. Nous nous promenons çà et là, sur la foi des traités, dans les champs fertiles de son imagination, le nez en l’air comme de vrais flâneurs ; nous croyons respirer l’atmosphère de son génie, humer les parfums de ses souvenirs ; nous arrêtons nos regards sur les roses éblouissantes de sa poésie… Imbéciles que nous sommes ! Le voilà qui nous déclare lui-même qu’il n’est pas le propriétaire de ces champs ; que cette poésie, ces fleurs, ces parfums appartiennent à tout le monde, que nous marchons sur un terrain banal. Pour justifier ses usurpations, il tend, au beau milieu du sentier, le traquenard du paradoxe et quand il nous y tient les jambes prises, il détache un roc, et le fait rouler sur nous du haut en bas de sa montagne d’orgueil. » Plus loin, le féroce Mirecourt l’invite à signer dorénavant toutes ses nouvelles productions de la mention vague : « Le Genre Humain ».

 

Sur les traces de Maquet

 

Plutôt que le choc frontal, Bernard Fillaire a pour sa part préféré l’enquête en coulisse. En s’en prenant à l’icône par la bande, cet esprit curieux, lui-même « nègre », a en quelque sorte mené un combat contre le formatage de la pensée unique : celle qui préfère l’hagiographie naïve à l’honnêteté biographique et le cliché retouché aux arrêts sur image bruts.

 

Il entame en fait sa déambulation sur les traces de Maquet… par la fin. On le croise dans les allées du Père-Lachaise, tentant de débusquer la tombe de l’écrivain. Il fait halte à hauteur d’une sépulture imposante mais mal entretenue de la 54e division, Chemin Montlouis. Sous l’œil étonné de quelques promeneurs, l’essayiste passe un coup de mouchoir sur les bords du monument et fait réapparaître, gravés de part et d’autre du médaillon représentant le cinquième mousquetaire, les titres que d’habitude on attribue à l’intarissable Dumas. Suit une plongée dans la crypte du Panthéon, où la dépouille du monstre sacré a été transférée en octobre 2002, avec son cortège d’encens, d’éloges et de courbettes académiques. Toute l’iniquité de la postérité littéraire apparaît alors au lecteur, surtout lorsqu’il s’aventure dans la « Fabrique-Dumas », véritable mine de Nibelungen emplumés au service d’un expert de la retouche, à la vanité exponentielle.

 

Fillaire montre que Maquet n’était pas qu’un tâcheron dont l’unique fonction aurait été de préparer un plan d’intrigue et des bribes de dialogues. Extraits à l’appui, il montre que le gaillard avait réellement un style élégant et sûr, un sens aigu de la description et du récit ; ne partageant hélas pas la propension de son employeur pour les mondanités ni son sympathique côté « viveur », il se verra rapidement phagocyté, à l’exemple de l’enfant docile par l’ogre.

 

Cherchez la muse…

 

L’occasion est donc non seulement donnée ici de revenir sur le rapport d’estime exigeante, voire tyrannique, que Dumas entretenait envers son corvéable pisseur de copie, mais aussi de méditer plus largement sur l’usurpation qu’induit naturellement le système de la « littérature industrielle ». Ainsi Fillaire n’hésite-t-il pas à faire des incursions chez le couple Willy et Colette ou les époux Daudet, pour rappeler que derrière certains grands hommes se cache parfois plus qu’une vague muse inspiratrice…


Tombe d'Auguste Maquet au cimetière du Père Lachaise, sur laquelle sont gravés les titres des livres « co-écrits » avec Dumas.

 

Réhabilitation d’un méconnu doublée d’une réflexion aigre-douce sur le plagiat, cette lecture laissera un goût amer à ceux qui découvriront quel déplaisant jeu de contremaître ambitieux présida à la naissance de tempéraments nobles et désintéressés du gabarit d’Athos, Porthos, Aramis et d’Artagnan. Et la question de savoir si tel succès de librairie actuel ne dissimule pas une nouvelle « nègrerie » leur viendra désormais infailliblement à l’esprit.

 

Laissons le dernier mot à Bernard Fillaire. À la question « Pensez-vous qu’un jour viendra où le nom de Maquet figurera à côté de celui de Dumas sur le dos des Trois Mousquetaires ? », il nous répond : « Les Trois Mousquetaires, Monte-Cristo… sont déjà gravés dans la pierre, sur la tombe d’Auguste Maquet. Imaginez-vous en place d’une remise des Molière une remise des “Corneille ” ? Les lettres de mon moulin signées Paul Arène et Julia Daudet ? L’histoire de France reste encore celle des rois et des reines. Il en est de même de l’histoire de la littérature qui reste très proche de l’image d’Épinal. Dumas a été intronisé génie de la littérature par les imprimeurs, les financiers. Quel intérêt à partager le magot ? J’imagine simplement que le nom de Dumas disparaîtra un jour – ses œuvres s’étant démodées –, entraînant avec lui le nom de Maquet… »

 

Frédéric Saenen

 

Bernard Fillaire, Alexandre Dumas, Auguste Maquet et associés, Éditions Bartillat, janvier 2010, 140 pages, 14 €

 

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6 commentaires

A lire. Ca ne change en rien au fait que le cycle des 3 mousquetaires continue d'enflammer les imaginations!


 

Oui, tristement, les gens n'apprennent pas et Auguste Maquet reste absent des couvertures des livres qu'il a en grande partie composé...

Ce qui est injuste.

N’oublions pas que le concept d’œuvre collective est si répandu au XIXe siècle qu’Eugène de Mirecourt dont il est question ici, et qui a attaqué Dumas de façon ignoble, n'a pas non plus écrit seul ses travaux critiques ; Mirecourt a également été convaincu de plagiat (comme Lamartine, Musset ou Stendhal d’ailleurs). Quant à Maquet, si l'on doit fort justement saluer la qualité de sa collaboration avec Dumas, il faudrait surtout lire les romans qu’il a signés de son seul nom pour prendre la vraie mesure de son talent. Malheureusement pour lui, ils n’ont pas le génie picaresque des œuvres de Dumas. Par ailleurs, il faut aussi lire les œuvres très personnelles de Dumas pour s’apercevoir qu’Alexandre "tenait" très bien sans l’aide de personne… 

Un sujet qui partage beaucoup de monde depuis longtemps, c'est vrai. A l'époque, être écrivain était très mal vu par l'entourage familial d'Auguste, alors que lui-même n'a pu que rêver de cette célébrité. Aujourd'hui, ses descendants auraient plutôt tendance à être fiers de cette injustice de l'histoire. En attendant d'être reconnu en tant qu'écrivain à part entière, il est certainement le plus célèbre nègre de la littérature française.

Hekma

De quelle justice serait-il question aujourd'hui ? Dumas avait été attaqué en justice par Maquet et celui-ci a été indemnisé par Dumas pour sa collaboration comme documentaliste. Travailler pour un écrivain en qualité de documentaliste ne fait pas de vous un écrivain. Comme le dit si bien ici "Le Fakir", Maquet a écrit des romans qui ne valent rien. Ses descendants peuvent les rééditer s'ils estiment que c'est son époque qui a été injuste à son égard et nous verrons bien. Quand on lit le premier roman de Dumas - GEORGE - on voit très bien qu'il n'aurait jamais pu écrire tout seul les 40 premières pages très techniques sur le vocabulaire de la marine. Il faut déjà avoir du talent pour exploiter les idées que d'autres peuvent émettre ça et là. Quand Jean-Jacques Rousseau écrivait son "Discours sur les sciences et les arts" qui le sortira de l'anonymat, le contenu de ce discours était véhiculé ça et là. Il fallait du talent pour téoriser ce que tout le monde pensait. C'est chercher une vaine gloire que de soutenir que Dumas s'est "accaparé le talent des autres". La Fontaine a repris les contes d'Esope et a supplanté ce dernier depuis des siècles dans notre mémoire. C'est la preuve que La Fontaine a un réel talent de conteur que n'avait pas Esope.